vendredi 3 avril 2015

Blick - Week-end de bricolage

Un week-end d'anthologie

Lundi soir, ma femme me lâche tout à trac au cours du dîner : «  Au fait, je croyais que tu devais t'en occuper ce week-end. » Je sais trop bien ce dont elle parle, et je me repens de m'être imprudemment engagé la semaine passée. « Peut-être, ma mie, mais tu as vu, il a fait si beau ce week-end que nous avons jugé préférable, toi et moi, de nous occuper du jardin. » « Dahlia, lys, tulipe et renoncule », lance, sardonique, Madou, notre fille adorée, en émergeant de son assiette et du crépuscule doré de ses cheveux. « L'anémone et l'ancolie ont poussé dans le jardin, où dort la mélancolie entre l'amour et le dédain », renchérit mon épouse, qui prend toujours le parti de notre fille.

Mardi soir, comme un cheveu sur la soupe de légumes, Madou, ma fille bien-aimée, déclare à l'improviste : « Au collège aujourd'hui, le prof a dit que le taux d'équipement des foyers en France était de 95 %. Tu as décidé qu'on serait les derniers, papa ? » Je sais ce que cette remarque, exprimée à dessein sur un ton détaché, doit à l'adolescence, cependant le fait est que nous en parlions justement à midi entre collègues à la cantine, et l'un d'entre nous rapportait la même statistique. « Passent les jours et passent les semaines » soupire ma moitié, qui en remet une louche puisée dans la soupière.

Mercredi soir, alors que nous jouons aux cartes en famille, une fois la table débarrassée, rebelote. « Un moment j'ai eu l'idée d'inviter les voisins à passer prendre un vers, dit la reine de ma vie l'air de rien, tout en coupant nonchalamment mon roi avec son valet. Mais de quoi aurions-nous l'air ? » Madou, qui n'est pas du genre à défausser, monte aussitôt à l'atout d' une moue dédaigneuse : « Que ce sont bien intrigues de génie, cette dépense et ces désordres vains ! » « Vienne la nuit sonne l'heure » conclut ma femme très en beauté et en verve en remportant le pli.

Jeudi soir, j'ai un mauvais présage en voyant Madou, ma douce, disposer un bouquet de fleurs du mal dans un vase, alors que descend le soir et qu'une atmosphère obscure enveloppe la cuisine, aux uns portant la paix, aux autres le souci. Rechignant à affronter ses réflexions acides, je la supplie : « Sois sage o Madou et tiens-toi plus tranquille. » Le trésor de ma vie s'enfuit en courant dans sa chambre, un vieux boudoir plein de roses fanées, où gît tout un fouillis de modes surannées, et hurle dans l'escalier « A noir, E blanc, même en noir et blanc ce serait mieux que rien. »

Le vendredi, de guerre lasse, je passe au magasin de  bricolage en sortant du bureau. Conseillé par les muses, j'en ressors le caddie plein de ciseaux à césures, de scies à diérèses, d'échelles d'enjambement, d'hémistiches pré-assemblés, d'élideurs de hiatus, de boîtes de rimes et d'assonances, et de lots de vers à pieds qui sont en promotion, si tard que déjà une aube affaiblie verse par les champs la mélancolie des soleils couchants. Aux deux femmes de ma vie  qui m'attendent dans un silence glacial, maussades, le menton dans les mains, leurs coudes appuyés sur la toile cirée, je dis « Demain j'installe tout, mes chéries, n'ayez les cœurs contre moi endurcis. »

Et dimanche soir, je suis vanné, mais j'ai fini d'installer la poésie dans la maison. Auparavant nous ne l'avions pas, maintenant nous avons la poésie la plus moderne du quartier, de la cave au grenier des chansons spirituelles voltigent parmi les groseilles du papier peint, les enfants viendront le mercredi la lire et l'écouter chez nous, les voisins vont nous saluer avec un peu plus de déférence. Je l'ai posée dans toutes les pièces, le salon, la salle à manger, la cuisine, la salle de bains, la chambre que je partage avec mon amour, et bien sûr celle de Madou, ma fille chérie, qui me saute au cou : « O papa, c'est la mer allée avec le soleil. »

4 commentaires:

  1. L'Arpenteur d'étoiles3 avril 2015 à 07:40

    excellentissimement génal !
    Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Villon, Racine, Vonarburg sont tous là (et j'en ai forcément oublié) et installer la poésie dans la maison me donne plein d'idée pour ce week-end.

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  2. Excellent, Blick
    C'est sûr, demain j'irai avec ma mignonne voir si notre rose 'Cuisse de nymphe émue' a point perdu cette vesprée sur les placards de la cuisine :)

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  3. quelle élégance ! quelle rêverie !
    j'adore absolument

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  4. Cette façon originale de ''poétiser'' le bricolage me plait énormément!ciel!!!que c'est bien tourné!!:o)

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