samedi 1 octobre 2016

Bricabrac - Au pied de la lettre

Derrière la cravate (il y a un problème avec Manu)

Il y a un problème avec Manu. Plus d’une fois, le prenant à part, je lui ai confié qu’avec les apéritifs nous faisons la culbute, fois deux, fois trois, la marge de la paillote est là. Mais rien n’y fait, il revient bredouille de la terrasse aménagée sur la plage. Il m’explique que tout ce que voulaient les clients, c’était profiter des derniers rayons du soleil, quand la chaleur du jour gît sur l’estran comme une méduse, compter les éclats des phares qui s’allument l’un après l’autre tout en surveillant les enfants qui jouent sur le sable, et mater les baisers qu’échangent les amoureux à l’ombre de cumulus aux marges orangées gros comme des baleines et qui leur servent d’amuse-gueules et autres préliminaires à leurs culbutes. Et autres balivernes.

Michèle, au contraire, c’est une employée modèle. Sitôt une table occupée, elle s’y dirige en louvoyant et se dandine, les clients étudient la carte en louchant sur son derrière la cravate dénouée et l’humeur guillerette. Elle revient au bar avec une liste plus longue que la cravate derrière laquelle mes boutons de chemise lâchent l’un après l’autre sur ma bedaine. Et quand elle emporte les consommations, sur le plateau qu’elle tient à bout de bras les verres s’entrechoquent en lançant des éclats comme les baies qu’incendie le soleil couchant aux façades des grands hôtels du front de mer et du casino, où les richards s’envoient des alcools de luxe derrière la cravate ou le nœud papillon. Ou le décolleté, bien sûr, c’est Michèle qui m’y fait penser.

J’ai beau le prendre par les sentiments, lui dire Manu, nous mettrons la clé sous la porte et finirons sur la paille si tu n’arrives pas à fourguer des apéritifs. Au lieu que, si tu savais y faire, nous serions les rois de la côte, nous écumerions la concurrence. Tu nous vois, à l’heure tardive où le service est terminé, la plonge finie, la caisse pleine et recomptée, la nuit seulement trouée par les étoiles filantes et les mégots rougeoyants que nous expédions d’une pichenette aux mouettes rieuses que j’emploie comme femmes de ménage, tu nous vois nous en jeter un derrière la cravate. Ce bonheur serein, cette béatitude dans le gosier, cette jouissance d’une bonne recette, tes pourboires.

Il y a vraiment un problème avec Manu. Les soirs d’orage, quand le ciel est injecté d’éclairs, une petite fille pleure sur la plage car le vent qui tourbillonne autour des nuages à l’encre de seiche a fait s’envoler son chapeau de paille, les cerfs-volants partent en vrille, ma rage gronde. J’envoie Manu rentrer les parasols, il s’y emploie nonchalamment. Je l’attraperais bien par le colbac pour le secouer, je verrais sa pomme d’Adam monter et descendre derrière la cravate. Mais je n’ai de violence - encore est-elle pateline - qu’au moment de faire une addition. Alors l’orage passe, c’est à peine si la mer fut mouillée. Nous en grillons une dernière après la fermeture, debout sur le sable humide. Des paquebots mouillent au large, sur leurs flancs les hublots éclairés scintillent comme la voie lactée. Il doit y avoir des fêtes à bord, des amoureux venus en canot qui grimpent à l’échelle de coupée. Nous nous souhaitons le bonsoir comme si de rien n’était. Manu rentre dormir dans sa cambuse. Alors Michèle glisse enfin ses doigts vers ma bedaine, derrière la cravate, par ma chemise entrebâillée, l’heure est venue de l’apéritif, des amuse-gueules et autres préliminaires.

2 commentaires:

  1. une sacrée ambiance, bravo, tout un film en fait !

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  2. On peut en cacher des choses derrière une cravate...
    Belle idée, Bricabrac

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