mardi 25 octobre 2016

Pascal - Racines

Romans  

Romans, c’est la plus belle ville du monde…

Combien de fois, lors de mes plus lointaines escales, ai-je pu penser à toi en respirant tes cartes postales… Tu étais dans tous mes paysages pluvieux quand je souffrais trop du mal du pays. J’avais des pensées troubles comme les tourments incessants de l’Isère quand elle s’enroule d’amour autour des piles du Pont Vieux…  

Tu étais ma bouée de sauvetage, mon ballon d’oxygène, mon île flottante, quand je me perdais dans les bouges à matelots. Bien sûr, je t’ai trompée quand l’alcool s’emparait de ma raison. Bien sûr, mes chansons à boire clamaient nos farandoles de trottoir. Bien sûr, les belles autochtones, les amuseuses des ports, n’avaient pas ton accent du vent du Nord. Mais je rêvais de toi et à tes monuments posés dans la verdure des squares. Je voulais m’abriter sous le bras tendu des statues anciennes et ne plus bouger pour garder l’abri de cette ombre protectrice Je rêvais du Jacquemart et à ses heures de tintamarre…

Tu étais mon point de mire, ma seule raison de survivre, dans ces contrées lointaines sans âme. Dans les tempêtes, les paquets de mer, les embruns de dentelle cousus de colère, je voulais retrouver nos cieux si noirs, ceux venus de l’ouest, et qui gâchaient tellement souvent nos après-midi de piscine municipale avec leurs orages de colère. Dans le vent du large, je cherchais les nuages rédempteurs, les preux voyageurs qui s’écartent, pour éclairer nos campagnes, d’impressionnants scintillements découpeurs, quand le soleil se faisait charmeur…  

Si tu savais comme tes couchers de soleil mourant derrière nos collines me manquaient. Je perdais la notion des grands marronniers de la gare et de leur feuillage printanier, les visages aimés se dissipaient comme flétris sur l’onde assassine du ressac découpant, les maisons se contorsionnaient dans de vagues souvenirs imprécis. Les barrières du passage à niveau ne résonnaient plus de leurs bruits de ferraille dépliée, les locomotives à vapeur étaient aphones et leurs jets de fumée coléreuse dans les airs ne sentaient plus rien ; les tourterelles ne chantaient plus leurs roucoulades amoureuses, les moineaux se taisaient sans partition, les merles des bosquets ne sifflaient plus leur liberté…  

Désespéré, au milieu de nulle part, je cherchais mes meilleurs souvenirs et je n’avais que dix-sept ans… A perdre haleine, je courais dans tes rues… C’était la pluie de l’automne qui mouillait les toitures avec ses senteurs captivantes et ses douces chansons de clavier sur les tuiles rougissantes. C’était le goudron de notre petite avenue qui fondait sous l’assaut des rayons du soleil d’août et tous ces effluves de bitume qui s’accrochaient à nos habits comme des clandestins voyageurs. C’était le grand drap blanc du pré de Cinq Sous, collé sur notre Vercors, celui nous signifiant, avec une précision barométrique, l’imminence des frimas et de nos jeux d’hiver. C’était des batailles de boules de neige avec nos pieds gelés pour rire de nos glissades, c’était les bouquets de lilas sur la cheminée de la salle à manger qui transpiraient leurs senteurs enivrantes dans toute la maison. C’était la Foire de Romans, ses moissonneuses et ses tracteurs agricoles, ses défilés de majorettes, ses manèges et ses chevaux de bois aux mille caracoles, ses pipes en plâtre et le parfum des gaufres, les pommes d’amour et les barbes à papa si collantes…

Je placardais dans ma raison chavirée le marché du vendredi et tous ses étalages de fruits, le parfum brutal des Halles comme si tous les poissons de la mer s’étaient réunis, les légumes en tas, déterrés du matin, et se fanant lentement, les poules enfermées dans des cages et les tommes bien à l’abri des mouches dans leurs clayettes, les fleurs battant des pavillons de complaisance multicolores dans des pots inondés…  

C’était encore la musique tonitruante sous le kiosque, ce concert de décibels à faire fuir dans les airs tous les pigeons de Notre Dame de Lourdes ; c’était la vendeuse de malabars, ses caramels à un franc, ses serpentins de réglisse et son maquillage hors de propos avec sa boulangerie. C’était les voitures immatriculées vingt-six qui longeaient les rues en soulevant des poussières de charrue, c’était le cinéma l’Alhambra et ses tickets poinçonnés pour admirer Walt Disney et tous ses abracadabras, etc, etc…

Combien de fois ai-je tiré sur mes cigarettes en regardant la fumée de mes clopes s’envoler dans le vent comme les âcres cheminées de nos tanneries ?... Si loin, dans ce bout du monde inconnu, leurs parfums violents me manquaient, non pas comme si je m’étais défait d’elles, mais parce qu’elles ne me voulaient plus et cela me faisait de la peine. Pendant ces moments de grands vagues à l’âme, je reniflais mes vêtements, jusqu’à perdre ma respiration, pour retrouver un brin de toi : mon Romans.

Tu étais ma ville en pente douce, ma ville et ses bouches d’égout aux baisers odorants du vent du Midi, ma ville et ses sirènes d’usine au métronome des heures de labeur, ma ville et ses nids de poule toujours aussi profonds, ma ville et les cloches généreuses des églises au rassemblement des fidèles dominicaux, ma ville et la joie de mes premières promenades en vélo, ma ville et mon école, son préau, ses cris d’allégresse pendant les récréations…

Aujourd’hui, je suis rentré au pays et, même si plus rien ne ressemble à rien, si les cheminées se sont tues, si les trains ne passent plus, si on a changé le nom des rues, si la Foire est au rebut et si les halles ont disparu, c’est encore mon Romans. Il me reste le cimetière à visiter pour honorer mes morts car ils vivent toujours au milieu de mes plus beaux décors…

Romans, c’est la plus belle ville du monde…


6 commentaires:

  1. La quête des odeurs, des bruits et des images de son enfance sont le plus beau jeu de piste des éternels enfants, non ? Merci pour cette promenade, Pascal

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  2. Tu m'as émue, Pascal, d'autant que je connais ta ville.
    Elle a un joli nom. Un nom qui fait rêver les amoureux des mots.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  3. Ce texte est tout simplement magnifique.
    Merci beaucoup.

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  4. Arpenteur d'étoiles28 octobre 2016 à 14:47

    je suis allé bien souvent à Romans où j'avais un client important (marchand de matériaux et de bois).
    Et il est vrai que la ville a changé, beaucoup changé même, mais elle est fort agréable ... et en plus "marque avenue" ...
    je comprends que cette ville soit tes racines, ton enfance et adoloescence et tu le racontes tellement bien !

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  5. Un petit côté Joachim du Bellay avec la nostalgie de son "petit Liré".
    J'ai aimé te lire, Pascal et je t'ai suivi dans cette ville dans laquelle une de mes nièces a vécu.

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  6. Comme d'habitude un vrai roman... Merci

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