vendredi 18 novembre 2016

Bricabrac - Ascenseur

Le coup de la panne

Je venais juste d’entrer dans l’ascenseur et d’appuyer sur le bouton du 68e  étage quand mon portable sonna. Le big boss. « Qu’est-ce que vous foutez, Bricabrac ? Il est 9 heures et demie passées. Bon sang, on avait dit 21 heures. »

Courir. Courir toute la journée. Même pendant un séminaire. Même après une journée entière de brainstorming à imaginer des plans d’économie, des restructurations, des relais de croissance, enfermés dans une salle de réunion sinistre avec un paperboard et une machine à café. Courir. Déborder sur l‘horaire puis courir. A peine le temps de repasser à ma chambre pour écouter mes messages, lire mes mails, prendre une douche et me changer. Courir.

« J’arrive, John. Je suis dans l’ascenseur. » « Thomas est avec vous ? Et Charles ? » « Je les récupère au  12e. » « Grouillez, Bricabrac. »

C’est vrai, la consigne était claire : 21 heures, trois personnes, et comme il a pris une suite au dernier étage, l’ascenseur. J’aurais préféré rencontrer le patron seul à seul, j’aurais voulu discuter avec lui primes d’objectifs et stock-options, avant le rush général sur le buffet à volonté dans le restaurant du grand hôtel où se tenait le séminaire, puis la soirée libre et la probable virée au casino. Mais le patron avait dit no. Les deux autres aussi avaient demandé à le voir, alors il nous avait dit de venir ensemble, time is money.

L’ascenseur se mit en route en bringuebalant, après que j’ai appuyé trois fois sur le bouton. J’entendais grincer des poulies et des câbles métalliques. Il flottait un parfum bon marché. La cabine vétuste, de ferraille grise mouchetée de rouille, montait lentement. Les chiffres lumineux indiquant les étages se brouillèrent au 7e  étage, en même temps que se taisait la voix de synthèse qui les annonçait, mais un heurt accompagné d’un bruit sourd continua de signaler leur franchissement.

Jusqu’à ce que, vers le 10e étage si j’ai bien compté, la cabine s’arrêtât avec un soupir de locomotive à vapeur. Une fumée âcre l’envahit et, après un dernier soubresaut, la lumière s’éteignit. Je restai quelques minutes dans le noir, puis, m’éclairant de mon téléphone, je me mis à appuyer sur tous les boutons. En vain. Le bouton d’appel d’urgence me resta dans les mains, au bout d’un fil torsadé.

Je commençais à paniquer quand mon portable sonna. « Mais vous êtes où, à la fin, Bricabrac ? Ça fait vingt minutes que Thomas et Charles sont là. Heureusement qu’ils se sont découragés de vous attendre. » J’entendais des voix, des rires, et le bruit d’une bouteille de champagne qu’on débouche. « Euh, c’est pas de ma faute, je suis désolé, John, je suis coincé dans l’ascenseur, je ne sais pas ce qui se passe. »

Bon. Le patron, qui a le bras long, a organisé le sauvetage depuis sa suite. La maintenance de l’hôtel a fini par arriver. Avec un treuil, ils ont hissé la cabine jusqu’à un palier et m’ont sorti. Je me suis épousseté. Afin que personne d’autre ne se fasse avoir, ils ont accroché une pancarte qui disait : « L’ascenseur social est en panne. »

Je suis monté par l’escalier de service jusqu’au dernier étage, où je suis arrivé épuisé. Le patron et mes deux collègues s’apprêtaient à sortir pour aller en boîte. En me voyant, ils sont partis à rire en se tapant sur le ventre, ils ne pouvaient plus s’arrêter. Je les entendis encore longtemps s’esclaffer, alors qu’ils entraient dans l’ascenseur dont le groom leur tenait la porte : « Ah l’imbécile, il s’est gouré d’ascenseur, ah l’imbécile, il a pris l’ascenseur social. »

2 commentaires:

  1. Criant de vérité et d'actualité hélas...
    Et il n'est pas prêt de se remettre en route, cet ascenseur-là !
    Bravo Bricabrac, pour cette histoire rebondissante
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  2. Bonne idée d'avoir pensé à la mobilité sociale mais attention au plafond de verre !

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