samedi 10 décembre 2016

Bricabrac - Café Brune

Une arrestation

C’est un homme désabusé qui s’est assis, ce matin-là, à une table un peu en retrait du Café Brune. Il avait posé à ses pieds un sac de jute qui paraissait lourd, et jeté avec rage ses gants sur le marbre. « Je vous serre la pince, monseigneur », lui dis-je en venant le saluer, usant de notre plaisanterie habituelle. Nous nous croisons à l’aube. Je pars à l’usine à bicyclette à l’heure où lui finit sa nuit, descendant des toits d’ardoises, furtif, le long des gouttières, et s’accoude fourbu au zinc.

Mais aujourd’hui, il s’est installé à l’écart et maugrée. « Ça ne va pas, Arsène ? » « Non, ça ne va pas. Au coin de la rue, j’ai rencontré ce voleur de receleur, ce brigand malhonnête. A la lumière du réverbère, je lui ai déballé ma marchandise. » « Et bien quoi, vous n’avez pas fait affaire, il ne t’en donne pas assez ? »

« … de la verroterie, ça ne vaut rien, m’a-t-il dit, de la bimbeloterie, du clinquant, de la pacotille, du toc, de la camelote, des bijoux fantaisie, ah, je la retiens la comtesse ! »

Il commence à s’agiter en grommelant, à donner des coups de pied dans son sac qui tintinnabule. Des colliers, des bagues, des timbales, brillant de mille éclats, s’en échappent et roulent sous les banquettes de skaï.

« … de la pollution lumineuse, de l’amourette, de l’eau de rose, du chiqué, du pipeau, de la foutaise, de l’attrape-nigaud, de l’imitation, du fac-similé, de la photocopie, du faux-semblant, de la contrefaçon grossière, oui, grossière ! Si c’est une vraie comtesse, alors moi, je suis un gentleman. » Il crie maintenant. Des clients lèvent les yeux du journal du matin où ils s’enquéraient des débats au parlement, des pronostics pour les courses à Deauville, et des cambriolages de la nuit.

Il lance avec dépit des diamants sur la table (enfin, moi, j’aurais dit des diamants), comme on jette ses dés sur la piste de feutrine verte du 421 au comptoir. Le serveur accourt et se penche, se relève dégoûté : « de la roupie de sansonnet, patron, des pimpions d’opérette, des fifrelins pour les mômes, des picaillons de Monopoly, des quat’sous d’opéra »

« … des cailloux, vous voulez dire, de la crotte de bique, des doubitchous roulés sous l’aisselle ... » Il hurle. Derrière le comptoir, le berger allemand commence à remuer. Le patron fait le tour de sa caisse et s’avance. « Là, vous allez trop loin, on ne dit pas des mots comme ça dans mon établissement. Vous arrêtez ou j’appelle la police. »

C’est ce qui est arrivé. Comme il ne voulait pas s’arrêter, c’est police-secours qui s’en est chargée. Avec tact, doigté, menottes et panier à salade. J’eus pitié de lui. Je ne connais presque rien de lui, je ne sais même pas exactement quel est son métier, sauf qu’il travaille la nuit sur les toits, sautant de corniche en corniche comme un chat, et touche un peu à la serrurerie et à la joaillerie. La veille, il m’avait dit qu’il était sur un gros coup, mais lequel ? Après, il se retirerait sur la Riviera. Quand les gardiens de la paix l’emmenèrent, ses larmes scintillèrent comme des pierres précieuses.

Lui, qui pensait avoir tout vécu, tout enduré, s’apercevait ainsi qu’il s’était trompé.

6 commentaires:

  1. excellent, ce dépit du "monte-en-l'air" :)

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  2. Il y a tout de même du Audiard dans son inventaire... même si les comtesses, c'est plus pareil :)

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  3. Excellent...on se prendrait presque de tendresse pour ce cambrioleur à la petite semaine, grugé par une fausse comtesse...
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  4. C'est bien amené, comme un nouvelle.

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  5. Arpenteur d'étoiles11 décembre 2016 à 19:15

    un peu d'Audaird, un peu de langue verte et bien sur, de l'humour ... forcément :)

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  6. Tel est pris qui croyait prendre. Un peu benêt quand même l'Arsène : l'aurait pu filer avant l'arrivée du panier à salade.

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