jeudi 8 décembre 2016

Marité - Café Brune

Au Brune.

C'est une femme désabusée qui s'est assise, ce matin-là, à cette table un peu en retrait du comptoir du café Brune. Sans même y penser, elle s'est dirigée vers ce coin discret de la salle, leur coin près d'une fenêtre, à l'abri des regards, des plantes vertes faisant opportunément écran. C'était dans ce bar qu'ils s'étaient rencontrés la première fois. Elle se souvient parfaitement de ce jour où leurs regards se sont croisés et où tout était dit. Depuis, ils se retrouvaient toujours au Brune. Elle arrivait la première. C'est là qu'elle l'attendait, surveillant sa venue. Elle savourait ces instants qui n'étaient que promesse malgré son impatience de lui.

Ce matin, elle lève pensivement la tête et regarde, malgré elle, le trottoir d'en face. Et s'il venait quand même ? Faire comme si cette lettre n'avait jamais existé. Comme si cette journée allait encore porter leur bonheur, leur insouciance. Mais elle sait que leur histoire s'achève et elle s'interroge : comment, du jour au lendemain, tirer un trait sur ces trois années où elle n'a vécu que pour lui. Elle a tout accepté, son refus de quitter sa femme, leurs rendez-vous en dent de scie, ses départs précipités. Elle, elle n'a, elle n'avait que lui. Malgré tout, elle l'a aimé passionnément et s'accommodait de cette vie décousue et incertaine. Son cœur se serre et les larmes l'aveuglent.

Le garçon s'approche et demande s'il doit servir deux petits déjeûners comme d'habitude. Elle répond un peu sèchement :" un café serré suffira, merci." Elle a bien remarqué son hésitation et son regard appuyé. Qu'il pense ce qu'il veut après tout !

Elle ne se sent pas bien. Les odeurs mêlées de café et d'alcool fort lui donnent la nausée.

Et puis ce bruit incessant de verres et de tasses qui s'entrechoquent l'agace. Elle ne supporte plus les rires des jeunes gens qui s'invectivent juste à côté, les exclamations des quatre retraités qui commentent les nouvelles en lisant le journal comme chaque matin. D'habitude, elle se moquait bien de tout cela. Elle ne le remarquait même pas. Il suffit d'une lettre pour changer le cours d'une journée, d'une vie.

Elle va partir. Elle se lève brusquement en bousculant sa chaise. Mais elle s'arrête, interdite : il traverse la rue. Elle n'en croit pas ses yeux. Il entoure les épaules d'une jeune femme blonde qu'elle ne connaît pas. Sans réfléchir, elle se retourne pour se cacher et le rouge de la honte lui monte au front. Qu'est ce qui lui prend ? Honte de quoi ? Elle se redresse fièrement. S'il a l'audace de venir s'installer au Brune avec sa nouvelle conquête, elle passera devant eux sans même un regard. Quel mufle !

Elle qui pensait avoir tout vécu, tout enduré, s'aperçoit ainsi qu'elle s'est trompée.

8 commentaires:

  1. S'être trompée en étant trompée par celui avec qui elle trompait sa rivale... un café serré suffira t-il pour avaler la pilule ?

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  2. comme Vegas, je me dis qu'une consommation un peu plus forte serait plus approprié après tout ce qu'elle a enduré

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  3. Elle mérite un alcool fort et elle est débarrassée d'un malotru!

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  4. stouf qu'a lu aussi "Lettre d'une inconnue" du sympa Stefan Sweig
    A tien... s'aurait été bien que la dame n'ait pas pris la pilule et qu'un mome arrive dans ce mélo où la dame à sois disant (d'aprés elle) tout enduré.

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  5. Deux petits déjeuners comme d'habitude ?
    - Non, nous serons trois, désormais
    - Ah, félicitations, les affaires marchent

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    1. Si, c'est possible. Avec beaucoup d'humour et de maîtrise de soi.

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  6. Arpenteur d'étoiles11 décembre 2016 à 19:23

    pas si smple cette aventure amoureuse qui achope ... et bien écrit en plus :)

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