jeudi 15 décembre 2016

Pascal - Un plat difficile

Les pâtes de fruit 

"La famille est un plat difficile à préparer. Il y a beaucoup d'ingrédients. Les réunir tous est un problème - surtout à Noël et au nouvel an." Francisco Azevedo.

Tu parles… Selon le degré de parenté, c’est l’octroi, la priorité du repas du 24 au soir ou du 25 midi ; pour les moins chanceux, les moins bien placés, les moins riches, dans la hiérarchie familiale, c’est le 25 au soir. Pareil pour le réveillon du nouvel an. Et puis, cela devient la coutume à ne pas déroger ; untel reçoit tel jour, untel tel repas et untel telle soirée. Sous peine de brouilleries irréparables, les dates sont réservées d’une année sur l’autre… 

La recette de ce plat de résistance ? Les étrennes ! Les beaux-parents de ma fille ont vite trouvé la solution du 24 au soir ! Ils graissent généreusement la patte à leurs gosses et inondent de cadeaux leurs petits-enfants ! Pari gagné à chaque fois ! Même ceux qui habitent loin se débrouillent pour mettre les pieds sous la table à l’heure du repas ! Merde ! Un bon chèque, ça ne se refuse pas et ça met le sourire sur tous les visages !

Et puis, ces chers gâteux friqués, ils ont des ultimatums ! Ils jouent les maîtres-chanteurs ! « Si tu ne viens pas, je donnerai ton chèque à ta sœur et les cadeaux de tes gosses aux siens… » Oui, c’est de l’amour tarifé. Ma gosse est achetée, elle a un prix…

Politiquement parlant, ils ne sont pas franchement d’accord ; il faut juste qu’elle pense à regarder le nombre de zéros sur son chèque pour acquiescer sans broncher aux discours débités par son beau-père. Chef de la maison, il est chez lui, il a tous les droits. Alors, elle se tait. Il a payé pour avoir ses prérogatives, il en profite…

Magnanime, il sert, il réclame les assiettes, il débouche le pinard, il demande d’approcher les verres ! Naturellement, il se vante : « Buvez mon champagne ! Je le fais directement venir de Metz !... Goûtez-moi ce caviar ! Je l’ai commandé à l’épicerie Beluga ! Il est bon ?... Plus c’est cher, plus c’est bon !... Reprenez de la bûche ! C’est le meilleur pâtissier de la ville qui me l’a préparée !... » Il se fendrait même d’un bon rot à la fin d’un plat mais sa femme, l’œil froncé, le foudroie du regard en anticipation dangereuse…

Il prend part à toutes les discussions même si ce qui se dit par les plus jeunes va trop vite pour lui. On ripaille, on a quelques bons mots, on félicite, on s’amuse, parce que, vaille que vaille, la tribu est réunie pour le meilleur et pour le fric…

Le 25 midi, c’est déjà nettement moins festif. D’ailleurs, ils n’arrivent à table qu’après treize heures ; la gratification est moins intéressante… « Y avait les kilomètres !... » « Apéritif ?... » « Non, non… » « Amuse-gueules ?... » « Non, non… » « Resservez-vous !... » « Non, non… » Ils ont des grimaces de mal réveillés et les caprices de leurs gamins, qui ont trop peu de sommeil, électrisent l’ambiance plus que le sapin qui clignote gaillardement sans que personne ne l’admire. Les cadeaux sont à son pied mais on ne songe pas à aller les ouvrir ; on sait ce qu’il y a dedans. Les gamins leur donnent des coups de pied pour jouer au ballon, renversent quelques santons et réclament de rentrer à la maison. On lève le dernier verre de… Badoit en on s’en va…

Le 25 au soir, c’est triste ; il faut supporter leurs gueules de déterrés et on a plutôt envie de leur servir un Alka-Seltzer qu’un verre de Gigondas ; pourtant, on a économisé pour acheter cette fameuse bouteille. Ils ont des haut-le-cœur, ces chéris, en regardant la mayonnaise « fait maison » et leurs gosses dorment sur leurs genoux. En guise de conversation, ils vous bâillent à la figure et leurs yeux clignotent pour ne jamais vous contredire ; ce n’est même pas la peine de parler du dessert parce qu’ils sont à deux doigts de gerber la bûche de la veille… Les papillotes pétards n’amusent personne, et puis, les pâtes de fruit, ce n’est pas bon, on le dit chaque année, et il ne faut surtout pas réveiller les pioupious…

Les blagues tombent à plat, les silences sont pesants et les mastications sont contraignantes. Les cadeaux ? On viendra les chercher un autre jour, pourquoi pas au Noël prochain… Ha, ces cadeaux, ces putains de cadeaux, qu’il a fallu acheter en concertation avec la maman pour ne pas qu’ils aient trop de jouets en double…

Les trois quarts de la bouffe restent sur les bras. Ce n’est pas grave ; on mettra tout dans des Tupperware mais on oublie sciemment de les emporter… Heureusement, la grand-mère a prévu la traditionnelle salade de fruits et on tend les coupes. Bien sûr, les gosses se barrent sans aider à débarrasser la table…

Parce qu’en fin de compte, et entre nous, le repas de Noël, c’est uniquement pour célébrer la réussite des grands-parents. Chacun de leur côté, en guerre interposée, avec les gosses comme soldats au champ de bataille, c’est l’escalade des étrennes, des cadeaux et de tout ce qui peut les attirer dans leur maison. C’est vrai qu’elle est triste, cette grande baraque depuis que les gamins ont déserté le nid ; il faut à tout prix l’égayer, donner encore un peu de sens à cette vie qui s’enfuit… 

Moi, j’aimerais bien avoir ce genre de plainte, j’aimerais bien avoir ce type de problème, pour occuper les fêtes de fin d’année. Je suis veuf, enfin, je suis divorcé, c’est tout comme ; mes gosses ne viennent jamais, je ne peux pas m’aligner. J’habite trop loin et, avec ma retraite de cigale, je ne peux pas me permettre de distribuer à chacun des chèques de soumission. Et puis, ça ne s’invente pas, je n’ai pas les mots chaleureux, le sapin illuminé, la bouteille millésimée à mettre sur la table pour entretenir la magie de l’illusion. Si je me forçais, ça sonnerait faux. Je ne peux réunir autour de moi le parterre de mes gosses hypocrites pour qu’ils écoutent mes discutables leçons de parvenu qui n’est arrivé à rien. Et puis, si ma fille aînée venait exceptionnellement passer le réveillon chez moi, ce serait pour faire sa bonne action et c’est moi qui aurais l’impression imbécile que le père Noël existe…

12 commentaires:

  1. De l'humour grinçant. J'espère pour toi que ton texte - parfaitement écrit - ne retrace pas une réalité aussi dure.

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    1. La réalité, quand on ne veut pas qu'elle arrive, on s'en dispense.

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  2. Vu comme ça, quel Noël ! A moi les filles et la boutanche de roteuse, déclara Anselme le soir du réveillon, consciencieusement il débouche une bouteille de limonade, et récupére un vieux "Play Boy" dans le tiroir du haut ! ]:-D

    Merci Pascal pour ce joli billet très optimiste, ça sent le vécu !

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  3. Affreux ! et si bien décrit que ça donne la chair de poule...(ou de dinde)
    Et si par surcroît on va à la messe de minuit parce que Noël « c'est la fête de l'espoir, de la paix, de l'amour et de la solidarité entre tous les hommes de la terre », alors là c'est le bouquet de l'hypocrisie...;-)
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  4. oups !
    et bien, il est certain que "vu sous cet angle" les repas de fin d'année te sont restés sur l'estomac :(

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  5. Heureusement il y a des repas de famille plus festifs et moins hypocrites.
    Celui-ci est gratiné et bon pour les zygomatiques :)

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  6. Pendant votre repas du réveillon, repensez ces quelques phrases... ;)

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  7. Pas de trêve des confiseurs ! Vivement que les fêtes soient passées ! Le mois du blanc !

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