mardi 21 février 2017

Arpenteur d'Etoiles - Le pantalon de Paul

Le maître et son factotum

Wilhem Alphonse von Bollenberg Morat était assis à même le parquet de l’immense salle de bal. Un somptueux coussin de moire cramoisie lui permettait de s’appuyer confortablement contre une boiserie polychrome fin dix septième.
- Paul, bitte, catalyseur ! J’ai besoin de catalyseur pour penser ! Schnell, vite …

Paul, jeune homme malingre dont la personnalité semblait résider dans la seule mèche brune qui venait lui barrer le visage, posa la lourde sacoche qu’il portait et, conservant son bloc note, se hâta pour s’approcher du maître.
- Voilà, maître, je suis là. Où dois-je me mettre ?
- Mais là enfin, à ma droite, tenez vous très…vertical. Et surtout, soyez prêt à consigner le fruit de mon introspection créative.
Paul s’exécuta. Le maître lui saisit la cuisse gauche et commença à la malaxer vigoureusement.

La comtesse Hortense de Villeneuve-Vallas observait la scène.
Derrière la voilette d’un ravisant bibi posé sur le côté de son opulente chevelure blonde, derrière la fumée s’échappant de son porte cigarette en or, madame la Comtesse souriait. Elle souriait parce qu’elle avait réussi à faire venir pour effectuer la restauration du château familial, celui que les plus chics magasines américains avaient élu « artiste décorateur de la décennie ». Elle souriait parce que cette opération allait coûter à son mari encore beaucoup plus cher que prévu. Elle souriait parce qu’elle observait la bosse sur le devant du pantalon de Paul qui allait grossissant sous l’action de la main du maître le long de la cuisse.
Elle souriait enfin, au souvenir des bras vigoureux de son domestique noir qui l’avait emmenée cette nuit même dans des contrées érotiques qu’elle n’avait pas encore explorées, voire même imaginées.
- Ça y est Paul ; tu es un extraordinaire catalyseur. J’ai trouvé : nous traiterons les boiseries en rose d’armor, puis de délicate patine avec un soupçon de gris-noir. Notez, notez, vite …
- Du gris-noir, votre couleur fétiche, c’est formidable maître, un coup de génie, vraiment. Oh maître comme je suis fier de travailler pour vous.
- Ça va, ça va. Aide-moi plutôt à me relever. Il le gratifia d’une tape sonore sur les fesses.
- Hou …Maître, fit Paul en rougissant.

Il saisit le bras de Wilhem Alphonse afin qu’il se redressât. Puis il épousseta le costume en drap noir, la chemise gris argent, renoua la lavallière rouge vermillon, arrangea finalement le catogan du maître et lui emboîta le pas.
- Où allons-nous maintenant, Maître ?
- Je vais m’introspecter dans le petit salon de musique. Fresques très laides, démodées. Je dois trouver un, comment dit-on, ah ya, un subterfuge. Ach, cette demeure me rappelle le manoir maternel, en plus petit, bien sur.

La comtesse se retourna instantanément :
- Maître, ces fresques sont de Véronèse, et je ne veux pas que vous y touchiez !
- Madame, c’est moi l’artiste …
- Monsieur, c’est moi qui vous paie, trancha-t-elle sèchement.
Wilhem Alphonse ravala son amertume et accéléra le pas vers le salon en question. Paul, le suivait en courtes enjambées sautillantes ; son pantalon avait glissé au milieu de ses jambes. ll le remit et ferma sa ceinture.

La comtesse tapa dans les mains. Un domestique entra avec une bonbonnière en argent niellée.
- Messieurs, messieurs, vous prendrez bien une petite friandise, pour soutenir votre génie.
Le domestique ouvrit le précieux coffret.
- Vous avez là des écorces de citron de Murcie enrobées d’un très fin chocolat Criollo du Venezuela, des truffes au café blue mountain de Jamaïque, des pralines aux pistaches, aux amandes et à la vanille bourbon venues directement de Belgique.
Le maître regarda Hortense de Villeneuve Vallas avec un certain dépit, soupira et susurra à l’oreille de son factotum :
- Apprenez à madame la comtesse, Paul, bitte, apprenez !
Il tourna les talons et soupira profondément
- Eh bien jeune homme, qu’ai-je donc fait pour le mettre dans cet état ?
- Voyons, madame la Comtesse : le maître n’aime pas le chocolat … Par contre il adore mon pantalon de velours noir.

Villa Barbaro en Vénétie - Fresques de Véronèse

Un château dans les Dombes

12 commentaires:

  1. Ah ce Wilhem quel taquin ! Aller flatter la cuisse de Paul, plutôt que celle de Jupiter...
    Et s'il avait touché au fresques de Véronèse, ce dernier serait devenu vert de rage assurément.

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    1. Arpenteur d'étoiles21 février 2017 à 14:31

      verts de rage, c'est certain ... et puis le Wilhem ne peut que trouver sa création qu'autour du pantalon de son assistant ... :o)

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  2. Ce qui s'appelle aller chercher l'inspiration à la source.

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    1. Arpenteur d'étoiles22 février 2017 à 14:29

      c'est bien ainsi ... si la cuisse est une source ... :o)))

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  3. Il y a des trésors dans les bibliothèques, sur les rayonnages du haut

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    1. stouf
      Au monastère où les frères cénobites et moi vivons il y a un enfer où j' aime aller consulter secrêtement certaines revues imagées interdites telles que Lui ou Union ou La chôse ou... deus ignosce mihi, amen. ;o)))

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    2. Arpenteur d'étoiles21 février 2017 à 21:21

      sur les rayonnages du haut et aussi du bas , parfois :o)

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  4. Tout le monde n'a pas un Paul comme catalyseur de pensée...c'est étonnant !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Arpenteur d'étoiles21 février 2017 à 21:20

      oui mais le Paul est catalyseur et déclencheur d'autres choses :o))

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  5. L'inspiration se trouve parfois sous la ceinture

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    1. Arpenteur d'étoiles21 février 2017 à 21:19

      c'est pas faux :o))

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  6. De jolies images très suggestives ;)

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