jeudi 16 février 2017

Marité - Elle regardait les flammes

Le maître du feu

C'est le dernier jour. Alice a vidé les tiroirs de sa commode et empilé le tout dans un sac poubelle qu'elle a renversé sur la table en fer forgé de la terrasse. Papiers, enveloppes blanches et bistres, photos recouvertes d'une protection cartonnée ou en vrac, tout se mêle en un tas informe.

Elle a jeté un châle sur ses épaules. Les après midi d'octobre - même par un temps lumineux comme aujourd'hui - apportent déjà une fraîcheur insidieuse annonçant l'approche de l'hiver.

Elle s'assoit et résolument prend un par un les documents. Il faut faire le tri. Elle met de côté les photos pour pouvoir les examiner plus tard. Les vieilles factures, les garanties de toute sorte, les documents administratifs...Tout s'est accumulé au fil des années sans qu'elle y prenne garde. Elle hoche la tête et sourit tristement. Ils sont le témoignage de sa vie écoulée. Elle saisit une grande enveloppe marron et lit la date d'expédition sur le cachet de la Poste : 23 septembre 1992. Elle sort le dossier qu'elle contient : celui de sa retraite. 25 ans déjà ! Comme le temps a passé vite. Trop vite.

Alice ne regrette rien cependant. Elle a mené son existence sans entraves, faisant fi des conventions , pas de mari, pas d'enfants, pas de religion. Elle s'est consacrée à son travail d'infirmière avec passion. A beaucoup voyagé. Pris quelques amants aussi.

Elle est la fille unique d'une famille d'émigrés italiens dont il ne subsiste aujourd'hui que de lointains cousins disséminés dans le monde entier. Elle s'est entourée de beaucoup d'amis. Certains sont partis pour un ailleurs hélas mais il lui reste heureusement Marguerite et Cécilia qu'elle va rejoindre bientôt et cela lui met un peu de baume au cœur.

Même si elle n'a pas fui ses semblables, bien au contraire, Alice n'a jamais craint la solitude. Elle a toujours voulu être libre. Pourtant il faudra bien qu'elle s'habitue à ce qu'elle nomme dans son for intérieur la promiscuité. Elle se morigène en haussant les épaules : " voyons, Alice, tu as pris toi-même cette décision." Oui. Sans doute. Mais avait-elle une autre alternative ?

La plupart des papiers finissent dans la corbeille. Elle allumera un feu dans le jardin tout à l'heure.
Et les photos ? Faudra-t-il les brûler aussi ? Elle fait rapidement des choix et met de côté ce qu'elle va emporter. Une vue en noir et blanc attire son attention. Elle reconnait parfaitement les personnages. Maria et Raoul entourent une fillette très brune. Ils sourient tous les trois. Alice se souvient. La fillette, c'est elle. Elle doit avoir 7 ou 8 ans. Ils posent devant le four à pain du village du Périgord où ses parents l'ont envoyée pendant la guerre.

Alice ne sait plus pourquoi ce couple de vieux paysans de la Dordogne l'a recueillie provisoirement. Sans doute connaissaient-ils des amis de ses parents. En tout cas, elle a vécu parmi eux des jours heureux et insouciants. 

Alice, émue, examine avec tendresse la photo. Ce four à pain. A son évocation, elle respire fort. Elle croit sentir, comme lors de ces jours de cuisson, les effluves de pain frais pétri par Raoul et de tarte aux prunes confectionnée par Maria. C'était la fête très souvent, Raoul chauffant le four banal pour tous les villageois. Les hommes manquaient. Ils étaient au front.

Mais, ce qu'Alice aimait le plus, c'était de voir le feu grondant sous la voute. Elle regardait les flammes qui léchaient les parois du foyer et elle s'approchait si près que Raoul devait la réprimander. Une attirance forte, comme venue du fond des âges. s'emparait d'elle.

Elle observait aussi tous les gestes de Raoul. Le vieil homme gardait le feu, le surveillait, savait exactement quand il ne fallait plus ajouter de fagots. Il savait aussi, en s'aidant d'un épi de blé quand la chaleur était suffisante pour la cuisson du pain.

Elle suivait Raoul partout et il lui apprenait la vie à la campagne. Elle adorait, l'automne venu, nettoyer les prés avec lui. Il avait fabriqué pour elle un petit râteau en bois et elle accumulait les feuilles mortes attendant avec impatience le moment où le vieil homme craquerait une allumette sous le monticule.

Fascinée par les flammes rousses qui partaient en dansant à l'assaut du ciel, assourdie par les crépitements, elle se tenait là, sans bouger, comme tétanisée, suivant des yeux les étincelles qui retombaient tout autour. Elle se souvient encore de cette sensation unique, cette peur délicieuse qui montait dans ses jambes, son ventre, au creux de ses reins et qui la faisait doucement frissonner.

Le feu crépitait sur le pré et prenait de l'ampleur très vite mais Raoul veillait. Il savait comme personne le dompter, l'endiguer à grands coups vigoureux de sa pelle. Et le feu lui obéissait. Alice pensait que Raoul était le sorcier du feu et elle l'admirait. C'était un trio magique : Raoul, le feu et elle.

Encore aujourd'hui, elle se demande pourquoi elle a tant aimé le feu sa vie durant et elle songe avec amertume qu'elle va énormément regretter ses flambées dans la cheminée de son salon.

Demain Alice entre à la maison de retraite.

8 commentaires:

  1. Arpenteur d'étoiles17 février 2017 à 09:41

    une dure réalité (maison de retraite)et Raoul, l'homme maître du feu ... belle histoire !

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  2. Feux d'herbes, de branchages, de vieux papiers, feu sous le four à pain...
    Les anciens savent tout du feu, et ce tendre récit attise ma lecture

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  3. Enfants on a tous eu un jour une fascination pour le feu et cette sensation ne se consume pas

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  4. Quel récit émouvant ! une vie qui part en fumée

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  5. C'est une belle chronique fort bien écrite; tout se lit avec grand plaisir, peut-être avec la curiosité de connaître la suite.

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  6. stouf
    Etant gamin j' ais été retraité avant ma communion, plus tard j' ais jamais eu l' obligation d' aller au boulot. De plus je suis atteint d' une maladie génétique orpheline... je ne vieillis pas et, d'aprés quelques grands médecins venus de toute la planête afin de consulter mon cas unique, je ne dois pas mourir.
    C' est pour cela qu' en ce jour je vous invite tous à me laisser un petit message pour vos arrières arrières arrières arrières arrières arrières etc petits enfants afin que je le leurs transmette.

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  7. Merci pour vos commentaires.

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  8. Ce feu ne demandait que son souffle de vie, obstiné ! pour lui faire fête... D'autres y auraient brisé bien plus d'une allumette ;)

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