mardi 7 mars 2017

Bricabrac - Comme une poussière dans l'oeil

Les sapins

Nous nous étions attablés à une terrasse panoramique au pied des pistes de Schilthorn. Le silence étincelait, juste troublé par le cliquètement des remontées mécaniques et le battement des perches du tire-fesses. Dans le soleil cachottier, un minuscule triangle du lac de Thun, au loin, lançait des signaux en morse. Le Mönch et l’Eiger lorgnaient la Jungfrau, qui jouait à mettre et défaire une écharpe de nuages, et moi, je regardais Cécile, qui est aussi, d’une autre manière, une Jungfrau, mais qui pour l’heure boudait de façon assommante. J’avais commandé du fendant, qu’on me servit dans un verre embué, tandis que Cécile, maussade, buvait un chocolat fumant, enserrant la tasse brûlante entre ses mains gantées de mitaines, les phalanges rougies par le froid. Je rêvais à la dérobée qu’elle fît du patin à glace sur mon dos avec les lunules de ses ongles, mais le moment paraissait mal choisi.

La journée avait pourtant bien commencé. Nous étions arrivés en haut des pistes en même temps qu’un rayon de soleil qui s’était faufilé entre les montagnes, et nous avions passé la matinée à dévaler la piste bleue, slalomant avec élégance entre les enfants qui faisaient de la luge, les moniteurs en combinaison rouge encadrant des groupes de débutants, les lièvres variables en raquettes, et les chamois qui traversaient la piste sans regarder, poursuivis par des loups. Au-dessus tournoyaient des aigles, les mélèzes et les sapins blancs secouaient leur neige sur nos bonnets. Pendant que nous piétinions en bas du remonte-pente entre deux descentes, je ne pouvais détacher mes yeux de Cécile, du frimas dans le col de fourrure de son anorak bleu ciel et des flocons accrochés à ses cils, pâles comme le soleil d’hiver. A un moment, un vent froid déboula tout schuss. Je toussai. « Est-ce que tu veux une Valda ? » , me demanda-t-elle en me tendant la boîte. Ses yeux étaient de la même couleur, et je sentis mon cœur fondre dans ma bouche.

Mais vers midi, sans qu’aucun nuage n’eût obscurci le ciel, sans aucun signe annonciateur du côté des sommets majestueux, l’ambiance s’était brutalement gâtée. Elle voulut que nous mettions fin immédiatement à toute activité de glisse, du moins c’est ce que je compris sur le moment. Nous allâmes nous asseoir à une table, laissant en silence se former à nos pieds une flaque de neige fondue et de tristesse morne. Pour toute conversation, elle soufflait sur une mèche de ses cheveux blonds qui s’échappait de son bonnet couleur framboise, provoquant une risée minuscule à la surface du chocolat et des turbulences dans le fumet du cacao. J’essayai de la dérider. « Dis donc, les cantonniers vont avoir du travail pour enlever toute cette neige des alpages avant la transhumance. Et c’est bientôt, tu as vu toutes les vaches et les moutons qui font la queue pour acheter leur forfait pour l’estivage ? », mais elle ne sourit pas, seul un bouquetin, qui buvait de l’eau-de-vie de gentiane à la table d’à côté, faillit s’étrangler de rire. Il n’y avait vraiment pas de quoi.

Je me concentrai, pour me désennuyer, sur une poussière que j’avais dans l’œil et qui le faisait larmoyer et rosir comme une saxifrage, quand, enfin, elle dit quelque chose, me faisant sursauter comme au passage d’une bosse : « Écoute, j’en ai assez de la piste bleue, c’est naze, c’est pour les gosses. Toi, tu es sot, poudré de neige comme un gâteau de sucre glace. Pourtant, tu me plais… et c’est toi que j’ai choisi. Tu sais ce que nous allons faire cet après-midi ? Nous allons faire la piste noire, cela fait si longtemps que j’y pense. » Une fois, j’avais essayé la piste rouge, avec une autre fille, et cela n’avait été qu’à moitié réussi. Mais la noire ! Je me levai et commençai à me diriger vers le télésiège. Elle m’attrapa par le bras. « Tu es fou, pas suspendus en l’air comme des rapaces ! » Nous sommes allés dans le chalet qu’elle occupait, avec vue magnifique sur la Jungfrau. Elle avait retrouvé toute sa bonne humeur. L’avalanche de baisers qui nous surprit dès que nous eûmes franchi la porte de sa chambre ne nous fit pas rebrousser chemin. Nous étions depuis un moment déjà sur la piste noire quand il nous sembla traverser un nuage d’une blancheur éblouissante, une merveilleuse boule de neige qui explosa jusqu’au bout de nos doigts et nos orteils. « Tu vois, me dit Cécile un peu plus tard, c’est un jeu d’enfant. » Moi, je gardais les yeux fermés sur des cristaux de neige joyeuse. Ah, que ne vienne jamais le chasse-neige !

9 commentaires:

  1. Si on m'avait appris à faire du ski comme ça, je ne serais pas aussi emmanchée avec mes pattes de cigognes qui se tordent du mauvais côté de la pente...
    En revanche pour la chasse au dahut, je suis imbattable. Tu crois que je pourrais faire l'affaire dans une expo-vente à la Clusaz ? ;-)
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Oh la la oui, j'ai toute confiance

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  2. Un texte tout schuss avec une arrivée toute en dérapage comme savent le faire les rois du "planté de bâton" :)
    J'adore !

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    1. Comme moniteur (moniteur en tout, selon ma carte de visite), j'ai ma méthode

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  3. à bataille d'amour champ de plumes... Plumes d'eiders, vu le lieu ];-D

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    1. ça, c'est pour le premier flocon ; après, il y a la première étoile ; mais bon

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  4. Je suis pour les avalanches de baisers dans le noir.

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  5. Belle histoire ! Etoile des neiges, mon coeur amoureux... :)

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  6. où lire Bricabrac et atteindre des sommets :)))

    je ne savais pas où tu voulais nous embarquer avec ton histoire, et je n'ai pas été déçue : les métaphores m'ont bien plu

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