jeudi 23 mars 2017

Marité - Ma chère Madeleine

La maîtresse d'école.

Chère Madeleine,

Je me permets, aujourd'hui de vous nommer par votre prénom. Parce que je sais que vous ne lirez jamais cette lettre. D'ailleurs, cela me paraît curieux de vous appeler Madeleine. Pour moi, comme pour tous les élèves à qui vous avez enseigné dans notre bourg de campagne, vous étiez La Dame.

Je ne savais pas que vous vous appeliez Madeleine. C'est en prenant la pile de cahiers sur votre bureau pour les distribuer que je l'ai découvert par hasard. Et cela m'a d'abord fait un choc. A l'âge de 5 ou 6 ans, on ne se pose pas de question. Est-ce que ceux que l'on admire, qui représentent le savoir ne se différencient pas du reste des gens ? Et bien non. La Dame portait un prénom comme tout le monde. La Dame se prénommait Madeleine. Il me semblait alors que j'avais commis une faute, une incongruité en découvrant cela.

Un lien particulier m'attache à vous. Je connaissais les rudiments de l'écriture et de la lecture grâce à mon père quand je suis arrivée dans votre classe. Mais vous, vous m'avez ouvert les yeux sur le monde. Un autre monde que celui dans lequel je vivais jusque là, même si ce dernier était riche de découvertes journalières sur la nature, surtout, que j'aimais passionnément.

Vous assuriez toutes les sections avec une bonne quinzaine d'élèves en tout. Mais le silence régnait dans la salle de classe. Nous étions quatre, cette année 1955, au cours préparatoire. Vous vous occupiez particulièrement d'un camarade de CP - devenu depuis romancier connu - qui avait de grosses difficultés dues à des absences répétées pour cause de maladie. Et aussi à ses états d'éternel rêveur, ayant autre chose en tête que les leçons et le travail scolaire.

Pour vous soulager un peu, vous demandiez aux grands du certif de prendre en charge les trois autres dont j'étais. Je partageais avec André le banc d'un bureau double et je ne cessais de le harceler avec mes questions. Agacé, il finit par me dire : "tu m'embêtes avec tes opérations. Tu n'as qu'à demander à La Dame ou lui dire merde." Me croyant bêtement autorisée, j'ai répété tout haut le gros mot en m'adressant à vous. La phrase de morale inscrite chaque matin au tableau noir ayant trait ce jour-là au respect et à la politesse avait trouvé matière à développement. Je m'en souviens...Et vous aussi sans doute.

Fin septembre, les années suivantes, il m'était bien sûr, assez difficile de cesser mes vagabondages dans les prés et les bois quand sonnait la fin des vacances. Mais j'avais une telle soif d'apprendre que je me faisais une joie de vous retrouver contrairement à mes frères qui traînaient la jambe pour rejoindre l'école.

Et puis, nous n'étions pas toujours enfermés. Quelle chance les leçons de choses dans la nature ! Nous qui y vivions comme des petits sauvages ne savions pas mettre un nom sur les insectes, les plantes. Sans vous lasser vous expliquiez que les fleurs n'étaient pas seulement là pour faire joli, qu'elles avaient leur utilité et qu'elles nourrissaient les abeilles. Vous montriez, à notre grand étonnement que les champignons ne poussaient pas seulement dans les fougères mais aussi sur les arbres. Chaque sortie en plein air était un émerveillement et une source d'apprentissage pour chacun d'entre nous.

Chère Madeleine, je vous dois surtout l'un des plus grands bonheurs de ma vie : l'amour des livres.

Je vous serais éternellement reconnaissante de m'avoir inculqué cette passion qui ne s'est jamais démentie et qui m'a apporté tant de joie. Vous m'avez ouvert en grand les portes de la bibliothèque qui se trouvait au fond de la classe. Et j'y ai découvert des trésors. J'étais tellement attirée par les livres et je vous demandais avec une telle ferveur de rester en classe pendant les récréations ou après 16 heures 30 pour puiser dans ces richesses que vous m'y autorisiez quelquefois, attendrie et amusée. 

Madeleine, chère Madeleine, pardonnez ce rapprochement quelque peu osé mais ma madeleine de Proust à moi, ce n'est pas l'odeur délicate et parfumée du petit gâteau en forme de coquille de Marcel mais celle, puissante et subtile des livres.

Le goût de la lecture n'exacerbe pas mes papilles comme l'exquise pâtisserie de Proust mais il nourrit mon esprit et c'est bien une gourmandise.

Madeleine, ma chère maîtresse, où que vous soyez, sachez que je ne peux évoquer mon enfance lointaine sans que vous y soyez intimement associée. Merci.

9 commentaires:

  1. Très bel hommage à La Dame qui t'a ouvert l'esprit aux belles lettres et tant d'autres choses

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  2. J'étais comme tes frères, je traînais les pieds, freinais des quatre fers, afin de retarder le plus possible l'heure horrible de la classe.
    Je n'ai pas aimé l'école, lire ? Par chance mon père possédait une bibliothèque magnifique !!

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  3. Avec de l'amour, des livres et des pâtisseries exquises, il y a de quoi vivre heureux longtemps ... avec sa maîtresse ... jusqu'à ce qu'on entende la sirène du bateau

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  4. Merci pour cette douce nostalgie, si désirable, que l'on ressent très souvent lorsqu'on évoque ses tendres années .. Le plus difficile est de l'exprimer aussi bien.
    Loïc

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  5. Je prends ton texte avec émotion, en tant que maîtresse d'école j'ai reçu beaucoup de ce genre de lettres et c'est toujours un grand moment de joie et de larmes de bonheur.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  6. Merci pour votre lecture et vos commentaires.

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  7. Arpenteur d'étoiles27 mars 2017 à 17:58

    j'ai eu ma première maîtresse d'école qui s'appelait Madeline aussi, à l'Ecole Saint Louis. J'avais 4 ans, ma première classe et Madeleine était adorable, drôle et subtile. J'ai encore des souvenirs d'elle comme toi aussi !

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