jeudi 6 avril 2017

Bricabrac - Avoir un bon copain

Copain comme cochon

Quand je rentrai des collines, le représentant m’attendait dans la cour. Il voulait savoir si j’avais réfléchi depuis la fois dernière. Bien sûr que j’avais réfléchi. Je n’ai personne à qui parler de toute la journée, alors je ne fais que ça, ruminer. J’étais même arrivé à la conclusion que si je gardais l’idée de semer la luzerne sous couvert, il fallait que je la sème sous orge de printemps, qui est peu sensible à la verse, ou bien sous tournesol, à condition de choisir une variété demi-précoce. Il fallait le faire avant Pâques, afin qu’elle soit vigoureuse au moment des saints de glace et de la lune rousse. J’avais tâté le sol, il était correctement ressuyé. Si le temps restait à l’est, comme semblaient l’annoncer les nuages pommelés du côté de Sens, je pourrais commencer demain. Au semoir ou à la volée ? Cela dépendrait de la météo. J’espérais surtout que le vent serait sec. Mais aux offres que m’avait faites le représentant la semaine passée, à son catalogue et aux promotions du mois, je n’avais pas eu le temps de penser. Je ne me rappelais pas non plus dans quel coin de la grange j’avais pu fourrer les échantillons qu’il m’avait laissés.

« Ça ne fait rien, dit-il. Cherchez pas, j’en ai d’autres. » Je le trouvais louche. Son œil droit était tourné vers Migennes, le gauche vers Ferrières-en-Gâtinais. Si je renonçais à semer la luzerne sous couvert et m’orientais vers un semis classique, je pourrais, après un bon chaulage de redressement, ensemencer la parcelle en jachère, où ne poussent à ce jour que des cosmos et des phacélies. Je pourrais aussi l’associer à de la fétuque ou du sainfoin pour améliorer les rendements. Quand s’ouvriront les fleurs violettes, en juillet, ce sera beau. Pour l’heure, il y avait de grands champs rectangulaires, les uns du jaune bouton d’or du colza, d’autres du carmin du trèfle incarnat. J’avais l’impression d’avoir étendu ma lessive sur l’herbe des collines, des draps immenses et colorés qui ondulaient sous le vent. Il suivit mon regard. Je me demandai si son strabisme faisait que ses nerfs optiques, en avance sur la saison, mélangeaient à la fourche les légumineuses et les crucifères pour le fourrage de mes placides bœufs charolais.

« Vous êtes bélier ou capricorne, demanda-t-il ? Cherchez pas, j’ai votre dossier. Taureau, c’est ce que je pensais. Et un peu de laitières, si je me souviens bien. » Je l’ai mieux observé, quelque part entre le mufle et les naseaux, faute d’avoir sous la main un filet à papillons pour attraper ses yeux, dont l’un observait les formes des nuages, leurs croupes lourdes qui moutonnaient en direction de Joigny, et l’autre contemplait les pissenlits et les primevères fleurissant entre les pavés. Depuis le temps que je vis seul, j’avais l’esprit émietté comme la terre d’un bon lit de semence, où ma pitié soudain poussa dru. Qu’il ne soit pas venu pour rien. « Qu’est-ce que vous avez, qui me sortirait de ma solitude ? » Il s’anima comme sous l’aiguillon du bouvier et courut à sa voiture garée sous l’orme de la cour, dont le hayon était levé.

« Cherchez plus, attaqua-t-il, j’ai ce qu’il vous faut. » Il sortit du coffre une pleine volière de hérons garde-bœufs, tout juste arrivés de Tanzanie, en plumage nuptial, la tête et le dos orangés, le bec jaune. « Au printemps, vous ne les verrez jamais blancs comme des aigrettes. Ils vous donneront un coup de main au pâturage, à picorer les tiques et les taons » Chafouin, je fis mine d’hésiter, ce qui le fit charger à nouveau. « J’ai un cochon, aussi, venez voir. Le dernier. On médit à tort de son caractère. Comme copain, il n’y a pas mieux. » Le cochon attendait patiemment, sans grogner, sur le siège passager. Lui ne louchait pas, mais il avait les yeux tristes. Cela créa un courant de sympathie entre nous qui me décida. Nous topâmes, les quatre doigts de sa patte ongulée dans ma main calleuse. Depuis ce jour, je n’eus qu’à m’en féliciter, car jamais il ne s’en dédit.

9 commentaires:

  1. Habituellement il faut se méfier des ongulés, surtout les ongulés mondains.
    Ton texte m'a bien fait marrer. ];-D

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    1. Ongulés mondains, ça c'est vraiment joli. Tu me le céderais pour une autre histoire ?

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  2. un petit côté "Jean de Florette" dans le ton naïf de ton histoire campagnarde :)
    une jolie fable en tout cas

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    1. Une fable triste. Comme on est perdu au milieu des champs immenses à perte de vue

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  3. Arpenteur d'étoiles8 avril 2017 à 15:35

    une fable certainement mais aussi une réalité de la campagne et des animaux qui sont des vrais bons copains :o)

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    1. En même temps, je songeais au monde inhumain des grandes exploitations. Je prends mon lait dans une ferme où la salle de traite est comme une classe maternelle, chaque vache a son prénom, son caractère, son cartable enfin presque, et où les cochons font la fête en attendant le petit-lait

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  4. Joigny, Migennes, Ferrières en Gâtinais...
    Je n'étais pas loin la semaine dernière.
    Et toujours ton écriture luxuriante qui répond à la mienne comme les tintements des cloches dans les vallées, aux soirs de brume.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Mais c'est pour ça que "je" louche vers la Bourgogne ! Egalement à cause de la beauté ambigüe des paysages de l'agriculture industrielle, qui peut donner envie de loucher pour ne pas y regarder de trop près. A cause aussi du "malaise" paysan et du mal-être humain. C'est de l'écriture intensive, hein

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