samedi 10 juin 2017

Arpenteur d'Etoiles - Né quelque part

Une étrange histoire

Il arrivait parfois que l’on sente la maison bouger.
Elle avait alors des frémissements de bête traquée entrevoyant une possible échappatoire, des frissons profonds puis, lentement, elle semblait se mettre en mouvement pour quitter sa gangue de pierres grises et glisser sur le tapis de feuilles jaunes et brunes attendant la putréfaction. En ces moments là chacun se murait dans un mutisme absolu, comme si la simple évocation d’un semblable phénomène allait déclencher le bris des amarres et l’inconcevable voyage. Nous restions immobiles, dans la position où nous avait surpris le premier tremblement. Puis tout s’arrêtait et nous reprenions nos occupations, sans faire allusion jamais à ce qui s’était produit, comme si sa négation en extirpait l’évidente réalité et la dématérialisait.

Ce matin là, il n’en était rien. Les persiennes mi-closes sur une promesse de bienveillante sérénité, le léger froissement des grands arbres alentours à peine caressés par la brise automnale, le doux ronronnement du chat s’enroulant sans cesse dans nos jambes pour tenter de nous faire admettre qu’il avait faim, tout annonçait le calme d’une journée propice aux tendres alanguissements.

Elle sortit avec la petite qui étrennait une démarche aléatoire et chaotique, toute environnée de rires clairs. Elle s’assit à la table de fer, prépara près d’elle une autre chaise et installa sa fille sur ses genoux. Lui, sortit à son tour portant un plateau plein du simple bonheur de croissants tièdes et d’un café fumant. Il retourna dans la maison et revint aussitôt avec la petite chaise en bois que lui même avait quand il était enfant.

La petite se tourna vers sa mère en plissant le front, puis vers son père, envisagea enfin d’un air soucieux la chaise dont la tablette était ornée d’un boulier usé et défraîchi. Puis elle leva les yeux au ciel, plissa les paupières, infléchit sa bouche remplie de pure enfance et commença à pleurer. Sa mère sourit et la fit sauter sur ses genoux pour la distraire d’une tristesse enfantine qu’elle jugeait inutile et bien futile.

Après avoir regardé à nouveau sa mère avec désapprobation, elle prit une profonde inspiration et modula un cri inattendu, suraigu. Une bande d’étourneaux s’éleva des hautes branches dans une arabesque compacte et s’en alla tourner au dessus de la campagne où ils semblaient plus perdus encore que nulle part ailleurs. Le cri se prolongea par une stridulation étrange et s’arrêta net, laissant les parents ébahis d’une telle violence.

Alors cela arriva. La petite se tourna à nouveau vers sa mère et lança d’une voix blanche :
- Mère, vous ne comptez pas me faire asseoir sur cette antiquité branlante et disgracieuse, j’espère !

Celle à qui s’adressait cette phrase lapidaire ouvrit de grands yeux au regard vide et s’évanouit.
Son mari se précipita, tremblant d’une crainte quasi religieuse mêlée à l’étonnement et à la colère.
La petite observa ses gestes maladroits, sa main tapotant la joue blême, son bras la soutenant et finalement l’amorce d’un mieux aller chez sa mère émergeant de sa catatonie. Elle se dressa et s’adressant à l’homme à genou :

- Et vous, Père, je vous serai gré d’aller préparer quelques rôties pour le petit déjeuner, ce qui me semble préférable à ces croissants luisants d’un beurre de piètre qualité.

La maison émit une sorte de grognement, un râle rauque accompagné d’un souffle sépulcral.
Puis tout rentra dans l’ordre. Les parents se redressèrent arborant un air interrogatif et un peu stupide, les oiseaux regagnèrent en piaillant l’abri des feuillages teintés d’ocre, la petite reprit son babillage enfantin et adorable et accepta sans rechigner de s’installer dans la vieille chaise paternelle.

Cependant, le père entra dans la maison d’une démarche mécanique et, quelques instant plus tard, flottait l’odeur rassurante du pain grillé.

Dans le grand salon, le visage austère et compassé d’Estelle portraiturée par un petit maître du dix-neuvième siècle, semblait éclairé d'un étrange sourire où se devinait une forme d'ironie narquoise.

La petite fille était née le même jour que la grande tante, bien évidemment au vingt et unième siècle.


5 commentaires:

  1. j'adore, bien entendu, cette histoire toute de transgénérationnelle vêtue :)

    l'ambiance surnaturelle mise à part, comment pourrais-je travailler sinon au quotidien les transmissions souterraines si surprenantes d'ancêtres jusqu'à leurs descendants

    RépondreSupprimer
  2. Les chers disparus s'expriment comme ils le peuvent, quitte à nous faire flipper un peu !
    HA HA HA HA HAAAAAAAAA ];-D

    RépondreSupprimer
  3. Une scène tellement bien décrite qu'on croirait assister à cet événement extraordinaire.
    Oui, les vieilles pierres vivent et le montrent pour qui sait saisir leur souffle.
    Belle photo. Je collectionne les photos de dames du temps jadis que je trouve dans les brocantes. Elles me parlent aussi.;o)

    RépondreSupprimer
  4. Il y a ainsi de minuscules coins de temps bizarres fichés dans l'aubier tendre des journées les plus propices aux tendres alanguissements

    RépondreSupprimer
  5. Ne jamais habiter une maison en T lui préférer une maison en L ];-D

    RépondreSupprimer

Nous avons décidé de ne plus autoriser aucun des commentaires qui ont pour en-tête "Anonyme", même si ces derniers sont signés en fin de commentaire, et même si leurs contenus sont conformes à nos règles de communication.
Bien que l'hébergeur Blogger propose cette possibilité de mise en ligne de commentaires, nous allons vous demander d'utiliser systématiquement un des autres choix qui vous est offert.
Si vous n'avez pas de site personnel, ni de compte Blogger, vous pouvez tout à fait commenter en cochant l'option "Nom/URL".
Il vous faut pour cela écrire votre pseudo dans "Nom", cliquer sur "Continuer", saisir votre commentaire, puis cliquer sur "Publier".