jeudi 15 juin 2017

Marité - Une nuit gourmande

Les nuits gourmandes de Monsieur Paul

Juste minuit. Le réveil de Monsieur Paul le tire d'un sommeil agité. Dans une demie torpeur, il se dit que non, il n'ira pas. Il est fatigué. Il sait que ce printemps timide peine à vaincre les derniers soubresauts de l'hiver. Sa détermination habituelle faiblit avec la pensée que dehors, le froid sévit encore. Zut !

Il s'étire. Ses jambes fourmillent. Dans sa tête, se mettent à défiler des images précises. Il jubile. Bien sûr, il ira. Une sorte de frénésie le saisit. Il se lève, réchauffe un café très fort qu'il a préparé la veille, l'avale en vitesse et revêt ce qu'il appelle sa "tenue de camouflage" : imperméable informe, chapeau défoncé et baskets éculées. Il n'oublie pas son grand cabas et le voilà prêt à affronter la nuit et ses surprises. Go !

D'un pas pressé, il regagne les beaux quartiers de la ville, maudissant cet éclairage public trop vif qu'il qualifie de gaspillage. Qui donc, à cette heure, a encore besoin d'une telle profusion de lumière. Lui ? Sûrement pas. Mais il se rassure. Il sait bien que le dimanche soir surtout les gens ne traînent pas. Ils dorment sans doute, récupérant pour affronter la semaine qui arrive avec tous ses tracas. Il se glisse dans les ruelles d'un pas élastique et se coule comme une ombre le long des trottoirs. Il ne craint rien et surtout pas la police effectuant des rondes qui le prend depuis longtemps pour un clochard tranquille. Il fait tout ce qu'il faut pour cela. La nuit, tous les chats sont gris !

Il peut commencer. Il choisit une première poubelle. Méthodiquement et sans faire le moindre bruit, il la vide de son contenu qu'il inspecte minutieusement. C'est la bonne période et le bon moment. Au printemps et pendant le week-end, on s'astreint au grand ménage. On vide les placards qui, décidément n'ont pas capacité à s'élargir. Il faut faire de la place pour tout ce que l'on projette d'acheter. On a envie de changer de décor, croyant ainsi pimenter sa vie. Ah, cette société de consommation se dit Monsieur Paul !

Monsieur Paul étouffe un petit rire de plaisir. "Là, ma belle, tout doux. Viens. Montre-toi un peu". Il élève au-dessus de sa tête l'objet convoité, l'essuie amoureusement et le dépose avec précaution au fond de son sac. Une magnifique prise. Encore un fils indélicat qui s'est débarrassé de cette merveille faisant partie des trésors de la famille. Il marmonne en replaçant les détritus dans la poubelle. Plus de respect !

Plus émoustillé que jamais, Monsieur Paul continue sa quête gourmande. Il a du flair. Il délaisse quelques boîtes à ordures qu'il ne "sent" pas et s'enfonce plus avant dans le quartier. Son intuition le guide et le trompe rarement. Ici. Monsieur Paul pose sa besace. Il fouille sans se presser. La récompense ne se fait pas attendre. Il examine sa trouvaille d'un œil averti. Pas besoin de voir très clair. Au toucher, Monsieur Paul sait à quoi il a à faire. Pas aussi racée que la première, mais il n'attache pas une grande importance à la valeur de l'objet. L'essentiel pour lui n'est pas là. Il veut surtout empêcher une mort certaine. Et bien voilà, et de deux triomphe-t-il !

Monsieur Paul, malgré sa passion, sait se montrer raisonnable. Ça ira pour aujourd'hui. Et puis les éboueurs vont bientôt sévir. Il regagne tranquillement son domicile. Il va se recoucher un peu. Mais avant, il ne peut s'empêcher de déposer ses "friandises" ou "péchés mignons" comme il les appelle sur la table du salon. Il les caresse comme des maîtresses choyées. Il siffle de contentement. Deux belles pièces !

Monsieur Paul ne sait s'il rêve ou s'il anticipe les bons moments qu'il va s'octroyer tout à l'heure. La nuit prochaine quand tout sera calme. Il se voit devant son établi, sa double lunette loupe sur le nez, entouré de ses chers outils. Ceux qui l'ont accompagné toute sa vie : brucelles, tournevis, couteaux, clés, pinces, marteaux…

Il ouvrira délicatement le ventre de ses princesses, fouillera avec volupté leur intimité, guettant le moment où elles vont répondre à ses désirs par un tic-tac frénétique ou langoureux. Quelle jouissance !

Les deux petites dernières iront ensuite rejoindre le harem de Monsieur Paul dans la chambre réservée à cet effet. Elles côtoieront avec bonheur pendules en cristal taillé, en bronze, en marbre, dites d'officier, pendulettes en porcelaine polychrome ou en écaille, Cartels aux chimères, les bien nommées et préférées de Monsieur Paul. Un peu de poésie en toute chose !

Monsieur Paul s'endort apaisé et heureux. Il aura encore beaucoup de nuits gourmandes. Il le sait.

8 commentaires:

  1. Une autre sorte de nuits de chine, sans majuscule ici !

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  2. à chacun sa tactique pour récupérer les vieiles "tic tacs"

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  3. très poétique activité !
    en quelque sorte, ton personnage passe son temps de nuit à sauver des objets du temps passé mesurant le temps qui passe....

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  4. Ce n'est pas Paul Bismuth, il n'a pas de rolex...
    Aurait-il gâché sa vie ? ;-)
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Le vrai, je ne sais pas. Le faux si si et même sûrement plusieurs ;o)

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  5. Hé ! On a les gourmandises qu'on peut ! ;o)

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  6. Ah tiens, c'est fou comme ce personnage donne envie de réécouter "les boîtes à musique de Francis Blanche". Elle est toujours là, cette superbe vidéo ? Ouiiiiiii !

    https://www.youtube.com/watch?v=GSZ0dLd4Fic

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  7. Arpenteur d'étoiles16 juin 2017 à 17:37

    monsieur Paul est un orfèvre qui aime le temps qui passe.
    et ton histoire est fort bien écrite et le personnage lunaire est formidable !!

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