mardi 4 juillet 2017

Chri - La pluie nous souriait

DERNIER BAISER.

Tenir l'orage secret jusqu'à l'éclair. P. Léotard.

Depuis le matin, le Ciel qui les avait accompagnés était un de ceux qu'on ne voudrait jamais voir. Il était autant inoubliable qu'à oublier. Quelques rares touches de bleu, incomplètement résignées tentaient d'exister malgré tout le gris.

C'était un ciel dense de colère rentrée, un ciel de larmes à venir. Parfois, comme pour rappeler à son ordre, il virait brusquement au noir et obligeait à allumer le jaune des phares. D'autres fois, pour laisser croire, il s'ouvrait comme un portefeuille de généreux et s'illuminait d'un bleu métallique, très vite éteint par d'énormes masses tourmentées. Voilà c'était un ciel de tourments. Mais jamais, jamais durant toute la journée il ne s'est abandonné, comme s'il avait voulu attendre, comme s'il préférait rester menaçant. C'était un ciel de menaces, un ciel de volonté, vivant, maître de ses choix, de lui-même et du monde en dessous. Et, si l'air avait souvent vibré de grondements sourds, d'une puissance effrayante, ils n'avaient jamais eu à balayer le pare-brise. Ils avaient roulés sous son épaule depuis l'aube mais pour une fois, la bagnole avait été raisonnable. C'est à dire qu'elle avait fait ce qu'on lui demande de faire. Un moment il avait cru entendre un bruit bizarre mais non, rien. Il avait fait quelques kilomètres en alerte mais pas d’incident. C’était resté inquiétant. Quand on est persuadé d’une chose, il vaut mieux qu’elle soit vraie... Pour finir, ils avaient quitté la ville alors que le noir de la nuit baignait encore les sommets perdus des tours de banlieues. Les premières lueurs vers l’Est étaient venues lentement, le ciel s’allumait comme avec un variateur, quand ils avaient fendu les premiers champs surveillés par les rondes noires de corbeaux noctambules. Au loin, des brumes allongées montaient des lits des rivières, des villages encore endormis sortaient de terre en s’étirant, malgré le ciel étouffoir, la vie ne renonçait pas. Les deux dans la voiture ne s’étaient pratiquement rien dit depuis le tout début du jour. Quoi dire après un spectacle d’une telle splendeur. Pourtant, avant de se mettre en route, ils avaient parlé de tout se connaissant depuis trop peu de temps pour prendre des précautions et maintenant, ils savaient tout ou presque de l’autre. Ils savaient aussi qu’ils auraient tout à réapprendre. Ils s’étaient rencontrés quelques heures auparavant dans un restaurant, assis à deux tables côtes à côtes. Elle attendait quelqu’un qui n’était pas venu, lui n’espérait plus quelqu’une qui ne viendrait pas. C’est lui qui avait envoyé la première phrase. Elle, elle n’avait pu retenir une larme qu’un coup de fil avait fait naître.

Je peux vous demander du feu ? (En montrant une cigarette).

Vous pouvez, mais offrez m’en une, s’il vous plait. Quelques minutes de silence après, elle s’était assise en face de lui. Tout à leur rencontre, ils avaient mangé sans appétit des plats sans goût. Puis ils étaient sortis juste pour n’être plus enfermés. Alors, leurs corps s’étaient mis à marcher. Bien sur, il avait proposé de la raccompagner mais elle avait dit qu’elle ne souhaitait pas rentrer, pas encore, pas de suite. Ils avaient continué en traversant la ville de part en part, de long en large en s’arrêtant parfois pour boire un verre dans des bars louches, traversant le fleuve, passant et repassant sur ses ponts, se laissant éblouir aux projecteurs des bateaux mouches, s’amusant de leurs ombres immenses projetées sur les murs des quais, s’éloignant malgré le fait de tourner en rond des leurs histoires communes.

Un moment, il lui avait tenu le coude pour traverser une avenue mais il l’avait très vite relâché pour ne pas la heurter... Ils ne s’étaient pas rendus compte que le ciel se couvrait, mais dans les villes, la nuit, le ciel n’existe pas. Dans les villes, la nuit, il n’y a que la ville qui existe. Les voitures s’étaient faites plus rares, les rumeurs avaient fait place aux bruits, les silhouettes aux personnes et le noir aux lumières. L’agitation s’était dissoute et le calme imposé. Il prenait garde à garder ses distances d’elle, excluant le moindre frôlement, la plus petite équivoque. Mais à ne pas vouloir passer pour, on finit par ne plus être.

Dans le doux cocon d’un square désert, sur une île à cheval sur le lit du fleuve il lui avait raconté sans chercher à la convaincre de son besoin de sud, de ses espérances d’harmonie, de ses désirs d’odeurs de terre après les averses, de virées en forêts avec à ses côtés la truffe énervée d’un chien, plongée dans les senteurs d’humus, de sérénité retrouvée. Il lui avait décrit le souhait d’avoir les pieds sur terre, son regard posé sur des toits de vraies tuiles, de son corps traversé par le chaud, l’humide ou le froid, de saisons enfin ressenties, d’heures vécues mais pas abandonnées. Il avait évoqué les brumes lentes des matins d’Octobre, les feux flambants foutus aux feuilles des forêts d’automne, les flaques de ciel sur les sentiers détrempés, les apparitions des premières hirondelles aux printemps venant, les garrigues et les buissons de thym sauvage, les traces majestueuses et dessinées des vols de migrateurs, le grouillement brouillon des insectes en été, le chant lancinant des cigales, les hameaux silencieux aux heures du repos... Et, s’il s’était contenté, pour cette fois de lui dépeindre des chromos de Provence, il s’était senti capable d’en dire autant sur la montagne et peut-être encore davantage sur l’océan. Il ne lui avait offert qu’un peu de l'épinal qu’on s’invente quand on en a soupé de la ville et de ses ingrédients. Elle avait écouté et il l’avait sentie séduite. Elle, elle ne lui avait transmis que son besoin de paix après les années qu’elle venait de vivre. Puis ils s’étaient tus, longtemps. Et au ventre du silence, elle avait dit : J’ai envie de voir la terre. Il avait souri. Ils avaient roulé. Maintenant, il stoppait le moteur au plus haut d’une butte ronde comme une épaule de femme dominée par les ruines d’une Abbaye en abandon. Au loin, en bas, les coqs débauchaient, plus haut, le jour encore plein d’orage, se levait. Sous la menace pesante, elle était sortie et s’était avancée vers la plaine en éveil. Il l’a suivie de près. Il s’est défait de son manteau et lui en a délicatement enveloppé les épaules en laissant un bref instant les mains sur elles. Elle ne s’est pas retournée, elle a seulement dit : C’est un bel endroit pour se laisser embrasser. Il a répondu : J’en ai envie...

Alors, bravant la colère du ciel qui grondait, défiant les éclairs qui menaçaient, provoquant enfin la chute déferlante de la pluie, ils se sont donnés fiévreusement leur premier baiser. Celui là n’était pas difficile à recevoir. Ils savaient bien, trempés par les toutes premières gouttes que le plus difficile serait de s’arranger pour que tous ceux qui suivraient lui ressemblent. Mais aujourd’hui, ici, ces deux là, s’il y avait bien une chose dont ils refusaient d’entendre parler c’était ... d’impossible.

La pluie nous souriait et l’avenir nous appartenait. Ou le contraire.

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7 commentaires:

  1. Le premier baiser, on se souvient toujours du premier baiser donné et reçu, avec une femme qu'on aime. Tu l'as joliment raconté. ];-D

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  2. Splendide déclinaison d'un thème éternel. Merci beaucoup Chri.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  3. @ Andiamo et Célestine Merci à vous deux.

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  4. Un texte tout en pudeur qui montre l'importance d'un premier baiser.

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  5. J'aime bien ce goût de baiser qu'on voudrait l'étalon de tous les autres; hélas... Tes descriptions sont envoûtantes. J'ai fait une belle balade pendant le temps de ta lecture.

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  6. @ Marité Merci aussi, Marité!

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