jeudi 22 décembre 2016

Arpenteur d'étoiles - Trêve

Le Noël du Ravi
(conte provençal ...)

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Je vais vous raconter une histoire qui se déroule il y a bien longtemps, dans le beau pays de Provence. Oh, pas la Provence des abords de Marseille, ni celle tout aussi bruyante des environs de Toulon. Non ... dans la Provence de ce que l’on appelle l’arrière-pays. Mais un arrière-pays éloigné, perdu, presque dans la montagne. Ce n’est pas tout à fait la Provence de Monsieur Pagnol, ni celle si bien peinte par Monsieur Cézanne au flanc de la montagne Sainte Victoire. Elle ressemble d’avantage au pays de Monsieur Giono, à la fois très rude et très belle.

Il était une fois un modeste village qui s’appelait Saint Saturnin. C’est un petit bourg, niché dans un repli de colline, au pied de la montagne de Lure. Il compte quelques maisons en pierre blanches groupées autour de l’église au clocher surmonté d’un campanile ajouré où l’on peut admirer deux belles cloches, bien brillantes. Tout près se trouve la mairie qui abrite aussi l’école des filles à droite et des garçons à gauche. Juste en face c’est le magasin de l’Honorine qui n’a pas la langue dans sa poche et qui sait tout ce qui se passe dans le village. Elle tient une espèce d’épicerie, tabac, journaux, commerce d’articles ménagers et buvette. On l’entend souvent parler haut avec son voisin le boulanger qui fait un pain si bon qu’on vient en chercher de tous les villages environnants.

En été, c’est un enchantement : les forêts de chênes verts, les étendues d’oliviers, la garrigue bruissent en permanence du chant des cigales.
Le soleil tape fort, mais sur la petite place à l’ombre des platanes, les vieux du village se retrouvent pour regarder la jeunesse et se raconter leurs souvenirs. Souvent le curé, le père Bastagoule les rejoint pour partager le fromage de chèvre sur le muret de pierres sèches qui borde la rue principale. La vie s’écoule paisible au rythme du rire des enfants en vacances et de la voiture de la poste qui apporte le courrier deux fois la semaine. A chaque fois c’est un attroupement pour voir les deux magnifiques chevaux roux et l’attelage aux cuivres rutilants.

Mais l’hiver, comme on est déjà dans la montagne, la neige tombe dès la mi décembre. Un soir, le vent de la vallée change de sens, les nuages deviennent gris légèrement rosés, l’odeur de l’air est soudain plus crue, les vieux disent « oh, ben peuchère, demain on verra plus le chapeau de l’Amélie ! ». Et le lendemain, tout est blanc, silencieux et on dirait que le ciel s’est couché sur la terre. Et quand l’Amélie s’en va chercher son pain, elle est tellement petite et courbée par les ans, que c’est tout juste si on lui voit le chapeau tant la couche de neige est épaisse. Et parfois, la neige tombe plusieurs jours de rang. Alors tous les hommes sortent les pelles et les brouettes pour dégager la rue, les abords de la mairie et de l’église et puis la porte de la maison de l’Amélie.
Le village s’endort pour l’hiver. On se calfeutre au mieux au coeur des chaumières. Ceux qui ont des bêtes profitent de leur chaleur qui monte de l’étable ; les autres font un peu plus de feu, en priant pour que la réserve de bois soit suffisante pour aller jusqu’au printemps. On ne se croise plus guère qu’à la messe du dimanche et aux veillées où l’on vient écouter Firmin Mestre, le conteur, dire les légendes du passé avec tellement de vérité que souvent les femmes se cachent le visage dans les mains et les hommes rient très fort pour masquer leur émotion ou même leur peur.

Vous saurez presque tout du village de Saint Saturnin lorsque je vous aurais dit qu’à une lieue et demie, au détour de la route, se dresse le château de Monsieur le Marquis de La Passana à qui appartiennent pratiquement toutes les terres du village. On ne le voit guère que l’été, quand il traverse la place dans son cab tiré par un superbe étalon noir. L’été, et la nuit de Noël. Car c’est lui qui chante le Minuit Chrétien de sa belle voix de basse qui fait vibrer les vitraux et frissonner Mademoiselle Fanette qui tient l’harmonium et qui est si jolie.

Enfin, il faut que vous sachiez également que la ville la plus proche, c’est Sisteron. On y va pour le grand marché, une fois par mois et on en profite pour régler les affaires de famille, chez maître Barbe le Notaire.

Et surtout, une fois l’an, s’y tient la foire aux bestiaux où l’on se rend en délégation derrière monsieur le maire qui présente toujours Arthur au concours du comice agricole. Arthur, c’est un brave taureau limousin, débonnaire comme pas deux, avec un gros paquet de laine entre ses grandes cornes. Il est un peu la fierté du village car il a gagné trois fois de suite le concours. Il faut voir alors monsieur le maire, serré dans son costume noir des grandes occasions, le cou un peu congestionné par la grosse cravate en velours, parader avec son Arthur arborant la cocarde du vainqueur et une couronne de fleurs autour de l’encolure ; tenez, un peu comme les belles tahitiennes du calendrier des postes qui est affiché dans l’épicerie buvette de Madame Honorine.

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La dernière maison, sur la route qui mène aux hauts pâturages, est celle da la famille Saturnin. Et oui, les Saturnin de Saint Saturnin. Même qu’il y en a pour dire que le Saint qui a donné son nom au village était de leurs aïeux. Allez donc savoir...

Le père, le Baptiste, est fermier chez Monsieur le Marquis. C’est une espèce de colosse aux puissantes épaules et aux mains larges comme des battoirs. Il a marié il y a plus de quinze ans la Francine Juillet. Elle s’appelle ainsi car on l’a trouvée un premier juillet, sur les marches de l’église, enveloppée dans un lange et couchée dans un panier. Elevée tant bien que mal par les soeurs de Sisteron elle fut renvoyée au village dès qu’elle eut l’âge de travailler. Madame Honorine termina son éducation et la garda avec elle pour l’aider à tenir son commerce. C’est là que Baptiste la remarqua et la demanda en mariage. Depuis, ils ont eu quatre enfants tous plus beaux les uns que les autres. Seulement voilà : de leur aîné, ont dit qu’il est un peu « ravi ».
Chez nous, en Provence, le Ravi, c’est le simplet du village. Mais attention, c’est quelqu’un d’important malgré tout ; on dit qu’il est comme ça parce qu’il voit les anges et qu’il leur sourit tout le temps. On l’aime bien même si parfois, les autres enfants lui font des niches pas toujours charitables. Mais c’est jamais bien méchant. On raconte même que dans une petite ville près de Marseille, le ravi, à force de mettre son nez partout et n’importe où, il a finalement découvert une source d’eau gazeuse qui a fait la fortune du canton. Alors, les ravis, on en prend bien soin ; on ne sait jamais ...

L’aîné des Saturnin c’est peut-être pas tout à fait un ravi. C’est plutôt un enfant rêveur, un peu dans la lune, qui n’écoute que rarement ce qu’on lui dit. Il y a une seule chose qui l’intéresse, c’est ramasser des herbes et des fleurs. Malgré ses douze ans, Il sait par coeur tous les sentiers de la garrigue et des alpages. Et pendant que les autres enfants jouent à pique-maille, à chat perché ou à tire-pousse, il n’est pas rare de le voir couché le nez dans l’herbe à regarder on ne sait trop quoi. Monsieur Berthon, l’instituteur qui par parenthèse nous vient de Lyon, dit qu’un jour, son esprit s’ouvrira et que si c’est pas sur, c’est quand même peut-être.

En tout cas, on le voit souvent promener dans le village sa silhouette maigrelette et sa tignasse brune avec un éternel sourire aux lèvres et une paille entre les dents.

Les parents Saturnin ne savent pas trop quoi en faire. Ils essayent d’agir en sorte qu’il rate le moins possible l’école de monsieur Berthon et lui demandent de menus services dont il s’acquitte du mieux qu’il peut. Et puis surtout, ils lui donnent, comme à leurs autres enfants, tout l’amour dont ils sont capables. C’est le Bon Dieu qui leur a envoyé un ravi et ils ne lui en veulent pas.

La montagne de Lure

7 commentaires:

  1. stouf débousolé
    Ah merdre... au début j'ai crus que c'était une histoire à propos de Ravi Shankar et que ça se passait en Inde. ;o))

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  2. Arpenteur d'étoiles22 décembre 2016 à 23:03

    tu me fais vraiment rire avec ton commentaire :D

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  3. Ayant vécu qques années dans le pays de Sault, non seulement j'ai reconnu le Marquis de S***, mais j'ai embrassé du regard (depuis Caen, hin hin) les endroits et les ambiances qui illustrent à merveille ce récit empreint de ta (chère) verve cinématographique. Un excellent moment hors du temps, grâce à toi. Oh, fatchede ! Merci, L'Arpi ♥

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  4. je l'aime énormément ce conte que je connais depuis siiiiiiii longtemps que j'en viens à penser que je me fais aussi âgée que la mère Noël :))))

    et puis, comme tu le sais, ces coins de sud France bien rocailleux me manquent tant :(

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  5. Quelle régalade cette histoire!

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  6. Arpenteur d'étoiles5 janvier 2017 à 14:55

    merci pour vos lectures de ce conte un peu long et un peu provençal aussi :o))

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