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dimanche 10 février 2019

Marité - un fromage

La Marissou des caillades.


Tant qu'il y a eu des vaches à la ferme, ma mère et ma grand-mère ont fabriqué des fromages. En Limousin on leur donne le nom de caillades. On peut les manger fraîches ou bien sèches.

Quand on les consomme fraîches, c'est à dire tout juste démoulées, on peut les déguster selon ses goûts  avec du sucre, du miel, de la confiture ou bien encore de la compote de fruits. Certains, ici, aiment y ajouter des châtaignes blanchies.

Pour ma part, je préfère le baptistou. On relève une portion de caillade fraîche avec du sel, du poivre, de l'oignon blanc émincé et des fines herbes, le tout arrosé d'un petit filet d'huile d'olive. Un vrai délice qui faisait la joie de tous pour les goûters quand nous rentrions des prés et des champs. C'était rafraîchissant et revigorant après les durs travaux sous le soleil d'été.

Les femmes de la famille mettaient aussi à égoutter les caillés dans des coupous (faisselles hautes en fer blanc percées de multiples petits trous)  sur une griale (récipient profond en terre cuite ) pour récolter le petit lait. Rien n'était perdu. On se servait de ce dernier pour la pâté des cochons. Mais avant d'abandonner le breuvage aux gorets, ma grand-mère en prélevait des pleines couades ( louche ronde en fer blanc ou en bois avec un long manche tubulaire creux et percé au bout pour boire à la régalade) qu'elle lampait avec un plaisir évident.  

Elles disposaient ensuite les fromages sur de la paille coupée, soigneusement étalée au fond d'un panier d'osier qu'elles suspendaient ensuite à une solive dans l'arrière cuisine. Il fallait retourner les caillades  tous les jours et changer souvent la paille. Une odeur aigrelette  qui me soulevait quelque peu l'estomac persistait dans cette pièce. 

Pour les repas, on prélevait une caillade très sèche, souvent dure comme du bois et qui s'émiettait, la préférence des adultes et pour nous, les enfants,  une plus moelleuse qu'on étalait sur une tranche de pain de campagne cuit au four de la ferme. 

J'aimais bien ce fromage crémeux à la jolie couleur jaune pâle mais j'échangeais aussi très souvent ma tartine avec mon voisin Daniel  contre un morceau de pain blanc et une portion de bonbel ou de vache qui rit. Nous étions contents tous les deux.

Pendant les vacances, après les foins et les moissons, j'allais quelques jours chez mon oncle et ma tante qui habitaient une autre commune. C'était la fête. Cela commençait bien : je faisais le voyage sur la Terrot du tonton, accrochée à la selle, les cheveux au vent. Tout était différent chez eux qui n'étaient pas paysans. Et on mangeait toutes sortes de fromage : cantal, saint nectaire, bleu d'Auvergne...

Mon plus grand plaisir était de visiter la Marissou, leur proche voisine. Une maîtresse femme, la Marissou  ! Plantureuse, le verbe haut, vive et joviale. Pas de petits enfants à gâter alors vous pensez si j'étais bien accueillie ! Toujours une friandise pour moi : bonbons, chocolats, carambars. 

Le vendredi chez la Marissou, il y avait les tartes aux caillades. Elle en faisait une douzaine qu'elle allait vendre le lendemain sur le marché, place de la cathédrale à Tulle. Elle avait mis à lever la veille sa pâte briochée qu'elle étalait à grands coups de rouleaux sur la table enfarinée. Elle garnissait ensuite ses tourtières et versait par dessus sa préparation énergiquement fouettée : caillé , sucre poudre et sucre vanillé, farine, œufs, sans oublier la crème fraîche montée en Chantilly qu'elle incorporait délicatement au mélange. Puis elle mettait au four quatre par quatre. Il fallait tout l'après midi mais qu'est ce que ça sentait bon dans la cuisine de Marissou ! 
Ces tartes ! Un plaisir pour le nez, pour les yeux avec leur jolie couleur dorée. Et le goût ! Bien sûr, la brave femme me donnait une belle portion de celle qu'elle gardait pour Léon, son mari et pour elle. Je me brûlais et les doigts et la bouche en la mangeant mais je ne pouvais pas attendre qu'elle ait refroidi. 

Le samedi matin, Marissou se levait tôt pour aller prendre le tacot qui l'emmenait jusqu'à Tulle. 
Un poème ce tacot ! Je regrette qu'il ait disparu. Les touristes visitant notre région en redemanderaient. Je l'ai pris quelques fois. Peu confortable avec ses banquettes en bois. Mais que c'était vivant, coloré, odorant, encombré. Les fermières des alentours avaient mis un tablier propre, noir pour les veuves, bleu ou fleuri pour les autres, un tricot de laine fait main par dessus sans oublier le chapeau que l'on portait le dimanche à la messe. Et ça riait. Et ça caquetait autant que la volaille. Même les coups de sifflets retentissants de la locomotive ne couvraient pas le vacarme. Il y avait là dans de grands paniers posés un peu partout, poules, poulets et canards attachés par les pattes, lapins dans des caisses ou cartons remplis de foin.

Dans des cabas en paille avoisinaient poireaux, carottes, salades ...Lors des poussées de cèpes, leur parfum fort dominait tout. Ils étaient soigneusement disposés dans des corbeilles à la vue de tous.  Quoi, on était fier des ses trouvailles.  
Bien protégés sous des torchons blancs, des piles  de tourtous (galettes de blé noir) des mottes de beurre, des œufs et des caillades, beaucoup de caillades. D'ailleurs on appelait ce train le transcailladou. C'est dire. 

Et bien sûr, La Marissou montrait ses tartes pour exciter la curiosité des commères qui auraient bien voulu connaître le secret de sa recette. Parce qu'il y avait un secret qu'elle gardait jalousement. Pensez : les bourgeoises réservaient leur pâtisserie des semaines à l'avance. Même les préfètes qui se succédaient à la préfecture se passaient le mot : " sur le marché, achetez les tartes au fromage - caillade leur aurait écorché la langue - à Madame Marie de Naves, vos invités seront subjugués." 

Mes amis, je tiens à votre disposition la recette de la Marissou. Mais pour le secret, même si je le connais, je ne crois pas que ni vous, ni moi n'arrivions à la cheville de la brave femme. Et pour cause ! 

Annick SB - Un fromage

Mais où se cache-t-elle ?

Disparition inquiétante d’Annick SB …
Personne ne veut y croire et pourtant … tous les drapeaux sont en berne…
…
  • Tout de même, elle exagère un peu celle-là !
  • Elle propose un thème d’écriture et n’écrit rien !
  • On ne va pas en faire tout un fromage, certes, mais on aimerait bien savoir le pourquoi de ce silence.
  • N’arrive-t-elle pas à choisir celui qui fait ses délices ?
  • Est-elle tombée dans un précipice ?
  • Est-elle allergique au fromage ?
  • Au contraire en aurait-elle fait une indigestion ?
  • S’est-elle fait écraser par la meule de 90 kilos ?
…
Ça y est ! L’info vient d’arriver !
Ses fans peuvent être rassurés !
On a retrouvé Annick SB !
…
Et on peut lire dans la gazette :
« Imaginez le mental d’Annick SB, une franco-suisse gourmande, dégustant quotidiennement un morceau de cette délicieuse pâte pressée de la vallée de l’Emme, en méditant sur la fameuse citation de Bertolt Brecht : « Qu’advient-il du trou lorsque le fromage a disparu ? », sous le regard attendri de la petite souris … »

Tiniak - Un fromage

Reblochons !


Racle-m'en, du meilleur
et peu importent l'heure
le désir ni l'ardeur
J'en veux pour mon humeur !

Et qu'en faire un fromage
tourne à notre avantage
(où que l'on soit en âge)
et loue notre courage

Ben quoi ? L'en faut un brin
pour y gâcher le vin
(récolté à la main)
sur nos sommets d’alpins

Là, bon... je dis : « minute !
C'est quoi cette gamelle ? »
(juste, une ritournelle
me prend par le cal’bute)

Ouh ! Ça pue des pieds, tard le soir
là, dans le refuge cerclé
par la coulée d'un blanc névé
qui ne raconte pas d'histoires

C'est bon... On est coincés
avec la bloche et la rebloche
et l'envie de tirer du Boche
(pour venger tous nos massacrés)

Hein ?... Nan, je suis z'europaixiste
mais là, bloqués dans ce refuge
et la raclette qui nous juge...
Y a d’ quoi fumer d’ l’Aquoiboniste !

Oh, voici venir le Fernand
avec sa gueule de « sans dents »
(l'était attiré par l'odeur)
et son rondelet sur le cœur

Nan, ben... On va tenir le coup !
La montagne sous le genou
à préparer t'une raclette
et en la chantant r'à tue-tête !!

 « Sans déconner… ?!?
On va pas se laisser couler
dans un petit pet de névé !?! »

samedi 9 février 2019

Selva - Un fromage

Au col

On se levait vers les cinq, six heures, tu vois. Alors on cavalait comme on pouvait dans le noir  derrière ma mère sur les sentiers de montagne et  avant sept heures on était au col. Ma mère sortait de son sac du pain et de la tomme. La montée nous avait affamés. La tomme avait un bon goût de lait. On grattait la croute avec précaution pour ne pas en perdre. Avec les grandes tranches de pain ça faisait du bonheur dans la gorge.

Ensuite, quand le jour se levait on faisait le tour des forêts  là-haut, on cherchait des chanterelles, des bolets, des russules. Ma mère nous avait tirés du lit malgré le sommeil qui nous collait encore les yeux, mais on ne protestait pas. On savait mon frère et moi qu’on n’avait pas le choix. Notre père était à la guerre. Mon frère travaillait aux routes et ma sœur était placée. Ma mère irait vendre les champignons pendant qu’on irait à l’école et ça nous ferait un peu de confort.

Une fois jeune homme, j’ai travaillé aux routes moi aussi avec mon père, et je donnais la main à droite à gauche, je faisais de la maçonnerie, je travaillais le bois. On se levait encore à l’aube, mais j’avais l’habitude. Le casse-croute de dix heures, c’était comme dans l’enfance, sauf qu’il y avait un canon de rouge avec. Le pain et la tomme avaient pris un goût de vie adulte. On avait deux vaches. Ma mère demandait à la fille de ma sœur de venir les garder. Elle portait le lait à la fruitière et en retour recevait sa part de fromage. Jeune, elle le faisait elle-même, mais avec l’âge, elle aimait mieux comme ça.

Après, il y a eu l’autre guerre. J’ai été mobilisé, mais quelques mois plus tard il y a eu la débâcle et je suis rentré. Avec les copains, on a organisé la résistance dans notre petite vallée. Il y avait ceux des villes qui ne voulaient pas aller au S.T.O, et les autres, ceux d’ici, paysans le jour et héros la nuit. On remontait à ce même col que je connaissais par cœur depuis l’enfance, parce que c’étaient là-haut qu’ils larguaient les parachutes. On allumait des petites lumières tout autour du Grand Leyat. En attendant les avions, on sortait des besaces le pain, la tomme et la bouteille de rouge. On était ensemble, entre copains, et on oubliait le danger même si on était là pour récupérer des armes, du nylon, des tracts, et d’autres choses. Il y en avait toujours un pour siffloter un refrain, pas trop fort à cause de l’écho, mais juste assez pour qu’on se sente  chez nous, allongés proches les uns des autres sous les buissons, à l'affût. On mâchait la tomme et le pain et c’était familier comme les sapins autour, les parfums de la nuit, les bruits des animaux. On était jeunes encore et optimistes. C’était comme si rien de mal ne pouvait nous arriver.

Célestine - Un fromage


Picodon 

Au milieu des champs de lavandes bien peignés en raies parallèles tels les cheveux d’une gigantesque déesse à tête mauve, un petit train à vapeur reliait jadis en toussotant la ville du Nougat* et celle des Potiers**. Les habitants du coin l’appelaient facétieusement « le Picodon ».
Le train a disparu depuis longtemps mais le mot picodon existe toujours. Il désigne un délicieux petit fromage de chèvre, rond et appétissant. Une appellation contrôlée qui vous fera perdre tout contrôle. Adieu veau vache cochon régime, quand le Picodon apparaît…
D’une blancheur moelleuse et laiteuse quand il est frais, il passe par toutes les nuances de beige ou de gris à mesure qu’il vieillit en force et en dureté, se couvrant parfois d’un duvet de moisissure seyant comme un voile de mariée.
Un vrai fromage caméléon, qui se glisse sur toutes les tables, et épouse avec bonheur la cuisse d’un Côte du Rhône grand cru, ou d’un petit Provence rosé de derrière les rondins.
Approchez-le de votre oreille, vous entendrez chanter les cigales dans les pins tordus de mistral, les eaux frissonnantes des rivières de la Drôme dans leur écrin d’ombre et de verdure, et les villages perchés, avec leur «  Mail » animé les jours de marché, aux mille odeurs de la garrigue et à l’accent qui volette comme les éphémères autour des lampes, les nuits d’été.
En tarte ou en gratin, ou pané chaud sur une salade, il prendra tout son goût avec une simple tranche de pain doré, un trait d’huile d’olive et un peu de thym ou d’origan. Ce Picaudou, comme dit le Félibrige, ce médaillon de nos montagnes, ce fleuron drômois, pique mon cœur chaque fois que je reviens au village. Ma robe de ciel en coton perlé virevolte sur mes jambes brunies par l’été, les joueurs de boules me sourient, je m’assois sur la fontaine et je le déguste, les yeux fermés de bonheur. 

* Montélimar
** Dieulefit

vendredi 8 février 2019

JCP - Un fromage

Camembert

La forme s’oppose au carré blasphématoire, que le grand dieu capricieux lui-même eût réprimé, et, bien que d’un profil boisé pour les plus nobles, d’aucunes, du carton roturier - mais coloré - se satisfont. La boîte est ronde.
Un papier blanc poli brillant - nul n’osa l’argent - renferme le joyau qui, pour beaucoup, de lente péremption se prise.

Ici point de calcul savant ni de formule, le moderne n’a d’emprise sur le toucher sensible : la science s’arrête là ; et l’implacable logique cellulaire, qui fleurit à tant de creux de main, se montre impuissante. L’empreinte investigatrice, dont la courbe s’étire aux lenteurs mesurées d’une pression interne encore ignorée, se montre souveraine : tous sens éveillés, les senteurs dubitatives jouent le pari du goût !

Sous un affaissement qui se pèse, la lame crève, incise et sort engluée : une part du doute vient de se retirer. Et le précieux triangle, d’où s’écoule la marée lente d’un flot crémeux accosté sur la grève de porcelaine nous renseigne, alors que les effluves de saveurs promises nous parviennent. On croit déjà savoir.

Objet premier de l’esprit que l’imagination magnifie, passée l’épreuve décisive du goût, dont le plaisir dépend, le prestige du fromage s’écroule graduellement, et n’est plus bientôt que processus nourriciel :

- Mastication
- Déglutition
- Digestion
- Transformation
- Assimilation
- Exonération résiduelle.

On le voit, les plus belles histoires ne tiennent pas toujours leur poésie jusqu’au dernier vers, et parfois l’on croit voir dans la boîte fermée plus que ce qui paraît dans l’assiette.

Où lire JCP

jeudi 7 février 2019

Fu - Un fromage

"Tu ne prendras point de l’embonpoint" 

Un fromage
un seul !
qu'il avait dit
le Jésus-Christ

Ah mais c'est bien dommage
qu'il sente tant le linceul !
s'éplora la belle Marie

Par contre le Saint Suaire
fleure fort le Saint-Nectaire !
rigola de son mauvais œil

notre bienveillant Judas

Le haut ou le bas ?
s’enquit le perplexe Saint-Thomas
Euh, d’un peu partout !!!
lui répondit le pieux Saint-Maclou 

Moralité :
Le fromage est une religion universelle
surtout avec du bon beurre de Missel 

(Écrit rapidement en réponse au texte refusé qui en comportait tout un plateau) 

Où lire Fu