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dimanche 11 octobre 2015

Stouf - Les premiers d'un livre


Message à caractère incultiste, fasciste et autriste (?).

Ceci n'est pas un livre, ni une image de livre...vous n'y verrez qu'un sois-disant possible à venir. Sa pagination sera inutile lorsque votre identification imaginaire s'apercevra de votre progressive vanité de lecteur.
Il n'y a pas de lignes ni de mots que vous ne sauriez comprendre,réaliser,ou nous ne savons quoi !
Cessez tout...cessez vos gesticulations intérieurs,c'est un ordre !
Ceci était un message livré par un comité de sensure intemporel...merci de le respecter.
Sinon...ON BRÜLE TOUT !!!! ;o)

vendredi 9 octobre 2015

Gene M - Les premiers mots d'un livre



Paris 1972

Nathalie jeta un coup d'oeil satisfait à l'ensemble du petit studio briqué à la perfection. La table était joliment dressée, assiettes anciennes chinées aux Puces, verres à pied colorés et petit bouquet d'anémones au centre de la table. Quelques bougies complétaient le décor romantique.

Elle était si impatiente. Vassili, étudiant en philosophie, devait venir ce soir chez elle pour la première fois.
Vassili - Elle l'avait rencontré quelques semaines auparavant et Nathalie avait aimé, dès le premier regard, ce garçon très brun , beau comme un prince des mille et une nuits.

La veille, Vassili lui avait dit : Je peux venir chez toi ? J'ai quelque chose à te dire.

Le coeur de Nathalie avait bondi. L'irruption du jeune homme dans sa vie avait brisé la monotonie des jours ternes qui se succédaient. Elle réalisait à quel point sa vie était étriquée avant lui.

Vassili, c'était le vent du large, une porte ouverte sur l'inconnu et le merveilleux, un concentré de romanesque....

Il lui avait parlé de sa vie, sa naissance à Athènes après la guerre civile fin 47, son arrivée à Paris pour fuir le régime des colonels. Son père, grec d'Egypte était né à Alexandrie. Quant à sa mère, sa famille était originaire de Smyrne en Turquie, devenue Izmir. Tous ces noms , porteurs de rêves, d'aventures, la fascinaient...

On sonna à la porte. Nathalie, le coeur battant alla ouvrir et comprit tout de suite sa méprise. Vassili ne s'était pas rendu à un rendez-vous amoureux, son regard à la jolie table, aux bougies était éloquent. Il venait pour parler, pas pour roucouler..Vassili ne l'aimait pas.

Ravalant ses larmes et son chagrin, elle lui dit : Je t'écoute Vassili.

- Mon père a disparu.Je suis fou d'inquiétude.

- Que s'est-il passé ?

- Depuis quelques semaines mon père s'était mis dans la tête de retourner en Egypte. Là -bas nous avons des membres de notre famille qui pour rester, ont pris la nationalité égyptienne. Il est parti il y a une semaine et n'est jamais arrivé chez les cousins à Alexandrie...

- Pourquoi voulait-il retourner en Egypte?

- Il n'a jamais oublié la vie de rêve qu'il menait dans sa jeunesse . Sa famille était très riche et très cultivée. Tu ne devineras jamais comment on l'avait surnommé lorsqu'il est né en 1920 à Alexandrie.
- ....

- L'Héritier du Delta.

jeudi 8 octobre 2015

Chri - les premiers mots d'un livre


Depuis que le monde était monde, dans ce coin perdu de l’île,  un peu en retrait de la côte, tous ceux d’ici se racontaient l’histoire de Cendres et tous les soirs ou presque cette histoire évoluait. De nouveaux personnages apparaissaient, d’autres, au contraire étaient effacés du récit et donc des mémoires.

Comme, tout bébé il avait échappé de peu à la fureur rouge et dévastatrice de la montagne en colère, comme, peu après qu’il soit sorti du ventre de sa mère, on l’avait extrait en courant du nuage de poussières noires et sales dévalant du volcan en furie qui avait envahi tout le village, comme, il était gris au lieu d’être rose, on l’avait, dès ses toutes premières minutes, surnommé Cendres. Et, Cendres, comme ses ancêtres avant lui, comme les pères de ses pères, une fois le monstre assagi, une fois les plaies pansées, une fois le vert partout revenu, une fois les mangues aux manguiers, Cendres avait grandi là, d’abord dans les bras accueillants et protecteurs de toutes les femmes en âge de le porter, puis sur les flancs de celui qui avait failli l’engloutir alors qu’il venait à peine de débarquer sur cette terre.
Malgré le cataclysme des débuts, malgré les dévastations de l’origine, la suite de la vie de Cendres, son enfance avait été plus souriante. Quand le monstre se reposait, quand il se terrait au repos dans ses entrailles, quand il se faisait silencieux, les flancs escarpés de cette montagne étaient un paradis sur terre. Et ce paradis, c’est à peu près tout ce que la famille de Cendres possédait. Une nature luxuriante et généreuse, un climat doux, traversé d’alizés bienveillants, une terre riche et surtout des besoins raisonnables. Mais Cendres était bien un enfant du cratère, il en avait l’énergie vorace. Il avait su courir bien avant de marcher, il avait su rire bien avant de parler, il avait su danser bien avant de compter. Il fallait le voir dès le début des jours aller et venir et ne jamais se reposer. Il fallait le voir monter et... descendre puis remonter, saluer les uns, serrer les autres, sourires à ceux d’en bas, rire avec ceux d’en haut, distribuer à chacun des torrents de bienveillance souriante. Après les semaines terribles de l’éruption, il avait grandement contribué à faire revenir la vie dans tout le village. 
Où la joie est, Cendres y est disait-on à qui voulait l’entendre.
C’était simple, tout le monde ou presque dans ce coin s’accordait à dire que s’il n’était pas venu au monde il aurait fallu l’inventer et, du reste, c’est bien ce qui avait été fait…
 
***
Depuis plusieurs semaines déjà, la terre s'était mise à vibrer et lui, là-haut, tout au-dessus de nos têtes, à gronder...

Où lire Chri 
Où voir ses photos

mercredi 7 octobre 2015

Albiréo - Les premiers mots d'un livre

 

Longtemps, j'ai dominé le monde. Taillé pour transpercer les cieux, je régnais sur les pierres, sur les hommes, sur l'éternel sommeil d'un roi. J'étais l'ultime, le toit, le pyramidion qui couronnait la grande pyramide de Gizeh. C'est moi qui portais le nom du défunt et les prières pour guider son passage vers l’au-delà. On me vouait un culte. On venait de tout le pays se prosterner devant moi. Je me croyais invincible, sésame entre terre et ciel, recevant les offrandes, vénéré par le peuple. Je le voyais d'en haut, masse compacte, fourmis minuscules s'affairant à mes pieds, se succédant de siècle en siècle. Insidieusement, leur nombre diminua. Un jour, il n'y eut plus personne. Dans la solitude, le silence, je poursuivais ma tâche, lançant les signes de l’immortalité vers le firmament. Pour l'éternité. C'était ma raison d'être. Mais de tempêtes en orages, des vibrantes chaleurs aux froidures de la nuit, mon socle s'éroda. Je chutai, dégringolai la pyramide, me fracassant sur les parois, dispersant mille débris sur le sol. De pyramidion majestueux, ouvragé par la main de l'homme, j'étais devenu pierres, mes hiéroglyphes sacrés éclatés.

Mes fragments, égarés dans l'immensité des ères, s'éloignaient de ma mémoire minérale. Je n'étais plus qu'une petite partie du pyramidion, l'infime morceau du sommet, celui au-dessus duquel il n'y avait eu que le ciel. Déchu, je gisais dans le sable comme ce pharaon dont j'avais porté le nom si haut. J'attendais le passage d'un prince, d'un homme, pour l'accompagner vers le monde invisible. J'attendais la main du graveur, la marque de la parole sur ma face ébréchée.

Les millénaires ont roulé sur mon espérance. Le temps m'a emporté, transformé en caillou. J'ai perdu ma substance, malaxé par les forces de la Terre, par le vent du désert. J'avais mission d'éternité, inscrite en moi-même, je me suis désagrégé en poussière. Je suis devenu minuscule, si léger que j'aurais pu voler sur un zéphyr. Enseveli dans la multitude mouvante de mes frères de sable, j'ai traversé les siècles qui apportent l'oubli... 

Je suis de ce pays depuis si longtemps, à laisser le soleil m'imprégner de chaleur. Le vent parfois m'éparpille, je saute de dunes en dunes, caracolant sur les crêtes, dégringolant les pentes. Le silence du désert est ma maison, les nuits aux milles étoiles, mon toit. Au hasard de mes errances, je reçois des récits, murmurés dans un souffle, portés par une bourrasque. Des histoires peuplées d'oasis, des histoires de thé vert parfumé à la menthe. Des images floues, vite envolées, ne laissant qu'une vague empreinte au fond de moi. L'infini m'enveloppe, l'immuable me berce. Quand le vent se calme, j'attends... 

Un soir, une caravane s'arrête.

Jacou - Les premiers mots d'un livre



Il glisse sur les eaux calmes. Présence complice,  la lune lui montre le chemin,  énorme disque d'or , posé au ras du paysage.
La barque noire, gondole lagunaire, avance silencieusement. Il devine ce monde sous-marin, porteur de vies, esturgeons, aloses, silures, carpes, brochets.

Echos du sillage de l'étrave, des vaguelettes caressent les pieds des arbres ancrés sur la rive sablonneuse. Il aime à se souvenir  de ces feuillus, saules, frênes, peupliers, reflétant leurs images dans l'eau, comme leur servant de miroir; ces allées verdoyantes, paysage éternellement recommencé, que la lumière du jour peint et repeint au gré des heures et du temps.

Chuintements, frôlement d'herbes sèches, cassantes, la barque traverse une roselière. Plus loin, il sait, plus qu'il ne devine, un nid de pélicans. Il ne troublera pas leur repos. Ces grands oiseaux  magnifiques, compagnons des cormorans, pointillés blancs et noirs mélangés, sur les grands lacs, où convergent bras aquatiques et canaux.
C'est à une autre rencontre , qu'il se prépare.
Il a longuement réfléchi, errant sur les dunes alluvionnaires, parcourant de lianes en lianes, d'arbres en arbres, cette forêt que, depuis son enfance, il connait si bien. Lieu magique, avec ses chênes séculaires, troncs si larges, que deux bras ne suffisent pas pour les encercler.

Compagnon de ces fiers chevaux sauvages, dont il a su devenir l'ami, enfant de ce pays, où, voilà bientôt quatre siècles, ses ancêtres ont choisi de s'installer, fuyant les persécutions tsaristes. Elevé dans ce village, qu'il a choisi de quitter; la maison blanche, ses volets bleus, pour rappeler la mer, le clocher orthodoxe, croix au bras incliné, en haut le Ciel, en bas les Enfers, les jardins où  les brassées de roseaux, regroupées,  wigwams dorés, sèchent, attendant de couvrir une charpente,   les champs où paissent de rares vaches, les rues sablonneuses, ce parler ancestral russe, traduit dans la langue d'adoption, le roumain.

Il a rendez-vous; peut-être ici, peut-être, loin; il ne sait. Son bateau avance, les rames plongent doucement dans l'eau, écartant,nappe verte étalée sur l'eau, les feuilles des nénuphars.

Tout a commencé à Sulina; venu faire des achats pour la pêche, une affiche a attiré son regard; plutôt une silhouette. Silhouette entrevue, il ne sait d'abord où; puis reviennent les souvenirs; c'était dans ce cimetière  où se mêlent tombes ottomanes, hébraïques, grecques, russes, épitaphes écritures cosmopolites ; il l'avait remarquée, dans ce coin où sont enterrés des naufragés. Il s'était approché, avait lu Margaret Ann Pringle, née à Newton-by-the-Sea, noyée à l'âge de 23 ans.  Une  longue explication, écrite en anglais, racontait le drame qui se joua et dont les tombes témoignent. L'histoire se passait le 21 mai 1868 lorsque le bateau S. S. Adalia fit naufrage devant la bouche de Sulina. A côté, la tombe  de William Webster, 25 ans, officier chef sur le navire et très probablement amoureux de la jeune fille. Il plongea pour espérer la sauver mais périt avec elle dans les eaux froides de la mer Noire ("who nobly sacrificed his own life in endeavouring to save... 

Dans ce cimetière marin, dernière demeure de bien des naufragés, qu'était-elle venue faire? Il n'eut pas le temps de le lui demander. Elle avait disparu. Sur les deux tombes, un même bouquet, des coquelicots rouges.

Il fit des recherches sur la présence de ces anglais, sur les naufrages, les naufragés; il fallait qu'il la retrouve...

mardi 6 octobre 2015

Clémence - Les premiers mots d'un livre

L'invention des cendres ou les mémoires enflammées de Clémence M.



Au fil du temps, elle avait taillé des centaines de crayons et écrit des milliers de pages dans des carnets identiques à couverture noire.

Ils avaient connu tous les espaces : le dessous du matelas, l'arrière des piles de vêtements, le passage exigu entre deux livres , l'obscurité d'une sous-planche de parquet, le fond de son sac. Personne ne les avait débusqués, elle en était certaine.

Aujourd'hui, elle était seule. Tous ceux qui l'avaient accompagnée, pour quelques heures ou pour quelques années, s'en étaient allés. Sur le long voile du temps, elle posa quelques photos.

Enfant, elle avait cru ne jamais atteindre le vingt et unième siècle.

Adolescente, elle se dit que tout était possible.

Trentenaire, quadragénaire, cinquantenaire...elle découvrait à chaque décennie que c'était à cette aube toute neuve que commençait la vie, la vraie . 

Ensuite, ce ne fut plus par décennies qu'elle compta son âge, mais par bi-décennies. Elle poussa même le luxe et l'audace à fêter une première fois ses « quatre fois vingt ans » , puis une deuxième fois, une troisième fois….

Cela l'amusait de voir la mine chiffonnée des gens quand elle répondait de la sorte à ceux qui lui demandaient précautionneusement son âge. Aucun ne manquait ensuite à la féliciter, comme pour s'excuser, de sa forme éblouissante.

Après un été lumineux, l'automne flamboyant s'était installé. Elle sourit et se prit à penser à son hiver. Elle enroula un châle de laine autour d'elle, prit le panier d'osier et alla chercher du bois. Il était l'heure d'allumer le feu dans la cheminée.

Après les dorures du soleil couchant, les mauves envahissaient le ciel, juste avant la venue des étoiles.

Elle approcha son fauteuil de l'âtre et sortit son premier carnet. L'écriture était enfantine, mais franche.

« Je suis un accident... »

Elle arracha la première page et la déposa sur le feu. 

Elle saisit la deuxième page entre ses doigts et continua la lecture de sa vie.

Emma - Les premiers mots d'un livre


 
Mary-Jane-Lou leva ses grands yeux violets* vers l'enseigne qui ornait la façade de l'immeuble devant lequel  une force inconsciente la ramenait chaque jour à l'insu de son plein gré, et une larme perla au bord de ses longs cils**, écume de la vague de nostalgie qui la submergeait  intérieurement, tandis que sa main se crispait sur les anses de son cabas rayé*** en contemplant ce que l'héritier du Delta avait fait du dancing où son papa Tonio avait connu une gloire souterraine et une mort médiatique: un magasin d'artisanat exotique et  produits naturels, dont pour la première fois elle se décida à pousser la porte… ****
  
*  21 euros 90 chez optichic
** 12 euros 40 chez Belle et Belle
*** 6 euros 30 chez Tata
**** la suite du roman est réservée aux abonnés (24 euros, paiement sécurisé)

L'Arpenteur d'étoiles - Les premiers mots d'un livre



Le monde est dans ses yeux, le monde est dans son âme comme un volcan. En lui brûle une lave écarlate qui se mêle à son sang. Ses yeux voient ce que personne ne voit. Son regard limpide traverse le temps, voyage dans l'espace.
Du bout de ses doigts jaillit la lumière.

Sa pensée est matière. Le couteau sur la toile. En rajouter encore.
Le tableau est immense et remplit l'atelier. Tout devient peinture. Lui en est au cœur. L'émeraude et le fauve, l'orpiment et l'absinthe, l'andrinople et le grège, le marron et l'héliotrope s'effleurent ou bien s'accouplent en sauvage ou en caresse.
Il va de l'une à l'autre, les prend à pleine main ou, d'un souffle, les superpose.

L'endroit est trop étroit pour peindre l'univers. Il le sait et il mêle ses larmes et sa fureur à toutes les couleurs. Il peint l'orage, il peint l'océan, il peint la haine et l'amour, la souffrance des peuples en guerre et le baiser d'une mère. Il peint le vent, une nuit sans étoiles, le fond de l'âme humaine.
Il peint la vie, il peint la mort, il peint l'éternité et son absolu silence.

Dix ans plus tard

Mikhaïl jeune homme aux yeux clairs, sec et musculeux, rêvait. Il sentait confusément que sa mission ne se passerait pas comme il l’entendait. Était-ce d’avoir croisé cette femme brune et longue dans le hall de l’hôtel, ou d’avoir cru percevoir le poids d’un regard sur ses larges épaules alors qu’il entrait dans l’ascenseur, il ne savait le dire vraiment.

Allongé sur le lit, Mikhaïl repensait à son enfance. Il se souvenait du lent mouvement des blés dans les grandes plaines, il se souvenait du parfum sucré de la douce Irinushka qui lui avait donné ses seize ans un soir d’été dans la datcha de son oncle. Il se souvenait encore des femmes élégantes qui au cœur de l’hiver, venaient de Moscou dans la grande résidence. Il se souvenait surtout de Pavlina, la vielle servante à la peau ridée leur murmurant des sorts dans son patois ukrainien lorsque, laissant en riant leur somptueuses fourrures, elles apparaissaient juste vêtues de dentelles de soie.

Pavlina, la seule à le regarder avec tendresse, la seule à le prendre dans ses bras, la seule qui lui dispensait un peu de l’amour maternel dont la mort de sa mère l’avait privé à jamais. Tous les apparatchiks de l’ère brejnévienne se pressaient à ces soirées très secrètes. Lui, seul dans le salle de sport, passait ses vacances à s’entraîner aux arts martiaux et endurcissait son corps et son cœur.

Le cliquetis d’une clef dans la serrure le tira brusquement de sa rêverie. Sans un bruit il bondit souplement pour se glisser dans la salle de bain en laissant la porte entrouverte afin d’observer dans le reflet du miroir. La fille d’étage s’avança avec un chariot chargé d’une coupe de fruits frais et d’un seau embué d’où dépassait le col d’une bouteille de champagne. Elle laissa en évidence un bristol appuyé contre deux hautes flûtes et disparut en silence. Mikhaïl attendit quelques instants puis sortit de sa cachette. Il eut un mouvement de recul en lisant « Attends-moi, j'arrive. M. ». Trois mots tracés d’une écriture ample reconnaissable entre mille, celle de Mathilda.

Il prit sous le lit la mallette de son arme et adapta le silencieux au bout de canon. Il savait ce qu’il avait à faire. Il entrouvrit légèrement la porte, ouvrit la bouteille de champagne et remplit à demi les flûtes. Puis il s’installa dans le fauteuil faisant face à l'entrée, le pistolet posé le long de sa cuisse. Mathilda apparut dans l’entrebâillement, vêtue de noir. Elle était blême. On la poussa brutalement à l’intérieur de la chambre et elle chuta sur le tapis épais. Deux individus surgirent derrière elle. Deux coups de feu mat. Ils s'écroulèrent sans un mot. Mikhaïl avait à peine bougé. Il s’empressa de refermer la porte et releva la jeune femme.

Elle bredouilla :
- Ils m’ont forcée à écrire le mot et à les accompagner.
- Je sais, répondit-il sobrement en lui tendant une flûte de champagne : nous ne nous sommes jamais tutoyés !
- Peut-être pourrions-nous commencer ce soir ?
- Peut-être fit Mikhaïl en la fixant de ses yeux pâles. Mais il nous faut d'abord régler la question des corps.

Il récupéra deux sacs en plastique roulés dans sa valise. Avec l'aide de Mathilda ils glissèrent un cadavre à l'intérieur de chacun d'eux. Il essuya le sang sur le parquet de la chambre et poussa un fauteuil sur les éventuelles traces restantes. Auparavant, ils avaient fouillé les poches des deux hommes pour récupérer leurs armes et leurs pièces d'identité. Ils découvrirent aussi dans la doublure du veston de l'un d'eux une grande enveloppe blanche. Mikhaïl s'en saisit, la posa sur la table basse puis prit son portable :
- J'appelle le « bureau » murmura-t-il en souriant. Très vite, deux de ses équipiers les rejoignirent. Ils se chargèrent de débarrasser discrètement les corps.

Quand ils furent partis, Mathilda tendit l'enveloppe à Mikhaïl. Il l'ouvrit délicatement et resta interdit. A l'intérieur, un peu de cendre grise et une bande de tissu constellé de taches de couleur.
Mikhaïl pâlit.
- Qu'est-ce que c'est demanda Mathilda.
- Ça ressemble au chiffon avec lequel mon père s'essuyait les mains lorsqu'il peignait.

Il vida les cendres dans une coupe et découvrit une feuille écrite en cyrillique.
- L'art est subversif mais le feu purifie tout … Sur ses cendres s'invente un autre monde où il n'avait plus sa place.. Et tu le rejoindras bientôt.

Mikhaïl savait désormais ce que serait son combat.

lundi 5 octobre 2015

Lorraine - Les premiers mots d'un livre



LES DERNIERS JOURS DES SOURDS

    Depuis bien longtemps, les vieilles maisons se serraient l’une contre l’autre, simplement pour tenir debout ; elles habitaient « L’impasse aux chats » , hommage silencieux aux félins qui hantaient les escaliers croulants, un perron voûté, une vitrine fendue derrière laquelle, obstiné et vaillant l’horloger Jasmin s’entêtait à mettre les pendules à l’heure.
        Il avait sa clientèle furtive de petites gens, gênés d’être quelconques et pauvres pour toujours. Ce qui ne les empêchait pas de sourire à l’horloger dont les doigts de fée effleuraient le cadran, le désincrustaient, en deux parties, tandis que son œil nanti d’une loupe lisait le secret des écrous minuscules et des roues dentelées. Jasmin aimait le temps qui passe et, quelquefois, ayant fureté longtemps au vieux Marché dominical, parmi les clous, les vis, les couteaux ébréchés, les ferrures de portes étalées à même le sol, il en ramenait une pièce unique à ses yeux, qui affinerait encore son labeur d’artisan. Ce jour-là, il ramena une ampoule.
        Pas une ampoule ordinaire, non ; elle brillait seule d’une petite flamme intérieure,  inutile et intrigante sur le pavé disjoint. Il l’acheta pour presque rien. Elle battait sur son cœur, dans la poche de sa veste. Quand il la déposa sur la table, elle battait encore. Et quand il se retourna d’un bond inconsidéré sous l’explosion, elle ne battait plus, elle irradiait…Jasmin voulut crier ; il n’avait plus de voix. Jasmin, courut dans la ruelle, se heurta au  boulanger, se cogna contre l’épicière, ne comprit pas ce que criait le cabaretier, vit au fond de la ruelle les pompiers qui se démenaient, Et comprit soudain : il était sourd. Sourd comme tous les habitants de l’impasse, sourd comme son voisin, la coiffeuse éperdue, le nain d’à côté qui se frappait la tête contre le mur, sourd comme un pot  et tous les autres avec lui…

Fred Mili - Les premiers mots d'un livre


La pluie tombait sans interruption depuis le matin. Le ciel était bas gris. Le niveau du fleuve  était dangereusement monté mais c'était chaque fois pareil à cette saison. L'eau était marron, charriant tout ce qu'elle trouvait sur son passage. 
Il y avait peu d'embarcations ou pas du tout. Juste une personne de l'autre côté de la rive, assise en tailleur, le nón lá, cette espèce de chapeau conique, sur la tête pour seul rempart à cette pluie diluvienne. Je ne voyais pas son visage.
J'avais froid. Je m'étais réfugié dans cette cabane en bambous. Je ne savais plus où aller. À bout de force. J'étais trempé jusqu'aux os et sûrement sous les effets de la fièvre. Malgré l’humidité je transpirais. Mon short me collait à la peau et ma chemise n'avait plus aucune couleur.
Depuis trois ou quatre jours je longeais le fleuve pour rejoindre la mer. Au début je marchais assez vite. Je me cachais dès qu'une barque naviguait. Le vieux fusil qui me servait de compagnon n'était plus en état de marche.
J'avais dans ma besace quelques statuettes volées au Cambodge. Depuis quelques années, j'en faisais le trafic avec l'Europe. Ça me rapportait beaucoup d'argent mais les risques étaient bien plus importants au fil du temps.
J'imaginais qu'on était à mes trousses. La police, une milice privée, je ne savais pas. J'avais pu faire quelques miles en bateau, plus en amont, avant que le temps ne change. Un commerçant du marché flottant avait bien voulu me prendre à son bord. Je m'étais isolé à l'intérieur pour essayer de dormir un peu mais l'odeur nauséabonde du durian et les moustiques m'empêchèrent de trouver le sommeil. Je n'avais pas fait le bon choix. Je n'avais pas idée de l'endroit où nous nous trouvions, peut-être au Vietnam maintenant.
Je quittai le bateau lorsqu'il s'arrêta, l'hélice était bloquée. Le fleuve charriait tellement de choses. J’avais continué à pieds. Je me nourrissais uniquement de fruits ces derniers jours et  mes intestins semblaient à saturation.
Je devais rejoindre le delta plus au sud. Là un contact m'aidera pour écouler la marchandise et me faire remonter jusqu’au Laos.
Pour l'heure mes jambes tremblaient. Je me sentais très mal. J'avais peine à tenir mes yeux ouverts. Je n'avais pas vu venir cette vieille dame qui m'épongeait le front. Elle avait la peau tannée, un visage sans expression, les dents noires de trop de bétel, elle dégageait à la fois une odeur de fruits mûrs et de poisson fumé. Lorsqu'elle me souleva la tête pour me faire boire une espèce de potion, j'éructai recrachant tout. Impassible, elle recommença.
Lorsque j'ouvris les yeux il faisait nuit. Dans un demi-sommeil je cherchais des points de repère. Je m'assis subitement ne reconnaissant rien, de la natte sur laquelle j'étais allongé  au mur en chaux. Seule la lune, toute blanche éclairait la pièce. J'étais en slip, un mal de crâne violent me secoua alors que je bougeais trop vite, comme une décharge électrique. Je n'avais plus de vêtement, plus de besace, plus de fusil.
Je me levai tout soudain puis retombai aussitôt. Mes muscles ne me supportaient pas. Combien d'heures, de jours étais-je resté inconscient ? Qu'est-ce que la vieille m'avait fait boire ? Étais-je prisonnier ?
Dans mon délire je rêvais de Beth, je l'avais lâchement abandonnée. Depuis des années nous faisions équipe. Nous avions des contrats avec de grands musées en Occident. Mais je voulais prendre ma retraite, m'assurer une vie paisible dans le Sud-est asiatique. J'aimais les frissons que me procurait cet endroit de la planète. Et puis j'étais incapable de vivre ailleurs.
Il était au dessus de moi. Le sourire carnassier en avant. Le coup de pied dans les côtes qu’il m’adressa me cloua sur place.
– Enfoiré ! Dit-il, c'est moi l'héritier du delta.  

Anne de Louvain-la-Neuve - Les premiers mots d'un livre

Les derniers jours des sourds


Chapitre 1


C’est précisément ce soir-là que j’ai mangé au café Jean Valjean à côté d’un groupe de touristes très bruyants aux intonations plus fortes que le Roquefort société qui décape, drapeau américain sur leur sac en bannière, ce n’est pas parce que je suis sourde comme un pot que je n’y comprends rien, je m’en souviens parfaitement, Monsieur le Commissaire, parce que, voyez-vous, ça me connait, j’ai voyagé intra- et extra-muros, je suis peut-être une vieille toupie pour certains, mais je ne suis pas gâteuse et si vous me permettez une légère digression, c’était une belle fin de journée d’automne froide, sèche, comme il n’en existe qu’ici, alors que là-bas, on l’appelle l’été indien, mais c’était tout simplement le nôtre, comme disait Brassens, excusez-moi Commissaire, je prends la tangente, c’est l’âge, combien me donnez-vous ? j’ai 85 ans, toute mouillée, des pieds à la tête, avec toutes mes dents, parfaitement, que je retire quand je veux et où je veux, je peux vous le prouver derechef, non ? ce n’est pas la peine ? c’est comme vous préférez, mais croyez-moi sur parole, je sais bien que je ne les fais pas, mais le passé est derrière moi, hélas, généralement, je parais 15 ans de moins, qui n'est pas l’âge de mes artères dont je fus opérée en 1952, multiple pontage coronarien, un très bon médecin que ma cousine Doris m’avait recommandé, vu qu’elle-même avait eu affaire à ses mains expertes, mais à Bruxelles, tandis que moi je désirais rester tout près de la maison, car ailleurs ce n’est pas forcément plus vert, surtout, vous l’aurez remarqué, qu’il n’y a plus de saison, le réchauffement climatique n’est pas une fiction, la preuve, le soleil brillait de mille feux sur notre place Victor Hugo qui avait émigré à Bruxelles aussi, comme mon oncle par alliance, en 1851 le saviez-vous, il venait de publier cette phrase que nous connaissons tous, n’est-ce pas, Commissaire, « ce siècle avait deux ans, oh Catilina, oh mores » surtout les commissaires de police ! et tenez-vous bien coïncidence incroyable, ma voisine de pallier, celle du 364B, car j’ai déménagé comme mon dossier l’indique certainement pour un appartement, s’appelle Joséphine, que dites-vous ? parlez plus fort, voyons, revenons à nos moutons, (ah, ces jeunes toujours pressés) alors, si je me souviens bien, Monsieur le Commissaire, les touristes avaient commandé les plats les plus traditionnels qui soient, ils n’ont aucune imagination, c’est très connu, il faut dire que le cuisinier les prépare admirablement les boulets sauce lapin qui ont le succès qu’ils méritent bien que personnellement, j'y insère un peu moins de sirop de liège et davantage de pain d’épice, tout est une question de dosage finalement même si les traditionnelles boulettes sauce tomate qui changent des éternelles moules frites au vin blanc, mettez un peu plus d’ail que dans votre recette habituelle, et vous m’en direz des nouvelles, ont davantage la cote, mais voulez-vous mon avis ? vous ne le voulez pas ? tant pis pour vous, il y a des leçons qui se perdent de nos jours, quelle était donc votre demande de mon arrivée en vos locaux, très sympathique d’ailleurs cette petite jeune fille à l’accueil et polie avec ça, lorsque le camion rouge des premiers secours est arrivé par l’avenue Misérable, on a vu descendre les pompiers en uniforme avec civière, bidon d'oxygène et tout le tralala suivi par votre armada, pistolet au poing, kalachnikov en bandoulière, vous n’en feriez pas un petit peu trop ? on se serait cru dans Magnum ou était-ce Les rues de San Francisco, vous vous rappelez Telly Savalas, non ? un brillant acteur tout de même, mais à la réflexion, ça devait être dans un autre feuilleton, ah, c’était quelque chose les séries d’antan, il y a avait de grands films alors, vous vous souvenez de La Marquise des anges, avec Marina Vlady, tout compte fait, je me demande si c’était elle, je perds un peu la mémoire, et ils se sont engouffrés dans le café, je ne m’y attendais pas du tout, j’ai failli avoir une crise cardiaque, un peu comme celle de ma cousine Doris dont je vous parlais tout à l’heure et qui a eu cinq enfants, dont un justement à la police d’Etterbeek, que vous connaissez peut-être, Monsieur le Commissaire, Johnny Lampion, ça vous dit quelque chose ?

Où lire Anne de Louvain-la-Neuve

Laura Vanel-Coytte - Les premiers mots d'un livre

La chute des jouets


Je ne peux plus, je n’y arrive plus, c’est au-dessus de mes forces physiques et mentales ; même leur parler est difficile : ça me semble si peu naturel, voire carrément artificiel. Chacun fait son devoir et ça se sent.

Pourtant, je les ai tant aimés et j’ai si longtemps, ardemment souhaité leur amour, leur intérêt. Ils m’aiment oui, sûrement, comme on aime son enfant mais cet amour n’a jamais été suffisant pour m’aider à vivre, à avoir confiance en moi-même. On m’a souvent dit que cela venait de moi, que j’étais trop sensible. Il est vrai que j’ai toujours été trop : trop sage –jusqu’à désirer être une sainte- trop préoccupée surtout du regard des autres, trop solitaire, trop tout… que les autres ne peuvent être finalement que pas assez par rapport à l’attention démesurée que je manifestais par rapport à leurs désirs, les anticipant jusqu’à nier les miens.
J’aimais trop mon circuit de train et je n’aimais pas trop les poupées. J’aimais trop lire des livres dans ma chambre et je n’aimais pas trop sortir de chez moi. Sauf pour aller à l’école que j’aimais trop et ça se voyait dans mes excellents résultats. Mon univers se limitait aux murs de ma chambre, à l’école, aux livres et à la télévision que je regardais en faisant mes devoirs. Je passais beaucoup de temps avec une de mes grand-mères (car elle vivait dans la même maison que nous) mais je connaissais l’histoire familiale des deux côtés par cœur : ses joies peut-être mais surtout ses drames. Les rares amitiés que j’arrivais à nouer étaient tuées dans l’œuf ; ça n’était sans doute pas volontaire-tout au moins consciemment mais le résultat d’un de ces homicides involontaires fut une honte publique dans le bureau du directeur d’école : le sacrilège ultime pour une excellente élève.
Je tombais souvent dans l’escalier qui était bien raide ; dans la rue, je me prenais les pieds dans moi-même : préoccupée que j’étais de bien faire, je faisais mal et mes genoux et coudes étaient couverts de croûte… pour la petite souris. On me découvrit une scoliose, j’allais un moment chez un kiné. Je crois que mon corps était tordu, déséquilibré, avec un risque de chute permanent ; c’est cette tension vers eux qui m’entraînait vers la faute que j’avais pourtant en horreur.
Mon enfance parfaite et comblée (de cadeaux, de jouets, de livres : je ne manquais de rien) prit fin, il me semble à la rentrée de seconde par un événement que je n’évoquerais pas ici car ses répercussions importent plus que de le détailler.
Ce tsunami familial m’éloigna de la voie des ordres auxquels j’avais pensé, rayant la sainteté de mes priorités obsessionnelles quotidiennes. Lassée d’être gentille avec ma famille, je m’expulsais de ma maison et personne, trop occupée qu’il était avec leurs problèmes, ne sembla trop s’en offusquer.
Fini le circuit de petit train, la marelle et le saut à l’élastique. Je lisais toujours mais je délaissais les jouets de l’enfance pour jouer avec les garçons et très vite, je préférais les hommes qui lassés d’être mes jouets, se mirent à me faire souffrir alors que la douleur me venait au départ de mon exil du paradis originel. Ce paradis, telle une Eve déchue, je le fuyais désormais comme la peste multipliant les sorties et limitant les retours. 
Le circuit (que mon mari pourrait ajouter à sa collection) fut rangé au grenier où il a rejoint les cannes à pêches invendues, les chaises dépareillées, les étagères sans vis, les disques des années 60 (que j’aimerais réécouter) etc.
Un jour, quelqu’un a évoqué le risque d’incendie ou d’écroulement de tous ses jouets et autres objets du passé sans avenir. La chute des jouets a été un drame pour moi, elle est aujourd’hui une menace qui plane comme le ressassement permanent des antiques souffrances (sans remise en cause, questionnement ou guérison possible), loin de la jouissance du présent qui éclairerait l’avenir d’une lumière inédite.

Cannelle

Vegas sur sarthe - Les premiers mots d'un livre

Les derniers jours des sourds




Quand il réalisa que ses mots restaient vains, le Créateur se demanda si le monde n'était pas devenu sourd comme un pot; alors - bien que ce fut son jour de repos - il descendit sur la planète bleue pour en faire le constat.

C'était dimanche... il chercha de-ci de-là tout ce qu'il avait fait et vit tout ce qui en avait été fait, et ça n'était pas bon.
Sept milliards d'hommes et de femmes fécondes qui s'étaient frénétiquement multipliés - l'oreille rivée à six milliards d'étranges petites boîtes rétro-éclairées - se croisaient sans se voir dans un brouillard fait d'ondes électromagnétiques et de fines particules et il vit que ça n'était pas bon.
Alors il souffla une onde si puissante que toutes ces machines infernales cessèrent de fonctionner mais les gens déconnectés restaient sourds.
Ainsi, il y eut une sorte de soir, et il y eut une sorte de matin, quelque chose de plus clair ou de moins opaque : il fit jour.

Il vit des oiseaux en cage, des reptiles en sac à main, des animaux exotiques sortis des soutes des avions et qu'on commerçait à prix d'or et aussi des massacres, des éléphants sans défense sur ce sec qu'il avait baptisé terre, des grands poissons dépecés sur cet amas des eaux qu'il avait baptisé mer et aussi des phoques sur la banquise canadienne, tabarnak !
Il vit des gens - au nom de la consommation galopante - pousser des chariots métalliques remplis de victuailles génétiquement modifiées ou dopées aux pesticides et ça ne devait pas être bon.
Il vit la terre éventrée d'où sortaient des flots de pétrole aussitôt brûlé dans des engins trompeusement propres et agglutinés sur de mortels rubans d'asphalte.
Alors il referma vivement les entrailles de sa Terre et bien des bruits cessèrent mais les gens affamés et immobiles restaient sourds.
Ainsi, il y eut un soir calme, et il y eut un matin calme aussi, quelque chose de silencieux ou de moins bruyant : il fit jour.

Il vit au-delà d'une trouée de la couche d'ozone un cimetière de satellites abandonnés et aussi un manège de stations spatiales qui s'affairaient à créer un semblant de vie où il n'y en a pas et ça n'était pas bon.
Alors il vida les nues de ces scaphandriers du ciel et de leurs coûteux cerf-volants, il éteignit une à une les étoiles mais les gens restaient sourds, le regard perdu vers le firmament.
Ainsi, il y eut un soir sans nuages, et il y eut un matin perceptible, quelque chose d'éthéré : il fit jour.

Dans les hémicycles il entendit des rois de la jungle qui rugissaient devant des parterres de chacals assoupis, mais ils beuglaient tous la même chose - chômage, exclusion, attentats, croissance économique, écologie - avec l'air d'y croire vraiment et ça n'était pas bon du tout.
Il vit cette chose aberrante de gens qui dressaient des murs aux frontières quand d'autres en avaient détruit vingt cinq ans auparavant, d'autres gens jetés sur les routes par la misère ou le fanatisme et qui croyaient qu'il fait toujours beau derrière le mur des autres.
Alors il soupira, souffla fort sur ces tristes clôtures mais tous les gens réunis restaient sourds.
Ainsi, il y eut un soir sans obstacles, quelque chose de lisse, de plat, de morne et ça n'était pas bon non plus.

D'une voix qu'il voulait forte le Créateur tenta un dernier plaidoyer, il parla d'Amour - c'est ce qu'il savait faire de mieux - mais ses mots restèrent vains; le monde était sourd comme un pot.

Alors sans attendre un nouveau matin, il vida le pot et débrancha les deux luminaires qui éclairaient le jour et la nuit.
Comme il regagnait son royaume, un immense murmure monta de la planète bleue.
Demain il rebrancherait tout ça, mais autrement... le peuple des sourds allait devoir s'adapter.


Semaine du 5 octobre au 11 octobre 2015 - Les premiers mots d'un livre



Photo sous licence Creative Commons, d'après FlickR -
Montage aléatoire généré par le site "untitre" d'Omer Pesquer

Toute cette galerie de salopards, vous aura peut-être donné envie d'évasion...
C'est pourquoi nous vous invitons cette semaine à écrire les premiers mots d'un livre. Nous vous proposons pour cela 4 titres dans la "nouvelle collection" des Impromptus Littéraires.
A vous d'en choisir un, afin d'écrire en prose ou en vers, le tout début de l'ouvrage.

De quelques lignes à maximum deux pages, votre texte, pour lequel vous devez nous préciser obligatoirement le titre du livre choisi, devra parvenir aux éditions impromptues à l’adresse mail habituelle : impromptuslitteraires[at]gmail.com avant dimanche 11 octobre.