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mardi 9 juillet 2019

Marité - Discours


Au revoir.

Faire un discours pour mon 100ème anniversaire ? Inimaginable ! Je n'ai jamais pu – ou voulu – me projeter dans l'avenir et comme ce dernier devient de plus en plus improbable, j'évite d'y penser...

Mon discours se bornera donc  aujourd'hui à remercier encore et pour la dernière fois les Impromptus et leurs animateurs pour les quelques 130 moments où j'ai écrit sur un thème proposé sans oublier le temps passé à lire chaque semaine les textes de chaque auteur. Ce fut un réel plaisir.

Pourtant, à peine arrivée sur le site, j'ai failli abandonner et aller voir ailleurs si les commentaires  étaient moins virulents, moins agressifs. Bien sûr et fort heureusement, il s'agissait là de quelques exceptions mais les mots peuvent faire mal. Nous connaissons ici leur pouvoir.

J'ai décidé alors de rester et je ne l'ai jamais regretté. J'avais trouvé une famille avec des parents bienveillants ( excusez : Tisseuse,  Vegas, Lilou, l'Arpenteur, certains d'entre vous plus jeunes que moi)  et beaucoup de cousins et cousines jouant comme moi avec les mots. Famille  dans laquelle je me sentais bien et aujourd'hui, j'ai l'impression de devenir un peu orpheline. Je rêve d'autres bergers  aussi généreux pour rassembler les brebis qui vont s'égarer de ci de là. Trouverons-nous ailleurs de l'herbe aussi verte et nourrissante ?

Au revoir tous.

dimanche 30 juin 2019

Marité - Nouveau partage

Ce texte est le premier que j'ai écrit pour les Impromptus Littéraires sous le pseudo Occitane.
Le thème était « au resto ». En visionnant la photo proposée, il était évident pour moi que ce local, avec ses étagères était auparavant une bibliothèque. Tout comme ma mémé du dialogue, je trouve déplorable de changer les livres par des bouteilles de vin, même des Margaux. Mais...même si j'aime beaucoup les premiers, je ne crache pas sur les autres. Faut pas exagérer !




Quiproquo.

- Madame ...? Bonsoir Madame. Je peux vous renseigner ?
- Bonsoir. Ne vous dérangez pas. Je connais. Je vais faire mon choix.
- Bien Madame ! Installez vous. Cette table vous convient-elle ? Je vous apporte la carte. Un petit apéritif en attendant ?
- Tiens ! Ils offrent l'apéritif maintenant ?Ah ! Les élections approchent. Un petit malin, ce maire ! Mais que font ces couverts, le sel, le poivre sur cette table ? Curieux...Et puis, je ne le connais pas, celui là. Pourquoi il est habillé en noir et blanc ? Il a perdu sa grand-mère ? La barbe ! Les employés changent tout le temps. Dès que quelqu'un connaît vos goûts, il disparaît dans la nature. Mais où sont passés les livres ?
- Dites ? Je ne vois pas les livres. Vous avez fait du rangement ?
- Quels livres ? Il n'y a pas de livres ici !
- Oh ! Que c'est énervant ! Enfin, Monsieur, je suis bien à la bibliothèque ici ?
- La bibliothèque ? Il n'y a jamais eu de bibliothèque ici Madame ! Vous êtes dans un restaurant. Le restaurant "Aux pieds de cochon". Ben, la vieille, elle est pas nette !
- Enfin ! Je ne suis pas folle ! C'est la bibliothèque ici !
- Madame, vous faites erreur. Asseyez-vous. Oh la la ! Qu'est ce que je fais moi ? J'appelle les flics ?
- Dites jeune homme ? Vous vous moquez de moi ? Je vais lui montrer...Mais qu'est ce que c'est que ça ? Des bouteilles de vin à la place des livres ?
- Madame ! S'il vous plaît ! Il est interdit de se servir soi même dans la vitrine. Un bordeaux ? j'ai là un ...
- Je ne bois pas d'alcool moi Monsieur. Je n'en reviens pas ! Du vin à la place des livres ! Vous êtes tombé sur la tête ?
- Madame, je vous en prie...Bon. Je vais lui apporter une tisane. Ça lui remettra les idées en place à la mémé. Je vous offre une tisane. Il vaut mieux que j'aille la chercher là bas, sinon, elle est bien foutue de tout casser.
- Comment ? Comment ? Vous vous prenez pour qui freluquet ? Ne me touchez pas. Je suis tout à fait capable de me déplacer seule. Là, vous voyez ? Là, à la place de votre piquette...
- De la piquette ? Un Margaux ? Mais elle est vraiment timbrée cette bonne femme !
- Là. Oui. Là. Tout Proust Monsieur ! Je commence toujours par Proust.
- Ah ! Vous voilà Patron ! Cette dame se croit à la bibliothèque...Ah bon ? C'était vraiment une bibliothèque il y a 6 mois ? Qu'est ce qu'on fait ?

mercredi 12 juin 2019

Marité - 14 ans et demi


J'avais 14 ans.


J'avais 14 ans en 1962. J'étais pensionnaire dans un collège où la discipline régnait, orchestrée par un directeur d'établissement que je trouvais macho, malsain et pour couronner le tout particulièrement méprisant avec les enfants venant du monde rural.

J'ai vécu des scènes pénibles où cet individu cédait souvent à la tentation, sous prétexte de faire l'exemple, d'appeler une élève, de la placer au beau milieu du réfectoire devant tout un parterre de camarades, professeurs, surveillants et personnel de cuisine. Là, commençait alors son discours avec accusations, remarques cinglantes, moqueries et que sais-je encore. Pas un bruit. Même pas celui d'une fourchette. C'est dire.  Il  n'agissait pas de même avec les garçons. Il préférait, en cas de problème, leur donner des coups de pied au cul.

Dans ces circonstances, j'ai entendu pour la première fois le terme « femme fatale » dont je me demandais bien ce qu'il signifiait, pour fustiger une « grande » de 3ème qui échangeait des billets doux avec un garçon de sa classe. Billets qu'il avait malencontreusement  interceptés pendant son cours de sciences naturelles. Pas de quoi fouetter un chat sans doute. Mais la mégalomanie de ce bonhomme allait jusque là.

J'en ai fait les frais une seule fois, dénoncée par une surveillante qui trouvait que je m'opposais trop souvent à elle. J'ai été convoquée dans le bureau directorial – j'ai échappé à la honte d'être le point de mire de tout le collège à la cantine – pour entendre le personnage me siffler à l'oreille des méchancetés, notamment celle-ci : « mademoiselle M. vous n'êtes pas ici dans la porcherie (!) de vos parents. Veillez à obéir et surveiller votre langage, langue de vipère ! » Mortifiée comme chacune de mes camarades qui avaient à souffrir de ces comportements abusifs.

Qu'en serait-il aujourd'hui où toucher un cheveu  d'un enfant soulève le courroux des parents ?
Personne ne se plaignait. Personne n'ouvrait la bouche. Ce n'était pas de la maltraitance à proprement parler mais pour des adolescents, juste des humiliations qui marquaient et ne s'oublieraient pas. La preuve en est qu'en pensant à ces moments, je  sens encore le dégoût me submerger. Je revois clairement le visage déformé par  un rictus de jouissance  de cet homme abject qui se repaissait visiblement de sa supériorité sur nous, gamins sans défense.

Mais il y avait bien pire. Cet être infâme se croyait le dépositaire d'un pouvoir qui allait jusqu'à décider de notre avenir. Ce fut le cas pour moi. Je lui en veux encore pour cela presque 60 ans après. Ce serait trop long à expliquer ici mais par sa faute, je n'ai pas fait d'études. Et pourtant, j'aimais l'étude. A 14 ans, je ne pensais qu'à ça. Même pas de flirt : les garçons, je ne les regardais    pas. Pas encore. Ils ne m'intéressaient pas. Pas même d'autres horizons que mes cahiers et mes livres et ce qu'ils m'apportaient d'ouverture et de richesse.

Voilà ce que fut  l'année de mes 14 ans. Ajouté à cela, l'absence en  classe pendant tout  un trimestre ayant contracté à la suite les unes des autres des maladies infantiles  telles que rougeole, coqueluche,  oreillons. Trimestre que j'ai dû rattraper en mettant les bouchées doubles pour ne pas redoubler ma classe de 4ème.

dimanche 9 juin 2019

Marité - C'était donc 8h du matin

Lòt, après l'orage.

C'était donc 8 heures du matin au début du mois de juin. Je me levai tôt, prise d'une terrible démangeaison que l'on appelle ici champignonite aiguë. Cette singulière maladie frappe les corréziens au début de l'été et en automne. Je pris le chemin de Lòt, chaussée de bottes en caoutchouc, un panier d'osier au bras, mon Opinel dans la poche et mon bâton de houx à la main.

La matinée s'annonçait claire, lavée de l'orage de la veille.  Des fumerolles éparses montaient du fond de la vallée pour s'accrocher et se perdre peu à peu au flanc des collines. La nature, un temps endolorie par les bourrasques, reprenait ses droits, brillante et odorante. Une belle journée en perspective pour courir la campagne.

Je regardais le ciel et je me disais que lui aussi avait ses humeurs. La veille,  colère en bleu-ardoise, incendié d'éclairs et aujourd'hui tout doux en bleu-dragée avant de s'affirmer bientôt et prendre la couleur bleu-cobalt de l'été. A peine quelques nuages légers et joufflus le parcouraient nonchalamment masquant parfois un soleil pâle, encore une caresse  mais qui ne tarderait pas à infliger les brûlures de ses rayons sur la nature et les gens.

La dernière averse avait creusé de larges flaques sur la piste cabossée. Les arbres en bordure se miraient dans l'eau qui stagnait dans ces minuscules mares, lui donnant une teinte verdâtre. Les genêts croulant sous leur  floraison jaune d'or encore toute mouillée de pluie me fouettaient les mollets au passage. J'avançais,  m'emplissant les poumons de toutes les senteurs de la terre humide, des foins coupés,  de la mousse, des fleurs des talus...Je me penchais parfois, attirée par les minuscules taches vermeilles sur fond vert des fraises des bois. J'en cueillais en évitant la limace rouge et baveuse se hâtant vers son déjeuner ou en me prenant les doigts dans une toile d'araignée  d'où glissaient de fines gouttelettes scintillantes. Tout en marchant, je savourais ces fruits sucrés et parfumés à la menthe sauvage. 

Les oiseaux aussi avaient repris leurs incessants et éperdus pépiements dans les haies où ils s'étaient réfugiés la veille, silencieux, à l'abri des déferlements rageurs de l'orage. Ils me frôlaient au passage, allant et venant à tire-d'aile,  pressés de nourrir leurs petits affamés. J'observai, sur une branche de chêne, le rituel amoureux de deux tourterelles se caressant du bec et se faisant force courbettes. De belles démonstrations d'amour simples et naturelles comme sait en donner à profusion la nature. 

Je débouchai bientôt sur l'étroit sentier qui rejoignait les ruines du moulin. Je longeai sans m'attarder la rive droite de la Vimbelle aux eaux gonflées pour vite atteindre le bois de pins sylvestres où j'étais sûre de débusquer quelques bolétales bruns et rouille. Je sentais déjà leur odeur suave. La chasse allait commencer. 

Il s'agit bien de chasse avant la cueillette. Il faut de la patience pour débusquer le champignon qui se cache derrière une fougère, quelques feuilles mortes oubliées, un pied de bruyère. N'allez pas croire – je dis ça pour les Parisiens qui n'y connaissent rien – qu'il suffit d'aller au bois pour remplir son panier ! Plein d'éléments entrent en ligne de compte pour trouver cette manne limousine : la période allant de paire avec les phases de la lune, un temps humide et chaud, il faut aussi que la terre ait « fleuri »...Enfin je ne vais pas vous dévoiler tous mes secrets.

Je trouve assez facilement les cèpes. J'ai du flair comme un chien à truffes. J'allais lentement, maniant doucement mon bâton. Je ne tardai pas à découvrir quelques beaux spécimens tout frais. On ne pense à rien dans ces moments là. On est tout à son plaisir. 

J'étais tellement occupée, accroupie près d'un arbre, à couper le pied d'un gros bolet, laissant ainsi la partie porteuse du mycélium sur place pour de futures repousses que je ne vis n'y n'entendit la harde de sangliers qui traversait le bois et venait directement sur moi. Parmi eux, une femelle et ses marcassins et je sais qu'il peut y avoir du danger dans ce cas.

Abandonnant panier, cèpes et bâton, je courus me réfugier dans le creux d'un vieux châtaignier providentiellement à proximité. Je laissai passer les animaux grognant et fouissant la terre, écrasant au passage ma corbeille et saccageant ainsi ma précieuse récolte. 

Je ne pus que constater les dégâts. Ce matin là, je revins les mains vides à la maison, fait exceptionnel. Mais je me consolais en pensant qu'à défaut d'omelette, je m'étais régalée, tapie dans le creux de mon arbre, à la vue de la petite famille déambulant tranquillement dans le taillis. 

On ne rentre jamais bredouille d'une promenade à Lòt.

vendredi 24 mai 2019

Marité - Flânerie


Moulin, tu dors...

Le département de la Corrèze porte le nom de sa rivière qui, traduit de l'Occitan signifie « la coureuse ». C'est vrai, elle court notre Corrèze, alimentée par de multiples cours d'eau et rigoles qui sillonnent allégrement les près. Elle va  rejoindre la Vézère qui la traverse aussi et, ensemble, elles  se jettent dans la Dordogne. Elle est verte la Corrèze, abondamment arrosée par ses innombrables   ruisseaux. C'est le pays des mille sources naissantes sur le plateau de Millevaches  ou Montagne Limousine.

Autrefois, de très nombreux moulins à eau s'échelonnaient tout au long des ruisseaux. En 1920 on en comptait 470. Ils fonctionnaient grâce à de petites cascades dont l'eau vive se jetait sur la roue pour la faire tourner. La plupart ont aujourd'hui disparu. Seuls subsistent ceux qui se sont transformés en résidences secondaires très prisées. C'est le cas, dans ma petite commune de naissance, du moulin de la Chapelle que j'ai déjà évoqué chez les Impromptus. Mon arrière grand-père maternel a vu le jour ici. J'y ai donc quelque peu mes racines. Il y avait tellement de moulins que presque toutes les familles étaient apparentées à un meunier.

Le meunier occupait une place très importante dans la vie des gens de la campagne. Grâce à lui, les paysans transformaient leur grain en farine pour le pain que l'on cuisait dans le four banal et, quand on avait la chance d'en posséder un, dans le sien propre. Ah ! La bonne odeur du pain qui s'échappait du four ! Elle embaumait tout le village. Et les tartes aux prunes, les pâtés de pomme de terre et de viande...Un régal inoubliable.

Le meunier avait la réputation d'être quelque peu roublard et il fallait avoir l'œil mais, ça ne servait pas à grand chose ; on disait « malin comme un meunier ». Il s'occupait aussi, il paraît, pendant que le moulin travaillait, des belles femmes qui apportaient leurs sacs de blé à moudre.  Je ne sais pas si c'est la réalité. En tout cas, de nombreuses chansons que l'on chantait aux veillées ou lors des fêtes en font état. De même, on parle aussi dans ces chansons de la beauté des meunières « aux yeux si doux » qui savaient si bien faire tourner la tête aux hommes.

Je vous parlerai aujourd'hui d'un autre moulin de mon enfance, le moulin de Lòt. Il y a bien longtemps qu'il s'est endormi. Le tic-tac de sa roue à aubes s'est tu pour toujours. Mais je l'entends encore ainsi que le bruit de soie des gerbes d'eau qui retombaient quand je vais flâner vers ses ruines couvertes de mousse et de ronces. Ses murs gisent dans  un amas de pierres où se cachent les rapiettes grises. Ne subsiste que l'encadrement de la porte surmonté de son linteau.  Comme s'il ne voulait pas mourir et s'apprêtait encore à recevoir les villageois conduisant, qui un âne, qui une paire de bœufs ou de vaches sous le joug, attelés à une charrette chargée de sacs de blé, d'orge, d'avoine ou de sarrasin qu'ici on appelle blé noir. Ses meules de pierre sont couchées pour toujours, tristement abandonnées sur les berges de la Vimbelle,

Je vais souvent à Lòt (prononcer le T) qui signifie en Occitan : boueux, fangeux. Le large chemin qui y conduit s'est abîmé, n'étant plus guère fréquenté mais il garde toutes les senteurs et les plaisirs de mon enfance. Les haies d'aubépine répandent à profusion leurs grappes de fleurs blanches qui se mêlent au jaune d'or des branches de genet et au blanc à peine teinté de rose de l'églantine. Les abeilles et les papillons folâtres s'y posent un instant et repartent, gonflés de suc. Un merle, faussement effarouché, s'en échappe prestement en sifflant. Les violettes et les stellaires que ma grand-mère appelait les fleurs de la Vierge, les pervenches, les timides pâquerettes jonchent les talus. Les violettes n'ont plus le parfum d'autrefois et leur belle couleur parme s'est ternie. Je ne sais pourquoi mais cela me désole.  Et le chèvrefeuille ? Quel nom poétique n'est ce pas ? Combien en ai-je sucé, croqué de ces fleurs au goût douceâtre, écœurant qui parfumait la bouche et les doigts ?

Pour accéder au moulin, je suis maintenant un tout petit sentier qui longe la Vimbelle et qu'empruntent les pêcheurs de truites. Je ne me lasse pas de ce sentier. Iris jaunes et mauves poussent là, dans un joli désordre au milieu des fougères d'un vert si vif et brillant qu'on a envie de caresser. Les élégantes asphodèles s'érigent sur leur tige nue et tendent leur hampe florale auréolée de délicates corolles blanches au cœur de safran.

Voilà les ruines du moulin de Lòt. Je suis au terme de ma promenade solitaire. Je m'assois au bord de la rivière pour écouter son chant mélodieux, admirer sa course sur les cailloux usés. Ils scintillent de mille reflets, tantôt d'un rouge sombre, tantôt d'un noir bleuâtre ou bien, dans une fulgurance, jaillissent de l'eau transparente des éclats argentés et dorés. J'aime me laisser dériver comme le courant qui alimente mon rêve et m'apaise. 

Après le meunier de la chanson, le moulin s'est endormi. Tous les meuniers et les moulins de mon enfance sont partis, emportés vers d'autres eaux. Mais tant que je pourrai, mes pas me conduiront vers ce passé, ce monde merveilleux qui garde ses secrets dans le silence à peine troublé par le bruissement de l'eau claire qui coule, inlassablement, sur les galets.