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dimanche 22 mai 2016

Tiniak - C'est bien la dernière fois que...

La der d’Eden

Le chapeau mou sur le front moite
la lippe lâche, ma benoîte
les yeux... chacun, dedans, dehors...
le geste souple, sans effort
une paresse aussi, au ventre
je laisse mes pensées couler depuis leur centre

Que s'agite la ville alentour, je n'en ai cure...
A elle, amours du jour; à moi, la couverture

Je tire un abandon - d'au moins sa bonne livre !
des eaux du fleuve blond et ses reflets de cuivre

La lune a tout fripé son visage enfantin
(je lui prodiguerai un massage, demain)

De sa joue est tombée une larme opaline
que je viens aboucher sur la lèvre marine

Le vent me souffle un chant connu
J'ai beau chercher, je n'en sais plus
ni les couplets, ni le refrain
Je fais illusion, de la main
(celle qui n'est pas dans mon ventre
 à farfouiller pour m'arracher ce mal au centre)

Demain ! Demain ! Reste où tu es !
drapé de ton éternité...
Sais-tu comme la fleur t'ignore ?
Alors que tu ronges mon corps
- et à commencer par la foi...

Oh, c'est bien la dernière fois
que j'espère
vivre un amour vain, mais entier, sur cette terre

Aussi, chanté-je
un chant connu des éternelles neiges

Aucun amen
sans avoir entendu la Der d'Eden

Jacques - C'est bien la dernière fois que ...

« C'est bien la dernière fois que je m'écoute, moi et mes idées à six sous... »
C'est que j'aime dans le recours au soliloque introspectif, c'est que non seulement il n'y a personne pour contredire mes affirmations péremptoires, mais que je peux me clouer le bec et ne pas être obligé de répondre sans perdre la face.
Epatant.
Donc.
« C'est bien la dernière fois que je m'écoute !»
Mais si je ne m'écoute plus, je ne peux donc pas m'entendre proclamer cette résolution, qui ne veut plus dire grand-chose, non ?
En vérité, c'est de peu d'importance, puisque je ne m'écoute jamais, ce qui multiplie les situations invraisemblables qui m'amènent à déclarer que « c'est bien la dernière fois... »
Tout ça ne fait guère de sens.
C'est bien la dernière fois que je m'improvise philosophe au lieu de répondre à la question…
Quelle question, au fait ?

vendredi 20 mai 2016

Chri - C'est bien la dernière fois que ...


C'est bien la dernière fois que...

Je te tranche la gorge dit l’assassin à sa victime.
Je me jette du haut de cet immeuble dit le désespéré, en pleurs.
Que je vous débranche dit l’infirmière au malade en phase terminale …
Que je vous coupe ce bras dit le chirurgien orthopédique désolé.
Que je te prête mille euros dit l’homme à l’escroc notoire.
Que j’éteins un feu dit le pompier pyromane.
Que je mise sur toi dit la femme à son looser magnifique.
Que je donne des leçons de morale dit le fieffé coquin.
Que je vote pour vous dit l’électeur au politique menteur.
Que je me couvre de ridicule en disant le contraire de ce que j’ai dit la veille dit le politique d’un coup clairvoyant.
Que je bois un verre d’alcool dit l’homme atteint au point d’en boire un … de parfum.
Que j’obéis à une consigne littéraire me demandant de débuter un texte par c’est bien la dernière fois.

Et donc, c’est bien la dernière fois que je mets un point final après ce petit deuxième suspendu ...

jeudi 19 mai 2016

Laura Vanel-Coytte - C'est bien la dernière fois que ...

Ma dernière cigarette

C’est bien la dernière fois que je fume, me suis-je dit à ce moment- là, un moment dont je me souviens parfaitement tous les détails : le lieu, l’heure. Surtout, j’étais seule pour savourer pleinement cette dernière cigarette, celle de la condamnée… à ne plus fumer. Il n’y avait aucune parole à prononcer qui aurait interrompu et interféré avec les mouvements de ma bouche atour de ce tube maudit. Aucun autre geste à effectuer que de mener la cigarette à mes lèvres déjà en manque de ce brasier miniature. C’est bien la dernière fois que je tapotais ma cigarette dans le cendrier, que je l’y éteignais et que je me disais : Finalement, qu’est-ce que ça changerait si j’en fumais une autre ? La dernière… pour la route… comme on se disait, il y a peu, avec mon meilleur ami, mort trop jeune, d’un cancer du poumon au moment où il aurait enfin pu profiter de la vie avec une retraite bien méritée. Je m’en voulais des cigarettes qu’il avait fumé en ma compagnie mais je regrettais déjà la convivialité de ce moment, le partage : t’en veux une ? À une époque où la cigarette était si peu chère qu’on les distribuait sans état d’âme ou à ces périodes de ma vie, où un peu plus fortunée, je donnais un peu de cette mort différée. Loin de moi l’idée de moraliser car je donnerais cher là maintenant pour fumer une cigarette avec mon café ou ce soir avec l’apéro. Mais, je sais que cette cigarette en entraînerait immanquablement. J’ai cru souvent isoler le plaisir de la dépendance mais ma dernière bronchite qui m’a fait frôler l’hospitalisation m’a emmené à cette douloureuse abstinence

C’est bien la dernière fois….

Arpenteur d'étoiles - C'est bien la dernière fois que ...

Adieu mon ange

C’est bien la dernière chanson
C’est bien le dernier poème
C’est bien le dernier frisson
C’est bien la dernière fois …
… Que j’aime

C’est tard le soir, une rue sombre,
La pluie noire dessine les barreaux
D’une prison
A l’horizon
De ma mémoire qu’encombrent
Encore et encore tes derniers mots :

Adieu mon ange, adieu mon héros,
Adieu, le temps a refermé les pages
De nos deux vies liées, dommage !
Adieu mon amour. Adieu mon salaud !

Et maintenant je m’en vais seul,
Regard vers les trottoirs mouillés
Quand la ville me jette à la gueule
Ses néons crus, aux flaques mêlés.

Il y a longtemps on se croisait
Insouciants et volages,
Sous le soleil du mois de mai,
Comme deux oiseaux quittant leur cage.
On s’est aimé à la folie
Avec passion et avec rage,
On s’est aimé à la folie
Sans le souci des ciels d’orage.

Et puis voilà, c’était hier,
Un jupon trop blanc pour mon âge
M’a tourné la tête à l’envers.
Je croyais voir d’autres rivages.
Je te l’ai dit ; j'imaginais que
Nous pouvions tout nous dire.
Je te l’ai dit et dans tes yeux
J’ai vu ta peine, et même pire.

Tout doucement, baignée de larmes,
Tu as refermé tes valises.
J’étais un fou, j’étais sans arme,
Tu t’es perdue dans la nuit grise.

Et me voilà au pont du Rhône
La pluie est froide comme un tombeau.
Dessous les eaux qui tourbillonnent
Déchirent mon cœur en lambeaux

C’est bien la dernière chanson
C’est bien le dernier poème
C’est bien le dernier frisson
C’est bien la dernière fois …
… Que j’aime


mercredi 18 mai 2016

Vegas sur sarthe - C'est bien la dernière fois que...

Comme d'habitude

Je ne sais pas si vous avez déjà rendu un dernier soupir, non bien sûr... suis-je bête.
En tout cas c'est bien la dernière fois que je rends l'âme.
On n'est jamais certain que c'est le dernier soupir quand on n'est plus là pour se rendre compte qu'il n'y en aura pas d'autre après celui-là.
Elles sont là au grand complet les blouses blanches, penchées sur mon lit à me regarder lâcher la rampe mais je ne suis pas très chaud malgré un bon 40 de fièvre qui vient de m'emmener aux urgences toutes sirènes hurlantes.
Faut dire que la sirène ou plutôt l'infirmière qui me tenait la main dans l'ambulance était gironde pour pas dire bien en chair et donnait plus envie d'ouvrir les yeux que les fermer.
J'ai quand même failli oublier de respirer quand elle m'a dit qu'elle s'appelait Germaine comme ma première conquête... je devais avoir seize ans, une petite moustache et un patte d'éléphants comme on ne saurait plus en faire aujourd'hui.
Ce jour-là je n'ai jamais couru aussi vite de ma vie: Germaine avait pourtant des talons de dix centimètres mais il avait été champion aux courses de vachettes chez Guy Lux... quelle drôle d'idée de s'appeler Germaine et de s'épiler !

La fois suivante j'ai rendu l'âme pendant une malencontreuse partie de roulette russe: j'avais par étourderie passé l'arme à Gauche – un brave type ce Gauche mais quel drôle de nom – qui s'est grillé la cervelle sans réaliser ce qui lui arrivait.
Je n'ai jamais supporté l'odeur de la cervelle grillée, pourtant ma mère n'avait pas d'égale pour préparer sa cervelle de veau persillée. Fallait la voir extirper tous les petits vaisseaux sanguinolents et les arracher à cette masse blanchâtre et tremblotante!

Arrêtez de me regarder comme ça! D'abord c'était pas un soupir, juste ce souvenir qui me donne un haut-le-cœur. Vous verrez quand vous serez à ma place en train de voir défiler des wagons de souvenirs comme le tout dernier TGV du soir.
Dans l'ambulance, Germaine – pas le coureur de vachettes, l'autre, la sirène – s'est crue obligée de m'infliger deux bouche-à-bouche d'enfer, et quand je dis d'enfer! J'ai jamais aimé le goût de l'aïoli même si ma mère n'avait pas son pareil pour faire prendre la mayonnaise... c'est avec ça qu'elle avait eu mon père et que je suis là aujourd'hui, enfin encore là à cette heure.
“Quelle heure il est?”
L'interne me regarde comme si je lui demandais l'heure de ma mort pour l'inscrire moi-même au bout du lit.
Il y en a qui auraient traversé la France pour l'aïoli maternel mais moi j'ai jamais aimé ça contrairement à Germaine qui doit être espagnole ou catalane et a cru me rendre service en étalant son diplôme de réanimatrice alors qu'une lampée d'oxygène aurait suffi.
En d'autres circonstances je lui aurais proposé d'aller rincer tout ça avec un Fitou ou un Vacqueyras mais tout ce qu'elle m'a inspiré c'est une nausée à faire gerber.

“Vous auriez du Gevrey-Chambertin?”
L'interne va tourner de l’œil, il doit me croire en plein délire.
C'est pourtant pas trop demander... un cru qui m'a vu naître à l'hiver 47, un des millésimes du millénaire dont personne n'a plus rien à cirer depuis qu'on a changé de millénaire. Quelle tristesse.
Sûr que cet interne ne sait même pas ce qu'est un pinot noir... un buveur de Coca qui doit croire qu'un Pinot noir c'est juste un flic beurré ou sénégalais.
Et après ça on trouvera inquiétant que je soupire.
Attendez! Débranchez rien! Faut juste que j'explique à cet appenti toubib les rudiments du vin, les choses indispensables, vitales, les climats, les cépages, la taille, l'enjambeur...
Pourquoi l'enjambeur me ramène t-il à Germaine? Ça doit être l'effet de ce poison qu'ils ont mis dans mes tuyaux.
“Débranchez-moi!”
L'apprenti toubib me débranche aussitôt. Y doit être payé au client refroidi.
“Non, c'est pas ce que je voulais dire!”
J'aurais jamais pu faire ce boulot de toubib... j'ai trop peur du sang même si ma mère n'avait pas son pareil pour saigner. Fallait la voir égorger les lapins avant de les désaper des pattes arrières jusqu'à la tête... c'est avec ce strip-tease qu'elle avait eu mon père et que je suis là, bref.

Débranché et libre... je me lève et je les bouscule, je m'habille très vite, je sors de la chambre, comme d'habitude.
C'est marrant, ça me rappelle un chanteur qu'est mort lui aussi... pourquoi lui aussi?
Je suis vivant! Dire qu'ils ont failli me faire rendre l'âme une fois de plus avec leurs conneries. Les souvenirs, c'est ça qui vous flingue plus que tout le reste.
Dans le couloir, Germaine attend en sirotant devant la machine à café, surement pour faire passer le feu de l'aïoli.
“Vous me ramenez chez moi?”
Germaine sursaute, en inonde son décolleté.
Je la prends par la main et je sors... pas près de revenir.

Jérôme - C'est bien la dernière fois que...

En attendant le dernier pont
 
Un agneau blanc, au bord d’une onde pure.
Il boit.
Un loup survient. Il est gris : aurait-il bu ?
« Salut l’agneau, on trinque ? Un petit Mouton-Cadet ? Dis pas non, c’est ma tournée.
– Mollo Louloup, dit l’autre, tu zigzagues… Dans c’t’état, tu ne passeras jamais le pont ; tu devrais mettre un peu d’eau dans ton vin. »
Vexé, le loup pique une rage noire :
– Trouble pas mon breuvage, l’agneau, ou tu çra châtié de ta témérité (la longue langue rouge s’embrouille entre les crocs). Et puis d’abord j’vois pas d’pont !
Il regarde la rivière, d’abord à gauche, puis à droite. Puis il ajoute, subitement calmé : Tant pis, je l’attendrai ici. »
Et il s’assoit dans l’herbe verte, à l’ombre d’un bosquet qui borde le ruisseau.
« Dis, l’herbe est rase… c’est toi qui l’a tondu d’une longueur de langue ? Tu sais bien qu’j’n’aime pas, ça pique les pattes ! »
– Mais non !
– Si ! Même que je te l’ai dit l’an passé !
– L’an passé ? Et comment k’t’aurais fait puisque j’n’étais pas né ?
– Si ce n’est à toi, c’est donc à un d’tes frères.
– J’en ai point. J’suis fils unique.
– C’est donc quelqu’un des tiens.
– Toujours pas. J’suis orphelin.
– Assez, tu m’embrouilles. Tu vas pas me faire croire que je sais pas que vous êtes vraiment vraiment vraiment nombreux, vous les moutons. Même sans compter vos bergers et vos chiens. Tiens, rien qu’à toi tout seul, t’es deux, je le vois bien ! Mais si ! Approche un peu que je te vous recompte. »
A force de comptage, il advint ce qu’il devait advenir.
Quand le loup se réveille, il est tout seul au bord de l’eau, le teint vert, avec un joli mal de crâne. Plissant les yeux, il regarde la rivière, d’abord à gauche, puis à droite. Alors il murmure, sa langue pâteuse s’emmêlant dans ses crocs rêches :
« Zut alors, plus d’agneau. Tu parles d’un lâcheur ! Et toujours pas le moindre pont en vue. C’est bien la dernière fois que j’attends ici ».
Qu’eut-il mieux fait que de se plaindre ?

Marité - C'est bien la dernière fois que ...

Le voyage inutile.

Toujours ce rêve récurrent qui l'assaille comme une vague depuis une semaine. Il faut que cela cesse. Angèle se lève, déterminée à agir. Elle va téléphoner à son petit fils, lui la comprendra. De ses quatre petits enfants, Rémi, le seul garçon, est celui qu'elle préfère. Comme elle, il sait le sens profond des mots : émotions, racines, nostalgie, amour. Rémi, sa lumière dans ses vieilles solitudes.

- Rémi, mon petit, il faut que tu m'emmènes là-bas.
- Manou, tu avais dit, il y a deux ans, "c'est bien la dernière fois que je viens à Cazillac." Tu t'en souviens ? Manou, tu sais ce que dira Maman ? Elle va trouver ce voyage inutile et trop fatigant pour toi.
- Je sais, je sais, mon petit. Ta mère m'énerve. Elle m'étouffe. Je ne peux pas t'expliquer maintenant. Mais je suis sûre que tu approuveras mon choix, toi qui me connais bien. Peux-tu te libérer dimanche ? Nous partirons tôt. Je serai prête.

Rémi ne peut rien refuser à sa grand-mère. Elle a toujours été là pour lui. Surtout dans les moments les plus difficiles, le divorce de ses parents qu'il ressent encore comme une profonde blessure d'enfance : il n'avait que 5 ans; son premier chagrin d'amour à l'aube de l'adolescence. Surtout elle l'a aidé à se relever quand de mauvais anges l'entraînaient à brûler sa vie. Il accompagnera sa Manou dans ce village où elle a vécu plus de trente ans et où il a laissé lui-même une partie de son cœur. Il sait la santé de la vieille dame fragile. Il sait qu'il va encourir les foudres de sa mère. Tant pis. Il est très content au fond.

Angèle est heureuse. Elle se prépare mentalement à revenir à Cazillac. La dernière fois, c'est vrai, elle avait dit, désespérée : plus jamais. C'était trop dur. Sa maison, son jardin, tout ce qu'elle avait construit avec Charles, défiguré, anéanti. Après de graves soucis de santé consécutifs au décès de son mari, sa fille Laure avait exigé qu'elle vende et se rapproche d'elle. Elle avait obtempéré, la mort dans l'âme. Elle ne regrettait pas vraiment mais deux ans plus tard elle avait éprouvé le besoin de revoir Cazillac. Ce fut très douloureux. Les nouveaux propriétaires avaient tout transformé pour soit disant moderniser. Hideux son beau jardin avec ses haies vives maintenant sacrifiées au profit d'un haut mur en béton. Disparus ses massifs fleuris pratiquement toute l'année au profit d'une piscine incongrue. Elle avait tellement aimé s'occuper de ses fleurs. Hideuse sa jolie maison flanquée aujourd'hui de verrues arrogantes sur chacun de ses côtés.

Mais ce rêve. Elle y retrouve Charles. Ils ont vingt ans. Ils se promènent en barque sur l'étang dans le soir de miel. Ils se regardent. Puis, subitement, tout s'obscurcit. Elle a froid. Charles n'est plus là. Elle crie son nom. Mais le silence est la seule réponse. Ce rêve la hante. Il faut qu'elle aille là-bas. Elle en est sûre : Charles l'appelle.

Comme elle se sent bien, confortablement installée dans la voiture de son petit fils ! Ils se sont fait traiter de fous par une Laure furieuse d'avoir été mise devant le fait accompli. Ils rient, complices, de ce mauvais tour qu'ils lui ont joué. Ce premier dimanche de juin s'annonce lumineux. Elle a réservé pour eux deux une table à l'auberge du village, la même où ils dînaient souvent en amoureux Charles et elle. Elle a soigné sa toilette et pensé, satisfaite : Rémi doit être fier de moi, surtout aujourd'hui. Et Charles aussi. Non, elle n'est pas une petite vieille ratatinée et malade. Pas aujourd'hui. Ses veines se gonflent de vie comme au jour de ses vingt ans. Elle ne sait pas ce qu'il va advenir. Elle le pressant sans doute et cela la comble de joie.

Elle n'a pas voulu revoir la maison, disant à Rémi : plus tard, quand je me serais reposée un peu. Veux-tu me conduire au bord de l'étang ? Il y fera frais.

Angèle sourit en regardant son petit fils avec tendresse. Il s'est endormi sur l'herbe à ses pieds. C'est un moment exquis. Elle quitte la chaise qu'il avait pris soin de déplier pour elle. Elle se penche, remet en place une mèche indisciplinée comme elle l'a fait si souvent et caresse doucement son visage. Elle murmure : toi seul me comprendra.

Deux pas. Elle entre dans l'eau noire et froide. "Charles, je suis venue. Je suis là. Comme la première fois."

mardi 17 mai 2016

Pascal - C'est bien la dernière fois que...



La fin du matador 

C’est bien la dernière fois que j’admire la couleur de tes yeux ! Non ! Je ne plongerai plus dans ces abysses tellement tourmenteurs où je perds toujours pied, submergé jusqu’à noyer mon cœur dans l’ivresse de ces profondeurs. Non ! Je n’irai plus chercher les malignes étoiles de mer collées dans tes pupilles, poser des baisers ardents sur tes paupières jusqu’à en perdre le compte et tout recommencer, ramper comme un poisson capturé dans cette nasse si merveilleuse, tituber encore et retrouver mon souffle dans un de nos baisers de grande apnée ! Non ! Je n’y vois plus rien qui puisse me subjuguer au-delà de la bienséance ! Tu peux froncer les sourcils, jouer les guerrières avec tes flèches de simagrées et tes renfrognements de simili-indisposée !... Tu peux bien tenter  de m’hypnotiser encore, tu peux bien couper le ruban de nos retrouvailles, tu peux bien t’affaler dans le fauteuil de mes contemplations, tu ne pourras plus jamais m’éblouir avec tes incessants papillonnages d’élégante castillane posant fièrement dans une tribune d’applaudissements tauromachiques !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que j’écoute le son de ta voix ! Non ! Je n’irai plus chercher tes messages les plus sibyllins dans ton arène de poussière tellement animale ! Non ! Je resterai ignorant à tes offrandes de bouquets de fleurs jetés sur ta piste sanglante, à tes gémissements cupides, à tes jérémiades de poupée capricieuse ! Si je suis sourd au monde environnant, toi, l’ensorceleuse, toi, l’entremetteuse, toi seule savais me rallier à la cadence de tes pas de danse, à tes discours sur la chance, à tous ces non qui disent oui, à tous ces oui sans manière, à tous ces oui de fausse prétentaine, à tous ces oui d’épicurienne ! Non ! En habit de lumière, le torse bombé, l’épée en bandoulière, je n’irai plus défiler sur le pas de ton lit ! Un jour amant, l’autre carpette et l’autre d’après, simple figurant, tu savais si bien trouver les mots pour que je fasse le beau ! Non ! Je ne t’offrirai plus mes deux oreilles !...  

Olé !

C’est bien la dernière fois que je respire le parfum de tes cheveux ! Non ! Je ne serai plus un funambule sans filet, planant au milieu de ces effluves, un poète sans rime avec sueur, un pantin désarticulé agité aux ordres des ficelles de ces boucles d’or, un paladin bravache misérablement accroché à cette crinière plus fauve que blonde, pendant nos galops d’Amour ! Non ! Je ne veux plus défaillir pendant cet enivrement olfactif ! Non ! Je ne veux plus me ruer sur cette mantille brodée que tu agites devant moi comme le ferait une cape devant le nez d’un jeune taureau camarguais ! Range donc cette longue barrette noire, si griffue et si mordante, comme une gueule de monstre affamé, ces épingles si pointues et si fleuries, comme des banderilles de corrida tueuse, ces élastiques si rouges et si verts, comme des cocardes à lots, sur des cornes périlleuses !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que je t’embrasse ! Non ! Je ne veux plus rien savoir du goût parfumé de ta bouche sirupeuse ! Tu peux rentrer ces sourires de séduction, ces parenthèses de suggestion, où je me retrouvais toujours emprisonné à l’intérieur ! Range la cérémonie bien organisée de tes dents si blanches, cette langue si experte à remporter nos duels de gourmandise, ces lèvres pulpeuses si rouge sang ! Torero de ton alcôve, finis tes ruades si fières, tes sabots trop vernis, tes banderilles griffues si acérées sur le cuir de ma peau si tendre ! Non ! Je n’irai plus réclamer le feu ardent de tes baisers, me brûler l’âme à cet enthousiasme goûteux, m’attiser le cœur et l’âme contre ton éventail d’impatience !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que je te caresse ! Non, je n’irai plus à la découverte de tes frissons les plus secrets ! Je n’irai plus glisser ma main dans tes vallées, pétrir tes collines, perdre mon chemin et revenir avec d’autres desseins plus auré… Olé ! Et tous les poils dressés sur tes bras, et tous ces tressaillements de presque connivence, et tous ces soubresauts de tempête, et tous ces bruissements de dentelle, je ne veux plus en entendre l’écho macabre d’une jouvence qui s’enfuit déjà au galop !...

Olé !

C’est la faena ; je t’en prie, épargne-moi ta bronca… Bien dressé sur mes ergots, la muleta en rideau de pudeur, c’est l’estocade ; c’est la mise à mort et c’est mon sang que j’ai sur les mains, et c’est toi… qui tiens l’épée...  

lundi 16 mai 2016

Fred Mili - C'est bien la dernière fois que ...

– C'est bien la dernière fois que j'te donne du fric pour faire des conneries, hurle-t-il.
– T'as rien compris comme d'habitude . Ton fric je m'en bats les… il ne me sert qu'à aider les autres. T'es qu'un con jette-t-il à la face de son père.
– En fait, ma générosité te permet d'aider ceux qui nous tirent dessus dans les lieux publics.
– Papa t'es trop con !
– Je le sais. Depuis des années tu me le répètes. Dis-moi pourquoi ta femme porte le niqab ?
– Rien à voir papa c'est la religion.
– Notre religion est le christianisme si tu te souviens.
– T'as loupé une marche père, c'est fini ce temps-là.
– Es-tu en train de me dire que Notre-Dame de Paris est la plus plus grande Mosquée d'Europe ?
– Oui !
– Es-tu en train de me dire qu'un cierge est comme une kalash ?
– Oui !
– Vas-tu partir en Syrie ?
– Sûrement.
– Nom de Dieu, arrête tes conneries. T'ai-je aussi mal élevé ?
– Il ne s'agit pas de ça. Le salut passe par l'Islam maintenant.
– Tu lis quoi p'tit con ? Comment tu peux penser ça ? Tu as réduits ta femme à un sexe en la déguisant ainsi, cette robe et ce visage masqué.
– T'es trop con père. Je préserve son sexe en cachant ses formes.
– Tu l'obliges. T'as jamais bandé au lycée, en fac en matant les filles.
– Justement, c'est pour éviter cela.
– Et ta femme porte un string sous sa robe ?
Serge, rebaptisé Kamal, s'est jeté sur son père, le point menaçant prêt à le frapper. Le jeune homme à le visage déformé par la rage, il tient son père au col, l'étouffant presque.
– Vas-y, harangue son père, vas-y cogne.
L'étreinte se desserre. La main lâche son cou. Le fils lui tourne le dos.
Il n'a jamais vu un tel regard. Il a vu une telle haine dans ses yeux noirs, perçants. Il a compris qu'il aurait pu être un de ses bras armés du Bataclan. Son fils n'est plus son fils, il vient de le réaliser. Il dit d'une voix monocorde :
– Je ne veux plus te voir jamais.
– Moi non plus rétorque le fils.
– Je vais te signaler aux Renseignements Généraux pour qu'ils te mettent les bâtons dans les roues.
Le fils se retourne, le gifle avec violence, arrachant ses lunettes d'un revers de main, lunettes qu'il écrase en marchant volontairement dessus.
– Tu n'es qu'un porc. T'es devenu un animal. Je serais courageux je devrais te tuer pour t'empêcher de faire le mal. Je sens que tu vas tuer.
Le fils lève la main pour gifler son père de nouveau mais le mouvement reste suspendu, il le regarde d'un air hagard. Le sang s'écoule de son ventre.
– Je préfère aller en prison plutôt que tu fasses des conneries. Je t'ai donné la vie et je m’autorise à la reprendre. Essaie d'être heureux ailleurs.
Le fils s'affaisse. Le père l'accompagne…
 

Où lire Fred Mili

Semaine du 16 au 22 mai 2016 - C'est bien la dernière fois que...

Cette semaine, c'est Gene M qui a concocté le thème de notre consigne d'écriture :

« C'est bien la dernière fois que... »

Nous l'avons si souvent prononcée cette phrase dans toutes sortes de circonstances.
C'est bien la dernière fois que je te prête de l'argent...
C'est bien la dernière fois que je reçois ta famille ...
C'est bien la dernière fois que tu m'infliges ton amie Huguette...

Ces mots lancés avec colère, détermination ou ironie féroce sonnent comme un avertissement.

Mais avons- nous exécuté notre menace ou bien avons-nous piteusement continué à subir ?
Racontez-nous une de vos dernières fois qui a eu une issue heureuse ou inattendue.

Vos textes, en prose ou en vers, doivent nous parvenir à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com avant dimanche 22 mai minuit.