dimanche 9 décembre 2018

Semaines du 26 novembre au 9 décembre 2018 - Le chemin de l'école

Était-ce du fait du poids du Larousse dans le cartable, Andiamo dans un commentaire écrivait il y a peu : "le chemin de l'école était interminable".
Nous avons choisi de parler de ce chemin de l'école, réel ou symbolique, vécu ou imaginaire.

En prose ou en vers, votre texte devra nous parvenir à l'adresse habituelle impromptuslitteraires [at]gmail.com d'ici dimanche 9 décembre 2018, car ce thème dure exceptionnellement durant 2 semaines.

samedi 8 décembre 2018

Célestine - Le chemin de l'école


J'ai seize ans, et le printemps jaillit de chaque arbre, de chaque brin de feu sortant de terre. Les cours commencent à deux heures. Je décide de partir en avance et de profiter du chemin de la colline toute constellée de narcisses et de jonquilles, à cette saison. C'est tellement beau, ces chants de fleurs ! Je pédale en ahanant dans la montée des pins, lorsque j'entends un engin pétaradant ralentir derrière moi et commencer à me suivre.
Je me rappelle nettement le picotement d'agacement que j'éprouve alors, envers cet indélicat qui me fait respirer ses gaz d'échappement.
Soudain il me dépasse, et m'oblige à freiner.
La suite c'est le choc, le renversement dans le fossé, ses mains qui enserrent mes bras, insupportable étau de la suffisance, et en un éclair, c'est affreux, moi qui n'ai rien demandé, je ne comprends rien, si j'avais de l'humour je me dirais « mais que fait donc la langue dégoûtante de cet olibrius dans ma bouche ? » Mais à seize ans, quand cela arrive, on n'a pas envie de rire. Je vis cette ignoble intrusion dans mon intimité toute seule et dans la panique la plus totale. Heureusement il n'insiste pas et repart. Ce jour-là, j'ai découvert que certains se croient autorisés à se servir, un peu comme on fait son marché.
J'ai gardé en moi comme une brûlure à l’ypérite. Celle de la honte et de la colère. Et dans la bouche, le goût de salissure de son acte révoltant, sans jamais oser en parler à personne.
 

mercredi 5 décembre 2018

Vegas sur sarthe - Le chemin de l'école

La station Dubonnet

En quittant mon cm2, le chemin boueux et les petits branleurs pour rejoindre le bahut et ses grands boutonneux je pensais y gagner au change mais c'était sans compter sur l'idée tordue de mes vieux de m'envoyer à Paname « poursuivre mes études » comme ils disaient .
Moi qui poursuivais surtout les filles avec les petits branleurs de cm2 qu'avais je fait pour mériter ça ?
Je croyais avoir fait tout qu'est-ce-qu'y-fallait : j'avais porté chaque jour la blouse – grise pour les branleurs et rose pour les filles – j'avais écouté les leçons de morale du genre « l'eau froide et l'air pur sont les deux meilleurs médecins» , j'avais sifflé mon verre de lait à 4 heures depuis qu'en 56 le ministre de l'Education Nationale nous avait interdit l'alcool à l'école...

Ah ! Fallait pas être superstitieux déjà à l'époque pour emprunter la ligne 13.
Place de Clichy, Dubo... Dubon... Dubonnet, Saint Lazare.
A certains moments ça se traînait tellement que j'aurais pu descendre à Dubonnet, mais j'avais rien à y faire et je craignais l'avoinée en rentrant à la maison malgré mes 13 ans.
Parait qu'il y en a qui l'avaient fait et qui n'étaient jamais ressortis du tunnel !
En dépit des trous de seconde classe qu'infligeait ce chameau de poinçonneur à ma carte hebdromadaire, je prenais un malin plaisir à me vautrer dans le wagon rouge réservé aux premières jusqu'à ce qu'un contrôleur vicieux me vire à coups de pompe dans le cul.
A propos de mon cul, j'avais troqué la jupe définitivement trop courte de ma grande sœur pour un futal en velours côtelé, non pas que je craigne le pince-fesses car j'avais un coup de genou ravageur mais il était bien adapté au sport national qu'était le saut de portillon automatique.

On arrivait enfin à Saint-Lazare - sans crier gare, comme disait mon vieux en se bidonnant vu qu'il allait bosser à vélo - dans une bousculade indescriptible où s'affrontaient parigots, banlieusards et « provinciaux ».
Je me suis souvent réfugiée au flanc des distributeurs de confiserie pour éviter le ressac ; j'en profitais pour trifouiller le mécanisme à la recherche d'un bonbec oublié.
J'étais persuadée que je n'allais pas survivre longtemps à ce traitement bi-hebdromadaire mais l'annonce inespérée qu'on allait pouvoir arrêter l'école à 14 ans me remit du baume au cœur.
Le printemps approchait et il ne me restait plus que quelques mois de bagarre acharnée avant la délivrance.
Avec un air grave mes vieux m'avaient parlé d'un centre d'apprentissage à Fresnes comme on évoquerait le quartier de haute sécurité pour un petit délinquant.
Je pourrais y apprendre le travail sur bois, la chaudronnerie ou encore la coiffure.
La coiffure... ça paraissait bien ça, je ne me lassais jamais de tirer les cheveux des filles.

Tisseuse - Le chemin de l'école

La rue était là, soudain s’inspirant de profondes vapeurs d’êtres. 
La rue était là, cœur battant, pulsant au rythme saccadé des camions poubelles.

« Ils vont m’écrabouiller, maman ! » 

« Hein, quoi… » 
« Là, les camions, maman ! » 
« Mais non, mais non…Ils font leur travail. Allez, viens vite ! On va être en retard. »
« Ça sent quoi, maman ? » 
« C’est l’odeur de la rue. » 
« Ça sent pas bon, maman. »

Et chaque matin, l’enfant redécouvre ce monde…son monde : bruits, poussières et merdes de chien sur le chemin de l’école. Et chaque matin : « Viens vite, vite.... ». Toujours vite ! Mais pour l’enfant, ce n’est pas ça l’important. Non, ce n’est pas ça ! 

C’est sa petite main au chaud dans la moufle, bien serrée dans la main de maman. C’est le froid qui picote les yeux. C’est la voix de maman qui chantonne pour donner envie de marcher gaiement. C’est le « petit bonhomme vert » dont on guette les apparitions pour traverser les rues.

« Dis, maman, pourquoi il a traversé le Monsieur ? Le petit bonhomme, il était pas vert. » 

« Il n’aurait pas dû ! » 
« Mais pourquoi il court le Monsieur ? » 
« Je ne sais pas. »
« Mais, dis-le moi ! » s’entête la petite voix, persuadée que Maman sait tout, connaît toutes les vies, peut expliquer tous les mystères. Croyance fermement ancrée, et pourtant si souvent déçue. 
« Alors, tu me dis… » 
« Ah mais je ne sais pas moi, je ne le connais pas ce monsieur. Allez, dépêche-toi ! » 
« Mais pourquoi ? On va être en retard ? » 
« Oui, on va être en retard si tu ne marches pas plus vite. »

En retard, c’est quoi ? L’enfant ne sait pas. Ça doit être important pour sa maman puisqu’elle lui en parle si souvent. « En retard » : c’est peut-être un monstre de Grands, un qui leur fait peur, un qui les fait courir.

« C’est un nom bizarre pour un monstre. Moi, c’est les camions poubelles qui me font peur, et les gros chiens qui veulent me lécher, et les sorcières. Mais, Maman, elle n’a pas peur de tout ça. Maman, elle me tire vite, vite vers l’école. »

mardi 4 décembre 2018

Pascal - Le chemin de l'école


L’École de Danse 

« Monsieur Degas ?... Monsieur Degas ?... »

« Chut… N’interrompez pas le maître… »

Degas, comme à son habitude, avait disposé son chevalet au bord de la piste de danse. Il était comme un pêcheur attentif aux moindres frémissements du miroir de l’étang. Aux pas chassés des petites nymphes s’exécutant sur l’onde, il reproduisait les moindres reflets, en laissant batifoler ses pinceaux sur sa toile. D’abord spectateur, tel un apprenti voyeur constatant ses premiers émois, il s’était doucement immiscé dans le jeu de la séduction réciproque. Sur le chemin de l’École de danse, s’il baignait dans l’enthousiasme général, il se mouvait dans l’euphorie personnelle… 

Nerveux, il touillait sa palette, cherchant ici et là les meilleurs tons de son illumination. Les courants d’air des coulisses, le parfum des planchers, la rumeur joueuse ou travailleuse de la répétition, tout le subjuguait, tout l’attirait, tout l’interpellait, dans le maelstrom de ses sens en ébullition. Jeunes papillons tourbillonnants, les petits rats de l’opéra cherchaient l’amplitude de leurs gestes comme s’ils voulaient s’envoler à la lumière des grands lustres.
Révérences ou entrechats, arabesques ou cabrioles, sauts de biche ou tours en l’air, se bariolaient naturellement sur le nuancier de ses traductions les plus subjectives…  

Quelle plus belle sensation que d’œuvrer dans l’Harmonie ondoyante ? Capturer le Mouvement, l’immortaliser en lui offrant le frisson sublime, c’est comme donner la mélodie à la cascade, l’essence au tourbillon du vent, la fièvre au soleil, la poésie à la pluie…  

Degas se gorgeait de ses sensations turgescentes ; la mimique obstinée, le froufrou vaporeux, le ruban volage, la dentelle évanescente, le tutu pétulant, le juste-au-corps confondant, c’était ses coups de foudre adressés à son âme, et son cœur à l’unisson guidait sa main badigeonneuse.
Eponge fascinée, soûlé par toutes ses perceptions, quand il se pressait sur sa toile, c’était un déferlement émotionnel intense. Par sa peinture interposée, il faisait l’amour avec ses personnages, et le halètement des petits rats, au dur labeur de leurs progrès, était le souffle de son inspiration…  
Aux injonctions du maître de danse, il reprenait haleine, le temps de brouiller une autre de ses carnations affamées. Aux « un et deux », il dessinait la courbe d’un décolleté, aux « trois et quatre », il maquillait un visage de l’ombre d’un sourire complice, aux « cinq et six », il esquissait un autre mouvement de ballerine effrontée.
Par un effet sibyllin de miroir, une révélation partagée, un enchantement extraordinaire, le peintre se nourrissait même des sujets qu’il enfantait sur sa toile. C’était un échange implicite, une autre inauguration sensorielle, un délire de menées et de glissades. Ivre de ses émotions, tel un scribe devenu fou, il en devenait un être transcendé, naviguant dans une dimension intemporelle, où le flux migratoire des couleurs posées sur le fil de son œuvre était sa seule démonstration de présence.

Le nirvana des peintres, le Saint Graal, l’absolue évanescence, c’était son royaume à cette heure de feu d’artifice pictural. Là, entre une lumière diffuse et un nouvel ordre de danse, capturant l’instantané de son modèle virevoltant, il en filtrait la vraie quintessence. Qu’importent les défauts de la factualité, les contre-jours trompeurs, les pas de danse timides, la froideur des décors ; partial, dans l’alcôve de son chevalet, il s’imprégnait de la transpiration des danseuses, des craquements du plancher, des notes crispantes du piano, des éblouissements des luminaires. Généreux, il les magnifiait dans l’aura exaltée de son tableau dansant. Alors, la bousculade était grâce, l’approximation était audace, l’atermoiement était prémisse à l’explosion cavalière.
Empathique, il s’accaparait des grimaces, il haletait du souffle court, il souffrait de l’entorse, d’un soubresaut blessant. Dans le creuset de l’Inspiration, sa palette s’enflammait inexorablement ; les battements de son cœur étaient à l’unisson avec son modèle dansant…

Comme il n’existe pas assez de couleurs pour exprimer la Passion, comme en poésie, il n’existe pas assez de mots pour célébrer l’Amour et, comme en musique, pas assez de notes pour révérer la Nature, il avait des métaphores pittoresques, des paraboles scintillantes, des adjectifs multicolores, des épithètes harmoniques pour encenser ses ballerines… 

Parce que c’est la magie du spectacle, c’était enfin l’apothéose, le geste levé à la perfection, la transcendance totale, la générosité libéralisatrice au seul service de la Grâce et de la Beauté. Degas ténorisait la Danse avec des mots en couleur. Les ocres se congestionnaient en pointes assidues, les turquoises s’abîmaient dans les abysses insondables des rideaux, les blancs immaculés se confondaient dans les broderies des jupons. A la mesure d’un retiré, d’un relevé, d’un royal, il savait transposer la figure audacieuse en truculences émues ; au fouetté, au grand jeté, à la pirouette, il embellissait son œuvre avec des pétillements incessants et des nouvelles luminosités troublantes. Son chevalet devenait le chevalier servant de la danseuse expérimentée ; ils valsaient ensemble. Jardinier des couleurs, il exaltait la rose s’épanouissant sur la piste ; poète, il effleurait de ses pinceaux la toile pour libérer les pas de danse de l’artiste ; matador, à l’estoc de son pinceau, il faisait saigner le pourpre, ce grand impressionniste.

Sur les planches de la perfection, Degas célébrait son sujet ; plus que ses tréteaux, il devenait danseur émérite perché aux nues consacrées. Tout cet émerveillement de petites étoiles filantes courant sur le parquet ciré, c’était son précieux firmament. Cette fascination, c’était son œuvre terrestre, sa destinée, son dû au temps que la vie lui accordait au bénéfice de son talent. Il était le Mouvement, l’oscillation véritable, l’harmonie ultime et si le sourire d’un petit rat se posait furtivement au coin de sa toile, c’était alors la Vibration divine qui emballait l’oeuvre d’une convulsion souveraine qui perdurerait à jamais…

« Monsieur Degas ?... Monsieur Degas ?... »

« Chut… N’interrompez pas le maître, sur le chemin… de son École… »


lundi 3 décembre 2018

Andiamo - Le chemin de l'école


Le chemin de l'école 2

J'avais quatorze ans, certif en poche, le seul diplôme d'enseignement général que j'ai décroché, plus tard un C.A.P. d'ajusteur, heureux temps où, avec si peu, on pouvait vivre et bien vivre. Bien sûr, beaucoup d'heures en atelier, mais l'atelier ça n'est pas le bagne, je m'y suis parfois bien marré. De plus, j'aimais beaucoup mon boulot.
Mais revenons à mes quatorze ans, après le certif, on avait choisi pour moi mon orientation professionnelle : vu que t'es gaulé comme un Ninas mal roulé, tu seras comptable, c'est un boulot pas trop physique, et ça devrait te convenir, alea jacta est !
Un matin, ma mère m'accompagne rue Martel (pour les bouseux, c'est dans le Xème arrondissement de Paris) afin de concourir pour entrer dans ce prestigieux établissement (Hum - Hum) qui formait des comptables à la chaîne, ça n'était pas H.E.C. non plus, loin s'en faut.

Départ à sept heures de Drancy, le bus 151 jusqu'à la porte de Pantin. Les bus qui desservaient la banlieue en 1954 étaient encore des vieux Renault TN 4F, le chauffeur placé à l'avant, dans une petite cabine entièrement fermée, siège enveloppant, un énorme volant en bois, vitesses au plancher.
Tout petit, j'adorais me placer tout à l'avant, juste derrière la cabine, et de là, je pouvais observer le chauffeur, cravate et casquette, veste et pantalon gris. Parfois, les vitesses craquaient, la boîte à crabots sans doute, dont ces antiquités étaient équipées, il fallait impérativement faire un double débrayage pour rétrograder, et un double pédalage pour "monter" les vitesses, pas de synchrones dans ces antiques boîtes.
Ces bus étaient également munis d'une plate-forme, à laquelle immanquablement s'accrochait un flic, képi vissé sur le crâne, pèlerine volant au vent, les deux pieds sur la marche, agrippé aux montants qui soutenaient le toit, presque Superman, avec la pèlerine virevoltant autour de lui !
Enfin : le receveur, celui qui, à l'aide d'une grosse boîte en aluminium, en appui sur son ventre, d'un coup de manivelle magistral, oblitérait les tickets, qu'il avait préalablement insérés dans la machine. Plus tard, j'appelais cet engin une "terouette" en référence au bruit qu'elle produisait.
Fabuleuse, cette plate-forme, quel dommage de les avoir supprimées ! Dangereuse ? Pas plus que de laisser des mômes de dix-neuf ans, conduire des voitures de 200 chevaux et plus !
J'avais un copain qui ne pouvait s'empêcher d'invectiver les cyclistes que le bus dépassaient, un jour, on double une femme d'un certain âge qui peinait sur son vélo, Il lui crie :
- Alors mèmère, ça mousse ?
Et la mémé, sans se départir, lui répond :
- Assez pour t'raser les moustaches, p'tit con !
Inutile de préciser que tous les voyageurs présents se sont bien marrés, mais pas mon pote.

Les habitués, qui matin et soir, embarquaient au même endroit, à la même heure, ainsi vers les 17h30 à l'arrêt Cartier Bresson, celui qui desservait l'usine Bourjois : tu sais, le parfumeur ! Une volière, une vingtaine de femmes envahissaient le bus, entraînant dans leur sillage des parfums de : violettes, roses, œillets, verveine, enfin, tout ce que cette vieille Dame qu'est la société Bourjois met en : parfums, poudres, crèmes et mascaras.
Parfois, le receveur dansait sur la plate-forme avec l'une d'elles, on était loin de ce que l'on appelle aujourd'hui les incivilités (tu verrais la gueule de l'incivilité parfois), mais ne croyez pas que j'enjolive, il est toujours joli, le temps passé, Monsieur Brassens l'a chanté, je sais.
Après vingt ou vingt-cinq minutes de trajet, nous arrivons à la porte de Pantin. A droite, les abattoirs de la Villette. Ils étaient immenses ces abattoirs, reliant la Porte de la Villette à la porte de Pantin. Le matin, on y voyait des maquignons, descendant de leur bétaillère, bâton à la main, blouse noire à mi-cuisses, chapeau de feutre cabossé sur le sommet du crâne, à travers les montants à claire-voie des camions, on apercevait : des moutons, des vaches ou des cochons. Spectacle insolite que ces animaux en plein Paris !

La bouche de métro, une volée de marches descendues à toute vitesse, sur notre gauche, un immense plan du métro, à la verticale, juste dessous à l'horizontale, un immense clavier, truffé de petits boutons.
Quelle direction prendre ? Il suffisait d'appuyer sur le bouton correspondant à la station à laquelle on désirait se rendre, miracle : l'itinéraire s'affichait sur le plan, grâce à des petites lampes qui jalonnaient le parcours, c'était bien, c'était chouette, pourquoi ça s'est fait la mallette ?
Ma mère sort les tickets, petits rectangles de papier d'un jaune pisseux (autrefois, bus et métro n'avaient pas les mêmes tickets), les tend au poinçonneur, assis dans une petite guérite, placée avant le portillon automatique, actionné par un vérin. Cette porte se fermait automatiquement avant l'arrivée d'une rame, combien ont couru pour passer juste avant la fermeture !
Tout d'abord le remugle, propre au métro Parisien, une odeur unique, identifiable entre toutes, indéfinissable...
La faïence blanche sur les murs, les encadrés en faïence marron, destinés à recevoir "les réclames" : les frères Ripolin, coiffés de leurs canotiers, les blouses blanches, le suivant écrivant sur le dos du précédent. La vache "Monsavon" de Savignac, sous les pis la savonnette ; et puis aussi : "halte là qui vive" ?... Saponite la bonne lessive ! ; le livreur de pinard, fouillasse à l'est, des kils de pinard à la main "Nicolas, fines bouteilles" ; la belle Gitane, dansant dans les volutes de fumée bleue, vantant les cigarettes du même nom...
Et puis aussi la belle affiche du film de Jacques Becker : "touchez pas au grisbi". Enfin, un peu plus tard, en 1955, j'ai vu la très mystérieuse affiche du film de Clouzot : "les diaboliques", sur laquelle il était spécifié que les portes du cinéma seraient fermées, dès le début du film ! Les spectateurs étaient priés de ne pas révéler la fin ! Mystère, mystère...


La rame surgit, une "Sprague-Thomson", il y a un certain moment qu'on l'entendait : crissement des bogies au passage des aiguillages, frottement des patins sur le rail d'alimentation électrique, voitures brinqueballantes, de couleur verte, un vert foncé, les esthètes diront : "vert Véronèse", moi je dirai plutôt : crade. Puis LA voiture rouge, celle des premières classes, sièges en molesquine, contre : lattes de bois pour les secondes, aucune importance, pas de places assises aux heures de pointe !
La fermeture des portes est assurée par des vérins fonctionnant à l'air comprimé, dégueulant d'huile, actionnés grâce à l'intervention d'un préposé, placé dans la voiture de tête. Parfois, pour faire hâter les gens, il actionnait légèrement les vérins. "Tchiss, tchiss", faisait l'air comprimé en s'échappant.
J'aimais beaucoup me placer dans la voiture de tête : ainsi, je pouvais admirer le machiniste, actionnant une manette munie d'une poignée, un potentiomètre sans doute, qui permettait de réguler le moteur électrique, propulsant la motrice. Tout au long du trajet, le bruit est infernal, secoués comme des pruniers, mais bon... Nous avions l'habitude, là aussi des réclames dans les voitures : la petite fille, levant les bras au ciel, alors qu'un toutou noir, se tire avec sa tartine de confitures Bannier.
Dans les tunnels, les affiches rectangulaires : DUBO, DUBON, DUBONNET. Elles ont longtemps persistées. Arrivés gare de l'Est, nous remontons enfin. Descente du boulevard de Strasbourg, nous coupons le boulevard Magenta, puis prenons la rue de la Fidelité à droite. A l'époque, il y avait un cinéma de quartier : le Fidelio, il n'y passait que des films Arabes, existe-t-il toujours aujourd'hui ?

Nous remontons ensuite une partie de la rue de Paradis. Elle regorgeait de boutiques dont la spécialité était, et, est sans doute toujours la cristallerie, la faïence, la porcelaine, mais que du haut de gamme !
A quatorze ans, rien à foutre de la vaisselle, je préférais, un peu plus tard, vers quinze ou seize ans passer dans la rue Jarry toute proche, pour voir les prostiputes. Trop jeune, trop petit, pour qu'elles s'intéressent à moi, mais bon, l'œil a ses raisons... Avec mes copains de classe, parfois, on y passait, regardant plus les pavés que les filles. Ah, la timidité... J'voudrais ben, mais j'ose point !
Nous arrivons enfin rue Martel : au bout l'école, ma mère me laisse entrer, petit bisou, le "bonne chance" d'usage.

- Je viendrai te chercher ce soir. Tiens, prends tout de même des tickets de métro et de bus, on ne sait jamais...

La journée se passe plutôt bien, j'appris deux semaines plus tard que j'étais reçu au concours d'entrée (grandes vacances sereines en perspective). Le soir, quand je suis sorti, personne ne m'attendait. Je patiente un quart d'heure, puis je commence à remonter lentement en direction de la gare de l'Est.
Pas fier, quatorze ans, pas très grand pour mon âge, j'attends encore un peu devant la bouche de métro, puis ne voyant personne, je m'engage.
Bien sûr, j'avais déjà pris le métro, mais jamais seul, aussi je ne faisais pas trop attention et, tout à coup, je me suis senti "grand", il fallait que je montre que j'en étais capable.
En arrivant à la maison, je demande à ma mère si elle n'avait rien oublié ?

- Non, non je l'ai fait exprès, il faut bien que tu te débrouilles seul. Tu ne penses tout de même pas, que je vais t'accompagner tous les jours à l'école ?

Et bien voilà : petit, mais une bonne leçon tout de même ! J'ai emprunté cette ligne pendant deux ans, sans la moindre anicroche, ni agression d'aucune sorte, c'était sans doute des années difficiles, j'ai vu que très rarement des gens faire la manche.

La rue Martel ? Je me suis fait jeter au bout de deux ans, on refaisait le métro en classe, j'explique : le premier de la rangée se tourne vers le fond de la classe, fait semblant d'appuyer sur un bouton, en faisant PCHITT, PCHITT (l'air comprimé). Toute la rangée imite la fermeture des portes, ça donne : KLANG ! KLONG ! VLAN ! Ensuite, on saute sur place très rapidement en décollant son cul du banc. Important : ne pas omettre d'émettre un WONWONWONWON, imitant au mieux la rame ! Tout ça, avec une main en l'air, comme pour tenir une poignée imaginaire !
Très marrant, mais pas au goût des profs, surtout celui de Français, et en plus il tenait absolument à nous faire jouer une scène du Cid ! Non mais tu me vois déclarant ma flamme à une Chimène adipeuse, boutonneuse, jouée par mon pote Polo, car les classes n'étaient pas mixtes, mon bon Monsieur ! Ah la vache, je pleurais de rire, j'pouvais pas, alors à chaque fois : la lourde. Ils ont fini par me filer mon blot.

La comptabilité n'a pas perdu grand'chose et moi non plus. J'ai préféré me mesurer avec l'acier, les machines-outils, la mécanique de précision, et je ne l'ai jamais regretté.