dimanche 29 avril 2018

Semaine du 23 avril au 29 avril 2018 - Le jardinier amoureux

"Le jardinier débordant d'amour, nous vous proposons de prolonger le thème encore une 
semaine...La cueillette de vos textes en vers ou en prose n'en sera que plus prometteuse.

Avec la même consigne stricte que la semaine dernière vous demandant d'utiliser
scrupuleusement les 5 éléments suivants :
un personnage : un jardinier amoureux
un lieu : au milieu du boulevard
un objet : un rouge à lèvres
un moment : avant la naissance de Gilles
un problème ou une anomalie : le linge qui séchait dehors a disparu

Vous pouvez si vous le souhaitez écrire un deuxième texte :)

Bien entendu vous devez nous faire parvenir vos textes à l'adresse habituelle 
impromptuslitteraires[at]gmail.com d'ici dimanche 28 avril."

mercredi 25 avril 2018

Tiniak - Le jardinier amoureux


Rouge sombre

Avant la naissance de Gilles, je ne me posais pas trop la question. Je vivais auprès d’une compagne aimante, exerçais un métier passionnant; nous venions d’acheter une jolie maison à un prix raisonnable (pour un crédit supportable), dotée d’un jardin et d’un verger, située un peu à l’écart, à une extrémité peu passante d’un bourg cossu et tranquille.

Je suis jardinier. La nature me parle, je lui réponds et me consacre à son entretien. Je la bichonne. Elle me le rend bien. J’en récolte les fruits saisonniers, les parfums, les couleurs et, quand je suis mal luné, fatigué, nostalgique ou même triste, je viens y recharger mes batteries vitales, rassembler mes pensées, recouvrer le désir d’être présent au monde. Depuis la naissance de Gilles, c’est clair : je suis exclusivement amoureux d’elle… et non de ma compagne. Devenue mère, elle n’est plus femme; s’y refuse, quoi. On prétend que c’est plus fréquent qu’il ne semble. Je m’y suis résolu, peu ou prou. Ayant pris mon élan durant sa grossesse, j’ai continué, après, d’attendre la manifestation de son désir, non sans ramasser quelques gamelles à exprimer le mien.

Rendu naguère dans notre capitale régionale, principalement pour affaires, mais aussi, parce qu’étant né citadin, je n’ai jamais pu me départir totalement du plaisir de me mêler à l’effervescence urbaine, avec ses opportunités de rencontres ou son offre d’un possible anonymat; là, soudain, j’aperçus, au beau milieu du boulevard que je traversais, brillant comme un diamant, un tube de rouge à lèvres, et de marque ! Nulle femme parmi les rares passants à cette heure matinale, j’empochai l’accessoire. Plus tard, je l’aurais oublié dans la poche de ma veste si je ne l’avais senti contre ma cuisse en prenant place au volant de ma camionnette. Je le pris, le reluquai, puis le dégoupillai, curieux d’en découvrir la teinte : un rouge sombre, mais chaleureux qui eût parfaitement convenu au regard vert pâle, perçant sous l’épaisse chevelure de ma brune compagne.
Un songe m’apparut…
Sa douceur m’habita, tout du long, durant le trajet de retour.

Le soir venu, avant de regagner ma chambre, je passais par celle de mon fils et sa mère. Dans la petite salle d’eau attenante, sur la tablette qui bordait le miroir, je déposai le fringant tube de rouge à lèvres. C’était hier.

Ce matin, un silence inhabituel me tire du sommeil. Je m’habille, me lève et parcours une maison vide. Seul sur la table du petit-déjeuner, le rouge à lèvres…
Un coup d’œil dans le jardin; rien, comme dans les armoires, le linge qui séchait dehors a disparu.

Je ne rêve plus.

Marité - Le jardinier amoureux

Les pérégrinations d'une petite graine.

Une petite graine s'ennuyait à mourir. Grandir parmi ses sœurs ne l'amusait pas du tout. Elle voulait voir du pays, faire des rencontres et surtout, elle voulait être unique. Les autres petites graines la traitaient de folle et de prétentieuse mais elle ne les écoutait pas. Elle décida un jour de quitter son berceau. Elle ne savait pas trop comment s'y prendre. A force de réfléchir, une idée lui vint. Elle attendit patiemment que le vent passe par là et lui demanda poliment : 
- Dis, le vent, toi qui te promènes partout, veux-tu m'emmener ? 
- Mais où donc veux-tu aller ma mignonne ? Tu es trop petite et fragile. Je vais te semer en route. 
- Tant pis. Emporte-moi quand même. Je me languis ici. 
- Tu cours de graves dangers sais-tu ?  Je ne peux pas te prendre avec moi, je ne suis pas assez délicat pour cela. Mais puisque tu es déterminée, je propose de te déposer dans les plumes de ce merle noir que tu vois là-haut sur la branche du châtaignier. 
- Merci le vent ! Ce sera parfait. 

Le vent souleva la petite graine toute excitée et tellement joyeuse qu'elle en oublia de saluer la compagnie. Il la posa sur le plumage de l'oiseau qui s'envola à tire d'ailes vers le parc de la ville voisine où il avait ses quartiers.

Le petite graine regardait autour d'elle, très étonnée. Elle découvrait un monde nouveau, où tout allait très vite. Elle se cramponnait pourtant sur le dos du merle mais un moment d'inattention et elle tomba au beau milieu du boulevard. Affolée, elle commençait à regretter son petit bois au bord de la rivière. Elle se  morigéna en se disant qu'il était trop tard. Il fallait maintenant trouver une solution pour échapper à ces drôles de choses qui passaient rapidement autour d'elle et presque sur sa modeste personne.  Elle se cacha derrière un tube de rouge à lèvres tombé du sac d'une coquette et roula avec lui jusqu'au bord du caniveau où coulait  un filet d'eau. Ça tombait bien : elle mourait de soif.

Après s'être désaltérée, elle grimpa sur le trottoir et décida : c'est ici que je veux vivre. Il faut que je trouve un beau jardin où je vais pouvoir m'épanouir et épater les autres fleurs. Ah ça mais. Je suis aussi belle qu'une rose pensa-t-elle en se rengorgeant. Ses congénères avaient mille fois raison : cette petite graine là était très orgueilleuse. 

En se promenant dans la rue, elle ne tarda pas à découvrir, bien à l'abri derrière une haie d'arbustes et de vivaces, un jardinet où poussaient allègrement légumes et fleurs joliment mélangés. La petite graine applaudit à ce joyeux pêle-mêle et s'apprêtait à se faufiler parmi toutes ces plantes quand elle s'arrêta soudain :
- Tout doux  ! Attendons un peu. Il faut s'assurer du jardinier. Pas envie qu'il me prenne pour une mauvaise herbe et m'arrache sans pitié. Tiens, le linge qui séchait dehors a disparu ! Bizarre. Voilà pourtant un moment que je patiente et je n'ai vu personne. 

C'est alors que l'effrontée aperçut un jeune homme à l'allure bohème, les bras chargés de vêtements, qui longeait les allées, s'arrêtait souvent pour parler affectueusement à ses petits comme il les appelait :
- Oh, mes pauvres salades, vous avez soif on dirait. Je vais vous apporter de l'eau tout de suite. Oui, mes princesses, je le sais bien que vous redoublez d'éclat et de parfum quand je passe près de vous, mes magnifiques pivoines. Tu es splendide mon rosier jaune, le soleil et l'or de mon jardin. 
Et de caresser, humer et chantonner  tout en semant son linge un peu partout. 
Voilà un jardinier un peu fou se dit la petite graine. C'est sûrement un jardinier amoureux de la vie et ça me plait beaucoup. Sans plus hésiter, elle entra dans le jardin, se pelotonna sans le savoir dans un carré de carottes et soupirant d'aise, se mit en devoir de grandir tranquillement.

Un peu plus tard, le jardinier-poète vit surgir au milieu de son semis de carottes, une plante étonnante, aux feuilles étroites, à la tige nue parée d' une hampe florale où éclataient de délicates fleurs blanches et plus haut, des boutons prêts à éclore. Il appela sa femme pour lui montrer l'intruse qui se pavanait sous ses yeux. 
- Voyons chéri, tu te souviens sûrement. Nous trouvions cette fleur il y a peu dans le petit bois où nous allions nous promener avant la naissance de Gilles. On lui donne le joli nom d'asphodèle. 
- Elle est très belle comme son nom tu as raison ma chérie. Elle est arrivée chez nous en même temps que notre fils. C'est un signe et contrairement aux croyances anciennes  je pense moi qu'elle est un porte bonheur. Nous allons la garder précieusement.

La petite graine, devenue grande marqua son contentement en se penchant avec grâce vers ses admirateurs. Sa famille lui manquait un peu mais elle pensa avec satisfaction qu'elle allait à son tour donner des petites graines qui feraient leur chemin. Comme elle.

mardi 24 avril 2018

Mamée - Le jardinier amoureux

Je me souviens, il y a bien bien longtemps,  c’était avant la naissance de Gilles, mon petit-frère ...

Nous possédions un joli terrain autour de notre maison. Il était composé de quelques plates-bandes réservées aux salades,  pommes de terre, parfois haricots verts. Mais ce jardin était surtout planté d’arbustes, de haies, de fleurs, et en particulier de magnifiques rosiers aux couleurs somptueuses et variées. Pour soulager mon père, un jardinier venait de temps en temps bêcher, planter, tailler, nettoyer.

Nous avions appris que ce jardinier était amoureux fou d’une femme dont la peau était aussi fraiche qu’un bouton de rose. Et en matière de roses, notre jardinier s’y connaissait ! Elle le savait, la mignonne, et pour accentuer sa fraicheur et lui plaire encore davantage, elle faisait ressortir sa jolie bouche avec divers rouges à lèvres bien choisis lesquels portaient parfois des noms évoquant les diverses couleurs de la fleur : rose nacré, rouge fatal, rouge cerise, corail, etc. Quand il soignait nos rosiers, les fleurs lui faisaient penser aux lèvres de son amoureuse, ce qui le rendait encore plus fou d’amour et de désir… 

Nous aimions beaucoup cet homme et notre jardin était admiré. Un jour, la municipalité vint nous demander son nom afin de lui confier l’aménagement d’une plate-bande de terre inculte au milieu d’un large boulevard. Il s’agissait d’une longue allée de terre piétinée, avec quelques arbres maigrichons entre lesquels un fil à linge avait été accroché par des riverains pour y étendre de temps à autre du linge quand le soleil brillait. 

Notre homme demanda gentiment aux riverains de perdre cette habitude, retira le fil et planta des rosiers entre les arbres. Mais des récalcitrants têtus replacèrent une corde pour continuer à y faire sécher leur lessive tout en piétinant les rosiers !

Cela ne dura pourtant pas longtemps : un matin, plus de fil à linge ! Il avait disparu dans la nuit avec toute la lessive  accrochée la veille !!!

L’ensemble a-t-il été retrouvé ? Je n’en ai pas souvenir.  Mais jamais plus on a revu de fil ni de linge … Les arbres alors se développèrent et les rosiers grandirent composant une haie magnifique et parfumée, appréciée de tous les habitants y compris les anciens mécontents !... Une grande récompense pour le jardinier amoureux !... Celui-ci, lorsqu’il se maria, composa lui-même un fort joli bouquet assorti au rouge des lèvres de sa bien-aimée qui avait choisi, ce jour-là, « rose d’amour ».

Mister K - Le jardinier amoureux

Flâner… 

Ecoute, cette histoire
Avant ta naissance Gilles
Ce fut l’enfance de l’art 
Gilles !

Au milieu du boulevard 
Le goudron le rendait prisonnier. 
Le jardinier planta son regard,
Déchaussa ses yeux routiniers.
Il vit qu’un sentier rebattant les standards
S’était formé, un circuit piétonnier
A empoigner sans retard
Comme un rêve de pionnier 

Au milieu du boulevard
Naviguait funambule le jardinier 
Il pensait à Cortázar
Parcs et continuité
Où l’alchimie du vent pourrait sécher 
Le linge disparu par hasard
Espace-temps hissé hors de son panier
Recyclé en toile de gabarre 

Au milieu du boulevard 
Se tenait Prune, ses yeux véritables nectar
Et rouge à lèvres printanier 
Amoureux instantané fut le jardinier
Il s’engagea sans retard 
Lui, le sorcier des citronniers
Au Service des Espoirs Verts

Où lire Mister K

La Licorne - Le jardinier amoureux





















Je connais un jardin tout sauf extraordinaire :
Trenet ne lui aurait pas consacré un seul vers...
C'est un jardin sans éclat, un jardin solitaire
Un p'tit jardin perdu  dans un coin de Nanterre,
Au milieu du boulevard qui longe le cimetière.
Devant la vigne vierge et le vieux mur de pierre
On y sèche du linge sur deux longs fils de fer
Les fleurs y sont bien rares et l'herbe y sèche aussi...
Les passants ne s'arrêtent jamais, oh jamais devant lui
Il n'y a rien à voir pensent-ils avec ennui
Ils continuent leur marche tout au long du trottoir
Ils continuent leur marche, ils continuent leur vie
Ils passent les passants, oui, sans jamais le voir
Que ce soit le lundi, le mardi, le jeudi...
Ou même ce vendredi soir
Où le  jardinier du voisin, amoureux éconduit
S'est approché sans bruit
Et a  dérobé  d'un coup tout le linge du séchoir...
Car il aime sans retour la fille de Monsieur Krell
Et quand il a aperçu les jupons de sa belle
Qui voletaient au vent pendus en ribambelle
Alors sans réfléchir, il les a emportés...
Et chez lui, doucement, y a porté les lèvres
Y laissant hardiment une trace de sa fièvre...
Le lendemain matin, la belle bien étonnée
A retrouvé ses dessous et les a contemplés :
Au bord de ses dentelles
Avec un peu de rouge à lèvres
Avec une précision d'orfèvre
Il avait dessiné
La rose de son amour et son cœur déchiré
Sous leurs deux initiales tendrement enlacées...
Son cœur s'est emballé
C'était il y a un an...
C'était il y a longtemps...
Et voilà qu'aujourd'hui le fruit de cette idylle
Dort dans son berceau, sous les branches tranquilles
D'un jardin autrefois banal au milieu de la ville.
Le jardinier heureux... contemple son petit Gilles.

dimanche 22 avril 2018

Fred Mili - Le jardinier amoureux


Il y allait le bougre avec sa pelle, retourner et retourner la terre. Il y mettait tout son cœur, un sourire béat au coin des lèvres il pensait à autre chose.
C’était un homme cultivé comme son jardin, écrivain de surcroît et il connaissait déjà le titre de son prochain roman : « Le jardinier amoureux. » Il y réfléchissait souvent en donnant ses coups de pelle. L’intrigue était toute prête dans sa tête, le plan tout tracé. Pas question d’écrire un livre autobiographique la Lucette, en fait elle s’appelait Marie mais il n’aimait pas ce mot à double signification, n’apprécierait pas, bien qu’il y ait toujours une part de soi dans les romans.
En fait il n’était jardinier que par passion, par plaisir et puis manger ses propres légumes bio était quand même meilleur que tout ce qu’on pouvait trouver dans le commerce. Il mettait autant de passion à jardiner qu’à écrire. Il était aussi adroit avec ses outils qu’avec son clavier.
À l’inverse des autres auteurs il commençait sa journée par le jardin, à la fraîche avant que le soleil ne soit trop chaud. Ensuite il prenait une bonne collation puis s’enfermait dans son bureau pour s’atteler à son ordinateur pendant quelques heures. Ce rythme était immuable et en s’occupant de son potager il avait toujours plein d’idées qu’il pouvait ensuite appliquer. 
Il n’était pas marié et vivait seul parce qu’il n’avait jamais réussi à partager femme, jardin et écriture. Certes Lucette était son amante depuis des lustres, depuis bien avant la naissance de Gilles, son neveu d’une quinzaine d’années. Il lui consacrait un peu de temps, du jeudi soir au dimanche après-midi. Elle était agréable, une tête bien faite, une cuisinière remarquable qui cuisinait ses légumes avec savoir et ce qui ne gâchait rien, une amoureuse émérite. La seule chose qui l’agaçait étant qu’elle laissait traîner un peu n’importe où son bâton de rouge à lèvres, comme un vieux militaire il aimait l’ordre.
Son agent, qu’il rencontrait chaque semaine avait une idée précise pour la couverture, une fourche plantée en plein milieu du boulevard, l’idée ne le séduisait pas mais il serait toujours temps d’en discuter le moment venu. 
En fumant une cigarette à la fenêtre de son bureau, il s’aperçut que le linge qui séchait dehors avait disparu, si cela ne l’intriguait pas outre mesure ça lui donnait une idée pour étayer son personnage.

Où lire Fred Mili

samedi 21 avril 2018

Tisseuse - Le jardinier amoureux


De mémoire de rose...

Le jardinier amoureux
A déposé sa tête aux pieds
De la belle
Il lui a dévoilé le bouquet
De ses idées
Et s’est figé langoureux
Dans une pose artificielle



















Il rêvait de cette fleur épanouie
Mais elle s’est évanouie
Sous les frondaisons
Depuis il a perdu la raison
Et l’agilité
Seul son bouquet
Est resté éternel

Au milieu du boulevard de ses pensées
La vie s’est alors déréglée
Le linge qui séchait dehors
S’est envolé
Le jupon est passé par-dessus bord
Des rouges à lèvres ont germé
Comme des myriades de graminées



















Cela s’est passé
Bien avant la naissance de Gilles
A l’heure pile
Où Alice tombait
Au pays des merveilles
Et des abeilles
Et y rencontrait monsieur Ponti


Mister K - Le jardinier amoureux


Civil 

C’était une ville
Comme il y en a cent comme il y en a mille.
Ne restait que le vent suspendu à un fil
Le linge qui y séchait était parti en exil
Disparu ? évanoui ? dérobé ? ou en pile
Dont la blancheur des draps obnubile
Était-ce des fantômes maintenant la ville ?
Non, regardez, au milieu du boulevard se profile
Un jardinier amoureux qui se faufile
Un paquet à la main il jubile
A la pensée de ce rouge à lèvres pour celle dont il est l’il

Tout ceci se passait avant la naissance de Gilles. 

Où lire Mister K

vendredi 20 avril 2018

Célestine - Le jardinier amoureux

Le procès

On fit entrer le témoin suivant. L’accusé gardait la tête baissée et triturait son grand chapeau de paille entre ses doigts aux ongles noircis par des années de conversation avec la terre. Ses yeux, sous sa broussaille de sourcils gris, ressemblaient à ces petits lacs calmes de montagne, au petit matin, quand le soleil affûte ses premiers rayons.
- Vos nom, prénom, âge et qualité, demanda le président.
- Lefort Auguste, 72 ans. Et pas beaucoup d’ qualités, plutôt d’ gros défauts ! D’mandez à Germaine, ma moitié. Elle vous l’dira.
- Jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, levez la main et dites je le jure.
- Je l’jure, m’sieur l’juge.
- On dit monsieur le Président.
- D’accord, m’sieur l’juge.
Le juge leva les yeux au ciel. Ce procès commençait à lui brouiller l’écoute.
- Quels sont vos liens avec l’accusé ?
- C’est un ami, hein, m’sieur l’juge. C’est un grand ami, hein… J’ l’connais d’y a longtemps…Quand c’était-y donc ? J’me souviens, hein, c’était juste avant la naissance d’mon Gilou… et pis c’galopiot-là a déjà bien ses quarante ans, ’jourd’hui, hein, m’sieur l’juge ! C’est vous dire si ça passe…

Et c’était comme ça depuis le matin.  Le juge Edouard Gadoulet trouvait cette  audience abracadabrantesque. Les témoins étaient tous des bas-du-front, qui ne comprenaient rien à rien. Ses assesseurs comptaient discrètement les mouches au plafond, en taquinant leur pointe Bic. Les jurés semblaient se demander dans quelle galère ils étaient venus ramer. Des murmures parcouraient l’assemblée, où l’on pouvait, avec une oreille exercée, distinguer selon les moments, de la désapprobation, de l’effroi, de l’indignation, de la surprise et tous ces autres sentiments collectifs exprimés en rumeur un peu floue, qui animent toujours un procès quand l’accusé jure ses grands dieux qu’il est innocent alors que tout l’accable…Les journalistes tournaient comme des charognards à la recherche de leur sempiternelle pitance : le scoop, le coup de théâtre dont sont toujours friands les lecteurs. Hélas.
Cela faisait des heures que les débats s’éternisaient, et Edouard Gadoulet avait de plus en plus l’intime conviction que ce jardinier n’avait pas assassiné sa patronne, la Comtesse Adélaïde de Bois-Joli. Bien qu’on eût retrouvé celle-ci bizarrement dans sa voiture au milieu du boulevard, une dame d’onze heures piquetée dans ses cheveux auburn,  malgré les prétendues preuves avancées par la partie civile, la disparition mystérieuse du petit linge de la comtesse qui séchait dehors, ainsi que de la corde à linge d’ailleurs (corde ayant certainement servi à provoquer la mort). Jusqu’à cette inscription au rouge à lèvres sur le pare-brise « Albert m’a tuer…»
Quelque chose ne collait pas.
Cet homme qui connaissait par cœur toutes les plantes de son jardin par leur nom savant, qui parlait en tremblant de son sorbier, de ses lys oranges et de son réséda odorant, cet homme dont les seules maîtresses n’avaient été sa vie durant que la Grande Bardane, L’Aphyllante, la Véronique et la Némésie, ou encore le désespoir des Peintres, et qui faisait voyager la salle d’audience avec son Andromède du Japon, sa Bourrache du Caucase et son Chèvrefeuille de l’Himalaya, un tel homme ne pouvait pas être un meurtrier.
Pour Edouard Gadoulet, le célèbre juge blond qui fume amateur de vieux whisky, le juge réputé impavide, impassible, incorruptible, c’était un comble de se sentir tout retourné par ce jardinier amoureux de son jardin. Mais il croyait à son innocence.
Et jamais,  au grand jamais,  il n’aurait voulu conclure sa longue carrière sur une erreur judiciaire…

jeudi 19 avril 2018

Lilousoleil - Le jardinier amoureux

à l'eau de rose

Dans le grand parc du Palais royal de Coucouron sur Arzon, la fête battait son plein sous l’œil du grand maître jardinier, un génie. Les gens du monde entier et surtout les gens du monde  se pressaient auprès des massifs fleuris de roses merveilleuses s’exclamaient avec des grands  « Ah », se pâmaient avec des grands « Oh » devant cette symphonie de couleurs et de parfums. La belle Sophronue sous son ombrelle s’ennuyait fermement. Elle détestait  les roses et se demandait bien pourquoi elle avait accompagné Waudru sa cousine. 
Au détour d’un massif, Eugénie lui présenta le Maestro des roseraies qui tomba immédiatement amoureux de la Belle Sophronue. Tout dans sa personne le fit frissonner. Ses cheveux bruns frisés s’échappant de son chapeau, ses yeux verts en amande et sa bouche soulignée d’un rouge à lèvres framboise, rien à jeter se dit-il !  Il multiplia les rendez-vous, fit de son mieux pour lui parler le langage des roses mais elle restait hermétique à ses nouvelles créations. Elle préférait les ancolies, les jacinthes sauvages et les coquelicots.  Elle poussait même son amour de fleurs champêtres à sa lingerie fine … Tout en dentelle de Calais et soie Liberty’s .
Pauvre génie floral, il n’arrivait pas à conquérir la demoiselle. Un jour, il la suivit et découvrit le logis de sa dulciné.  Bien malgré lui, il subtilisa petite culotte et soutien gorge qui séchait au gré d’un doux zéphyr.
- Ah ça mais s’écria Sophronue, ma lingerie, mon linge qui séchait dehors a disparu ! Tel Harpagon avec sa cassette, elle courut partout… Elle accusa Waudru de jalousie maladive.
Le jardinier amoureux serait-il fétichiste ? Que nenni ! C’est le seul moyen qu’il trouva pour séduire la Belle en lui rapportant son précieux bien.
Cette histoire que l’on me rapporta, s’est passée, il y a bien quelque mois, juste avant la naissance de Gilles, leur premier enfant. Depuis, plus de rosiers, rien que des pissenlits et des marguerites sauvages dans un parterre, fouillis herbacé au milieu du boulevard de Coucouron sur Arzon.

mercredi 18 avril 2018

JCP - le jardinier amoureux

Le pommier de la voisine


Cela se passait neuf mois avant la naissance de Gilles, c’est pour dire…

Un jardinier gentil s’était épris d’un pommier - il est d’étranges mœurs dans la nature.
Or l’arbuste joli, que cernaient de hauts murs, logeait chez sa voisine - pareillement cernée.

La dame étant lingère, un complexe réseau de cordes quadrillait son jardin, encombré nuit et jour du linge qui gouttait, et cachait à la vue du pauvre jardinier le pommier de son cœur. Comprenant sa douleur, le vent compatissant parfois levait un voile sur son amour, et l’on vit des tempêtes de sous-vêtements s’abattre au milieu du  grand boulevard, certains imprégnés de rouge à lèvres – on l’a dit, il est d’étranges mœurs dans la nature.

Par un beau jour de Mai, le linge qui séchait au dehors disparut pour de bon, libérant à satiété la vision du pommier au bonheur neuf du jardinier.

Et tel le légionnaire képi à la main devant Mr. Seguin, on vit l’homme tremblant frapper chez sa voisine.

Sans doute eût-il été fort croquignol d’apprendre ce qu’il put bien lui dire ; et ce qu’en retour elle lui dit ; hélas nul ne le sut - eux-mêmes l’ayant tu.

Respectant saintement Lecteur et Vérité,
On voit bien que l’auteur ne dit que ce qu’il sait