jeudi 15 décembre 2016

Jujube - Un plat difficile

Permettez-moi de me présenter simplement, je suis l’œuf mimosa.

On me dispose avec mes semblables sur un plat de faïence blanche listé de bleu, dont la vieille Thérèse est la propriétaire soigneuse. Je ne sais pas si nous sommes sa fierté ou son seul recours, mais lorsqu’elle reçoit la famille, c’est nous qui ouvrons le banquet.

Nous voici donc installés sur la table, bien rangés en rond sur un lit de laitue coupée en chiffonnette.
J’entends déjà les cris d’accueil:

- Ah! Des œufs mimosa! Mamie, tu nous gâtes! Tu les réussis toujours si bien!

Moi qui suis au centre du cercle, rehaussé par un petit tapis de tomate en rondelles, je me dis que j’attire une bonne part de ce compliment, d’autant que je porte une peluche de persil sur chaque moitié pour bien marquer que ma mission consiste à ponctuer l’harmonie de l’ensemble, ce qui me donne une modeste satisfaction.
J’ai entendu une jeunette récriminer:
- Encore des œufs mimosa! Ce que c’est ringard! On se croirait dans les années cinquante!

Oui, Mademoiselle! Je succède à des générations d’œufs mimosa! J’appartiens au patrimoine de la cuisine familiale française! Et je m’en targue! Je ne suis pas servi dans vos boutiques de néfaste food qui vous donnent des boutons ou pire, des bourrelets. Je suis frais, moi, cent pour cent bio puisque j’arrive du poulailler de Thérèse qui nous cueille chaque matin.

Comme mes congénères, je suis né d’une poule bien nourrie qui m’a fait un jaune d’or franc. J’avoue que dans la paille douillette où j’étais chu, dans l’emphase des cris de triomphe de ma mère, je ne prévoyais pas le destin qui m’est échu (c’est vrai, je me plais à quelque rime à l’occasion pour peu qu’on me laisse parler de moi…). Or, voilà que je retrouvai d’autres amis dans le panier où bien que délicatement posés, nous nous sentions un peu choqués. Il faut dire que Thérèse boîte un peu «rapport à ma patte de laine» comme elle dit.

Et on nous mit dans une casserole, dans un bain froid qui peu à peu s’échauffait, devenait brûlant! Gros bouillons, chocs et rebonds, certains en bavaient, mais pas moi qui suis restée intègre et sur mon quant à soi. Un peu de repos me rendit à moi-même, quoique je me sentisse curieusement compact et rigide. Je me dis que je m’étais fortifié dans l’épreuve, sans doute parce que je me souvenais des paroles d’encouragement qu’une vieille poule dispensait à ma mère tandis qu’elle me pondait: «Oui, c’est dur, mais tu le fais! Et tu le fais parce que c’est dur, et comme c’est bien, tu le fais, même si c’est dur! ...» Bref, j’étais devenu œuf dur.

Mais la suite me fut cruelle: pensez à l’humiliation de perdre sa coquille, de se retrouver tout nu en compagnie de mes semblables aussi nus que moi! Et pas moyen d’échanger nos impressions, car une main me cueillit dans le plat, une lame me trancha, une cuillère me vida. J’avais perdu mon cœur d’or, l’intimité réfléchissante de mon être, je n’étais plus que deux barques vides, comme nous tous. Où était passé mon jaune? Avec celui des autres, écrasés sous une fourchette active, et agrégés par une mayonnaise provenant aussi du poulailler. Comme nul œuf ne saurait lire dans les très hauts desseins de Thérèse sans qui ses poules ne seraient pas, ni les œufs, ni tout ce monde plein de hasards et d’épreuves, force me fut de m’en remettre à sa volonté.

Une cuillère me remplit. Je me retrouvais, en ma figure double, empli et rebondi d’un onctueux mélange auquel nous avions tous contribué, rassuré de me ressembler, bien que reconstitué d’une substance plus souple, plus riche, «Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre».

Thérèse nous prodigua dès lors toute sa sollicitude. Une peluche de persil vint rehausser ma belle couleur, et chacun fut placé délicatement sur la salade fraîche, mais à mesure que mes compagnons me quittaient pour rejoindre le cercle, je me demandais si l’on ne m’avais pas oublié. Mais non! On m’avait réservé le centre, sur une rosace de rondelles de tomate de l’effet le plus vif! «Pourquoi moi? Je n’ai pourtant rien fait pour me faire remarquer?» me disais-je, tandis que les couverts de service commençaient leur ballet d’hélicoptère, déposant dans chaque assiette deux moitiés plus ou moins assemblées de mes compagnons… mais ce fut mon tour enfin, je quittai mon jardin de verdure déjà clairsemé et atterris dans l’assiette d’un gamin rechigné qui prétendit qu’il... ne m’aimait pas?!? Son voisin, grand dadais au teint bourgeonné, me renversa dans son assiette et, en quatre bouchées, je fus consommé.

Quand je pense au temps que Thérèse a mis pour nous préparer, à tout ce qu’il m’a fallu endurcir, non, endurer, je regrette ma mère poule qui aurait pu me couver.

5 commentaires:

  1. Voilà qu'il prend à un œuf mimosa d'en faire tout un plat. :)
    Je le digère parfaitement ton œuf dur : un texte léger en diable et tellement agréable à lire. Bravo !

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  2. Le repas vu de l'autre côté !
    Jambe de laine, je l'avais oublié cette expression ];-D

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  3. tout d'abord : chouette, Jujube est de retour :)

    ensuite, j'ai adoré ton texte, qui distille tellement de lecture à des degrés variés possibles.
    et puis, que ne ferait-on pas avec un œuf : voir les Voyages de Gulliver...

    je suis persuadée en tout cas que le discours de cet œuf, qui regrette que sa maman poule n'ait pas pu le couver, plairait à bon nombre de mes amis vegan :))))

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  4. Désormais quand je relèverai les oeufs de mes poulettes - comme chaque jour - je ne les verrai plus du même regard :)

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  5. Et c'est votre fils ça madame ? Quel oeuf !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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