vendredi 31 mars 2017

Modération des commentaires

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vendredi 24 mars 2017

AOC - Ma chère Madeleine

Le vent des globes

90 jours, il m’en avait fallu quatre vingt dix pour le boucler.

Je ne faisais pas partie des meilleurs mais pas non plus des moins bons. Dans cette histoire-là nous étions à peu près tous à égalité : de simples Hommes prêts à tout donner, acharnés à y arriver malgré les déferlantes, les tempêtes, les jours sans, les pannes, les accidents et les peurs. 90 et bien d’autres encore avant le largage de la dernière aussière que fut sa main ou plutôt son regard. C’est lui qui m’avait laissé partir en dernier. C’est elle qui m’avait accompagné tout au long du voyage. Son souvenir, quelquefois ses mots lors des vacations téléphoniques. Toujours encourageante, rassurante, jamais une inquiétude dans la voix même aux pires endroits de la planète océanique.

Mais c’était fini et je la serrais enfin dans mes bras. Il ne m’a pas fallu longtemps pour sentir que quelque chose avait changé. Oh peut-être pas grand-chose, mais tellement indéfinissable… De l’ordre d’une intensité différente, plus ardente, légèrement inquiétante…

Je passe sur les obligations d’une arrivée qui prennent un temps infini et une énergie folle, parce que je ne m’en souviens plus vraiment mais surtout parce que j’étais plus préoccupé qu’autre chose. Ça m’a semblé plus long et plus lourd que l’incroyable aventure que j’avais vécue.

Le retour à la véritable intimité rajouta un poids au trouble que j’avais ressenti. Elle ne se laissa pas enlacer, suggérant que je devais modérer mes ardeurs, mais qu’elle me proposait plutôt un petit massage en guise de cadeau de bienvenue avec un petit air taquin qui fit fuir toute inquiétude parce que je le connaissais bien celui-là. Elle avait raison, pendant l’heure qui suivit je me sentis renaître à la terre. Peu à peu, mes bras, mes épaules, mon dos se sont détendus, ont évacué toutes les tensions nées du grand large ; mes jambes ont repris contact avec une promesse de stabilité ; mon ventre s’est reconnecté avec la douceur, la tendresse, la puissance de ma vie. Lorsque ses mains se sont arrêtées sans encore rompre leur contact soyeux avec ma peau, j’ai apprécié encore un peu ce calme, cette sérénité, cet univers de plénitude puis j’ai ouvert un œil.

J’ai entendu : Veux-tu un thé ?
J’avais envie d’elle. J’ai dit Oui.
Elle m’a apporté le plaid géant et moelleux des soirées d’hiver, elle a animé la cheminée et apporté le thé accompagné de ces petits gâteaux que j’aime tout simplement parce qu’ils portent le même nom qu’elle.
Se hâter lentement me semblait être la leçon que je devais potasser en ce premier après-midi de retrouvailles ! Mais je n’avais pas dit mon dernier mot.
- - Pas sans toi, mais sans ce magnifique peignoir qui est le mien, que tu portes à merveille mais qui va te faire mourir de chaud là-dessous !

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle l’envoya aux oubliettes et se précipita sous le plaid. J’ai tout juste eu le temps d’apercevoir une jolie nuisette blanche.

Ma main trouva sa hanche et suivit la courbe de ses reins. Dans ses yeux brillait un éclat ravageur. Je sentais bien que je n’étais pas encore au bout de mes surprises, il me semblait bien sentir une légère différence, mais quand je n’ai pas reconnu ses seins, tous les vents de la planète se sont déchaînés dans ma tête.
Doucement, j’ai écarté le plaid. Sur la peau de ses épaules voyageait un frisson jusqu’à envelopper ses seins majestueux et son ventre rebondi de tendresse.

Quatre mois de silence, de secret au chaud de l’amour, « pour que tu ne penses qu’à bien nous revenir » Je ne sais pas si elle a vu toutes les étoiles, les galaxies, les nébuleuses et les comètes de l’univers dans mes yeux, mais elles y étaient. Toutes.

jeudi 23 mars 2017

Marité - Ma chère Madeleine

La maîtresse d'école.

Chère Madeleine,

Je me permets, aujourd'hui de vous nommer par votre prénom. Parce que je sais que vous ne lirez jamais cette lettre. D'ailleurs, cela me paraît curieux de vous appeler Madeleine. Pour moi, comme pour tous les élèves à qui vous avez enseigné dans notre bourg de campagne, vous étiez La Dame.

Je ne savais pas que vous vous appeliez Madeleine. C'est en prenant la pile de cahiers sur votre bureau pour les distribuer que je l'ai découvert par hasard. Et cela m'a d'abord fait un choc. A l'âge de 5 ou 6 ans, on ne se pose pas de question. Est-ce que ceux que l'on admire, qui représentent le savoir ne se différencient pas du reste des gens ? Et bien non. La Dame portait un prénom comme tout le monde. La Dame se prénommait Madeleine. Il me semblait alors que j'avais commis une faute, une incongruité en découvrant cela.

Un lien particulier m'attache à vous. Je connaissais les rudiments de l'écriture et de la lecture grâce à mon père quand je suis arrivée dans votre classe. Mais vous, vous m'avez ouvert les yeux sur le monde. Un autre monde que celui dans lequel je vivais jusque là, même si ce dernier était riche de découvertes journalières sur la nature, surtout, que j'aimais passionnément.

Vous assuriez toutes les sections avec une bonne quinzaine d'élèves en tout. Mais le silence régnait dans la salle de classe. Nous étions quatre, cette année 1955, au cours préparatoire. Vous vous occupiez particulièrement d'un camarade de CP - devenu depuis romancier connu - qui avait de grosses difficultés dues à des absences répétées pour cause de maladie. Et aussi à ses états d'éternel rêveur, ayant autre chose en tête que les leçons et le travail scolaire.

Pour vous soulager un peu, vous demandiez aux grands du certif de prendre en charge les trois autres dont j'étais. Je partageais avec André le banc d'un bureau double et je ne cessais de le harceler avec mes questions. Agacé, il finit par me dire : "tu m'embêtes avec tes opérations. Tu n'as qu'à demander à La Dame ou lui dire merde." Me croyant bêtement autorisée, j'ai répété tout haut le gros mot en m'adressant à vous. La phrase de morale inscrite chaque matin au tableau noir ayant trait ce jour-là au respect et à la politesse avait trouvé matière à développement. Je m'en souviens...Et vous aussi sans doute.

Fin septembre, les années suivantes, il m'était bien sûr, assez difficile de cesser mes vagabondages dans les prés et les bois quand sonnait la fin des vacances. Mais j'avais une telle soif d'apprendre que je me faisais une joie de vous retrouver contrairement à mes frères qui traînaient la jambe pour rejoindre l'école.

Et puis, nous n'étions pas toujours enfermés. Quelle chance les leçons de choses dans la nature ! Nous qui y vivions comme des petits sauvages ne savions pas mettre un nom sur les insectes, les plantes. Sans vous lasser vous expliquiez que les fleurs n'étaient pas seulement là pour faire joli, qu'elles avaient leur utilité et qu'elles nourrissaient les abeilles. Vous montriez, à notre grand étonnement que les champignons ne poussaient pas seulement dans les fougères mais aussi sur les arbres. Chaque sortie en plein air était un émerveillement et une source d'apprentissage pour chacun d'entre nous.

Chère Madeleine, je vous dois surtout l'un des plus grands bonheurs de ma vie : l'amour des livres.

Je vous serais éternellement reconnaissante de m'avoir inculqué cette passion qui ne s'est jamais démentie et qui m'a apporté tant de joie. Vous m'avez ouvert en grand les portes de la bibliothèque qui se trouvait au fond de la classe. Et j'y ai découvert des trésors. J'étais tellement attirée par les livres et je vous demandais avec une telle ferveur de rester en classe pendant les récréations ou après 16 heures 30 pour puiser dans ces richesses que vous m'y autorisiez quelquefois, attendrie et amusée. 

Madeleine, chère Madeleine, pardonnez ce rapprochement quelque peu osé mais ma madeleine de Proust à moi, ce n'est pas l'odeur délicate et parfumée du petit gâteau en forme de coquille de Marcel mais celle, puissante et subtile des livres.

Le goût de la lecture n'exacerbe pas mes papilles comme l'exquise pâtisserie de Proust mais il nourrit mon esprit et c'est bien une gourmandise.

Madeleine, ma chère maîtresse, où que vous soyez, sachez que je ne peux évoquer mon enfance lointaine sans que vous y soyez intimement associée. Merci.

Bricabrac - Ma chère Madeleine

Les origines de l’amour

Quand j’eus fini de réparer la machine pneumatique, dont la nébuleuse était tombée en panne, je passai acheter des fleurs sur le chemin du retour, et me rendis à la boutique qui se trouve dans la venelle sombre donnant sur la voie lactée. Beaucoup continuent à l’appeler La Queue du Lion, mais depuis que l’enseigne a changé de propriétaire, c’est La Chevelure de Bérénice. La devanture était illuminée. Je fis composer un bouquet de dénébola éclatantes, mêlées à ces géantes bleues importées de la croix du sud qu’on appelle mimosa, et le fis envelopper dans du papier cristal.

En sortant du magasin, je croisai le bouvier, qui menait paître ses sept bœufs dans les prairies étincelantes de la couronne boréale. Vers l’horizon ouest, sous le radiant du ciel obscurci, un éclair zébra un instant la girafe, tandis que le cocher, chantant a capella pour se donner du courage, fouettait les chevaux de son quadrige, fuyant l’orage qui menaçait. Je ne pus échapper tout à fait à l’averse, et lorsque je poussai la porte du sas et m’ébrouai, frappant mes bottes l’une contre l’autre, une myriade de perséides dessina en l’air la roue du paon qui se pavane dans l’hémisphère sud.

À cette heure matutinale, Vanessa arrosait nos salades. Elle sourit à mon bouquet. « J’ai pensé que, même si ce n’est pas explicitement prévu dans le protocole expérimental, ces fleurs allaient nous aider. » Vanessa acquiesça et les posa sur la table de nuit, qui dérivait nonchalamment dans la station. « La Terre a appelé, dit-elle. Nous approchons de la zone d’ombre. Il faut enclencher le compte à rebours. » À ces mots, j’accélérai mon cœur d’1 kilomètre par seconde. Elle en fit autant. J’aimerais, sans jargon, par un effort de vulgarisation qui me fasse comprendre des écoliers qui suivent notre aventure en direct, trouver des mots simples pour expliquer le programme de travail du jour. Il s’agissait de vérifier la possibilité, pour des cosmonautes entraînés, de reproduire en impesanteur les gestes de l’amour, afin de pouvoir envisager dans le futur des voyages dans l’espace en amoureux, voire, à plus longue échéance, qu’on y fondât des familles.

Vanessa est russe. Jamais je n’aurais pensé que la langue russe fût si douce et voluptueuse. Hélas, le programme était si chargé que notre baiser ne dura que le temps de survoler le Venezuela. Nous nous dévêtîmes à la hâte au-dessus du Brésil. Respectant à la lettre les instructions, nous nous livrâmes à des travaux préliminaires, qui nous occupèrent jusqu’au cap de Bonne-Espérance. Quand nous arrivâmes à sa verticale, nous étions tout près du triangle austral, dont la magnitude blonde m’éblouit. Il serait fastidieux de relater ici tous les détails techniques de l’expérience, qui dura 45 minutes comme il était prévu, et dont le succès fut salué au sol par les hourras des ingénieurs, qui l’avaient suivie sur leurs écrans. D’ailleurs, nous avons tout consigné dans un rapport accessible à tous.

La nuit s’acheva, et Apodis, l’oiseau de paradis, commença de chanter comme nous émergions de la zone d’ombre. Au hasard essoufflé de l’amour, nous flottions tête-bêche, comme les poissons du zodiaque sous l’œil bienveillant de Pégase. Nous ouvrîmes les rideaux des hublots pour admirer le jour naissant. Nous survolions Paris. La Seine s’écaillait comme un serpent gris et la pluie ruisselait des gouttières, les moineaux sautillaient dans les flaques. Je désignai à Vanessa les rues et les monuments remarquables, qu’elle reconnaissait grâce aux tableaux de l’Ermitage. « Oh, cette chère Madeleine de Pissarro », s’écria-t-elle. À moins que ce ne fût de Caillebotte. Sur sa prière insistante, nous fîmes halte et descendîmes boire un verre à une terrasse abritée, riant des passants qui couraient après leurs parapluies tordus par le vent. Elle acheta un sachet de madeleines dans une pâtisserie de la place en souvenir, et sitôt que nous eûmes regagné notre vaisseau, nous repartîmes pour le tour de la terre. Depuis ce jour, l’impesanteur nous pèse moins.

mercredi 22 mars 2017

Célestine - Ma chère Madeleine

Mât de laine

Bien sûr, j'ai des moments ouate, où la vie me comble de rester simplement assise à contempler le monde...molle et alanguie comme une baleine échouée, dans un cocon de confort.
Mais j'ai aussi des moments watt, où l'envie est là, électrique, au ventre, aux tripes. Puissante. L'envie d'avoir envie, dis, Johnny, est-ce l'envie d'être en vie ?
La vie m'attire, piège mortel. Délicieux. Fascinant. Curieuse, insatiable, insatisfaite.

Une faim qui ne se résout pas à l'immobile, au prévisible, à l'infernale routine des jours tous pareils, sans avoir l'impression de glisser le long de parois vides jusqu'à la mort par asphyxie...

J’ai essayé de me fixer tant soit peu, de me choisir un port d’attache. Avec l'idée de me sentir d’ici plutôt que de là. De m’accrocher, coquillage languide à un rocher. Mais l’appel du large est si fort, le vent des alizés tellement empreint de l’odeur douce et âpre du voyage, la mer si rugissante et si pressante au cœur, que je me suis souvent laissé embarquer vers d’autres rivages, comme on donne un coup de pied salvateur pour se dégager d'une emprise. Celle du temps grisâtre, sans doute, qui grignote nos secondes. Celle de l'habitude qui emprisonne nos raisons dans un étui.

Un temps où il est temps d’entrevoir des lieux nouveaux, d’autres vertigineux paysages, d’autres façons de traverser. Voir ! Voir des couleurs, des lumières inédites ! Ecouter, entendre d'autres voix, d'autres accents, d'autres musiques... Il y a toujours un mur à franchir. Une porte à ouvrir. Un horizon à bercer, avec un virage qui cache un mystère au loin, là-bas. Quel mystère ? Une herbe verte, un air pur...Une ville dans laquelle se perdre. Connaître, découvrir, rencontrer, apprendre, savoir... Ma madeleine de Proust, celle qui me booste, c'est mon mât de laine au rafiot de coton, c'est la mer tricotée du fil de la passion.

Je ne traverserai toujours la vie que comme une éternelle touriste, le cœur et l'âme en bandoulière.

lundi 20 mars 2017

Arpenteur d'Etoiles - Ma chère Madeleine

Madeleine et Rodolphe

- La nuit n’est jamais complète.
- Ah, vraiment. Croyez-vous ? Mademoiselle Madeleine de Landery avait dit cela avec le sourire qu’elle aimait à prodiguer pour signifier qu’elle était surprise par la subtilité d’une remarque, qu’elle voulait que l’on pense qu’elle se trouvât intelligente et, par là même, flatter celui ou celle qui l’avait émise, mais en signifiant qu’elle n’était pas tout à fait dupe d’elle-même et que son étonnement admiratif était volontairement un peu appuyé. Elle accompagnait alors ce sourire d’un regard amusé et d’un léger froncement du nez qui rajoutait à son charme un côté presque enfantin, qui ne pouvait qu’attirer la bienveillance de celles et ceux qui se trouvaient dans sa proximité immédiate.
- Une nuit est une nuit monsieur de Villeneuve-Vallas. Elle commence avec l’obscurité naissante et s’achève aux premières lueurs, dans son accomplissement définitif. Que diable lui voulez-vous de plus ?
- Le diable a bien peu de chose à voir, chère mademoiselle. La nuit comme le jour sont éternels en cela qu’ils ne commencent ni ne finissent. La rotation de la terre sur elle-même et sa course autour du soleil font qu’il fait à la fois toujours nuit et, simultanément, toujours jour quelque part. C’est pourquoi il me paraît comme une évidence, que la nuit ni le jour ne sont jamais ni complets, ni finis.

Le prince de Villeneuve-Vallas portait en lui, et en permanence, l’histoire de sa famille dont les généalogistes s’accordaient à établir la genèse dès les premières heures de l’ère chrétienne. Descendant en ligne directe d’un noble romain établi en Gaule après les victoires des troupes de César et, chuchotaient encore les méchantes langues, d’une femme légère arrivée dans les impedimenta de leur arrière-garde, il avait épousé sa jolie cousine Armande de Plany-Brincourt et la conjonction de leurs deux fortunes, bien que celle de la jeune marquise ne fût tout à fait sur un pied d’égalité avec la sienne, faisait du prince l’homme le plus riche et, partant, le plus courtisé du pays. Reconnu pour sa brillante intelligence et son immense culture, jusque dans des domaines aussi peu usités que la physique ou la mathématique, il ne cessait d’être invité dans les soirées où se pressaient une aristocratie désoeuvrée, à peine troublée par les bruits de bottes sporadiques entendus à la frontière de la lointaine Russie dont on murmurait que le Tsar aurait tôt ou tard, mais à coup sur, raison.

Appuyé négligemment sur le piano où la toute jeune mademoiselle de Martimpré, en qui tous voyaient une future concertiste de renom international, s’apprêtait à jouer un nocturne de Chopin, lui-même s’étant offert pour tourner les pages, le prince avait distillé son explication d’une voix grave et mélodieuse, sans afféterie, mais avec l’orgueilleuse humilité que l’on inculque dès la plus tendre enfance à ceux de son rang. Son élégance raffinée mais non ostentatoire et le bleu marin de son regard lui avait assuré d’innombrables conquêtes féminines et son récent hymen n’avait en rien calmé ses ardeurs. Armande avait très vite compris qu’il lui fallait trouver consolation dans les quelques heures hebdomadaires qu’il lui consacrait, dans la poursuite des bonnes œuvres auxquelles sa mère l’avait initiée et, comme on le murmurait du côté de Notre Dame de Grâce où le couple avait un domaine très prisé par la bonne société normande, dans des amours saphiques avec Miss Pimbercoat la gouvernante anglaise au teint de rose.

Le prince fit un signe discret et un autre vint prendre sa place auprès du demi-queue. Les premières notes de Chopin résonnèrent dans le grand salon et les invités furent bientôt pris par le charme évident et le doigté exceptionnel de la pianiste. Le prince s’approcha de mademoiselle de Landery qui ne l’avait pas quitté des yeux depuis son discours. Il tenait deux coupes du meilleur champagne et lui souffla à l’oreille :
- Nous pourrions prolonger notre conversation ailleurs, chère Madeleine.
Elle considéra la taille bien faite et les mains soignées de Rodolphe, fronça à nouveau le nez et dessina sur ses lèvres un sourire, où l’enfantin avait fait place à une certaine forme de provocation ironique.
- Il paraît que l’étage regorge de tableaux de l’école de Barbizon.
- Comment donc savez vous cela ? Vous disiez encore tout à l’heure que vous n’étiez jamais venu dans cette demeure, "la plus provinciale qu’il soit".
- Norpois me l’a confié pas plus tard qu’hier : "ah, vous allez chez les Gardy ? Ils ont une superbe collection de ces jeunes artistes, comment dire … naturalistes !"

Il avait dit "Norpois", et non monsieur de Norpois, ou le marquis de Norpois ou même monsieur l’Ambassadeur Norpois ainsi que l’eussent dit des personnes moins introduites dans la haute société. Ce "Norpois", bref et amical avait pour intention non pas de montrer sa qualité car il savait l’inutilité que tous ici le connaissaient, mais il voulait ainsi que Madeleine de Landery se sentît hissée à son rang, pensant qu’elle même pourrait dire aussi "Norpois" comme une évidence, qu’elle en fut flattée et qu’elle l’admirât encore d’avantage.

Ils avaient doucement gagné le fond du grand salon où jouait mademoiselle de Martimpré sous le regard rempli de larmes d’émotion et de fierté de madame sa mère. Arrivés ainsi au pied de l’escalier de marbre, ils montèrent prestement. L’assemblée était tant absorbée par le romantisme de l’auteur et la finesse du jeu de l’interprète que personne ne remarqua leur esquive.

Lorsque le Prince poussa la porte d’une des chambres de l’aile ouest, Madeleine s’arrêta un instant : écoutez Rodolphe, ce n’est plus Chopin.
- Non, c’est Vinteuil, un compositeur qui monte. Et cette expression "qui monte" avait dans la bouche du prince quelque chose de populaire et de surprenant qui fit frissonner Madeleine de Landery, comme une fille du peuple eût, dit-on, pu frissonner d’excitation à la vue du couteau qu’exhiberait devant elle un mauvais garçon à visage d’ange.
- Venez maintenant, Rodolphe, n’attendons plus.
- Soyons discrets, ce sera encore plus divertissant.
- Rassurez-vous je ne suis pas La Berma et peu adepte du contre-ut, cher Prince.
- Ne me sous estimez pas, mademoiselle, mais nous ne devons en aucun cas prendre le risque de réveiller le petit Marcel.

Laura Vanel-Coytte - Ma chère Madeleine

Ce soir, j’attends Madeleine [1]
Que j’ai vue au Palais des Beaux Arts de Lille dans sa « tentation » de Sainte 
Par Jordaens ; Jordaens [2] que Nerval cite parmi les peintres qui l’intéresse,
La « bionda e grassota », thème en commun avec son ami Gautier ; Marie-Madeleine
Ancienne courtisane qui se réfugie dans une grotte, que l’on vient tenter : vanité et luxure

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine que j'attends là [3]

Vanité, vanité, tout n’est que vanité ; le crâne symbole des Vanités pour Madeleine
Ce soir, j’attends Madeleine
Madeleine avec son vase de parfum, son attribut, que Witz représente avec Ste Catherine [4]
Une pénitente avec une martyre sur un panneau qui marque l’histoire du paysage
Ste Madeleine est aussi symbole d’amour : elle, le Christ et l’Eglise
Aller voir le musée Georges de la Tour à Vic-sur-Seille

Elle est tellement jolie
Elle est tellement tout ça
Elle est toute ma vie
Madeleine que j'attends là [5]

Revoir la « Madeleine à la veilleuse » : se perdre dans sa lumière ténébreuse à la Caravage
Ce soir, j’attends Madeleine
Que René Char évoque « qui veillait » lors d’une rencontre dans le métro, fulgurance
___________________________________________

[1] "Madeleine" par Jacques Brel https://www.lacoccinelle.net/950418.html#GPPa2ghVRjbcuqvh.99
[2] Vers 1620
[3] Id.
[4] Vers 1440
[5] Id.

Jacou - Ma chère Madeleine

Ma chère Madeleine,
Le printemps est en veine,
Et nous souffle sa chaude haleine.
N'as tu point quitté tes bas de laine?
Ton bonnet, tes mitaines,
Quitte le coin du feu, et tes lectures proustiennes.
Ne sens-tu pas sur ta peau porcelaine,
Des rayons ensoleillés, la caresse sereine.
Laisse donc, sans que rien ne te freine,
Tes oripeaux , en quarantaine.
Révèle-nous ce corps de reine,
Ne crains plus ce capitaine,
Qui osa t'appeler vilaine.
Pour moi, tu seras toujours la Belle Hellène,
Dans mon refrain, ma cantilène,
Sur des airs madrilènes,
Nous irons par les monts et les plaines,
Cueillir la marjolaine,
Nous roulant dans la verveine,
Amants, à la claire fontaine,
Je ferai de toi ma châtelaine.
Mais je te vois incertaine,
Crois-moi, ces mots, ne sont pas paroles vaines,
Encore moins des fredaines.
Faut-il qu'à tes pieds, encore enveloppés de futaine,
Je m'incline, et dépose, ma sirène,
Des baisers sur cette scène,
Et qu'à moi confiante, ils t'amènent.

Andiamo - Ma chère Madeleine

Le parfum des saisons.

Ma banlieue, celle du Nord-Est de Paris, avait une couleur : le gris, "gris souris effrayée", une jolie teinte, genre "ciments Lambert".

Les baraques n'étaient pas peintes, il n'y avait pas assez de sous pour ça ! Alors elles étaient toutes un peu tristounettes, parfois l'une d'elles se distinguait, faite de briques (et de broc diront les mauvaises langues), il y en avait même en bois, recouvertes d'un genre de linoléum goudronné, tout noir, tenu par des liteaux de bois, du plus bel effet, mais si monseigneur !

La rue, même pas goudronnée, de la caillasse, des trous commacks, une dinde aurait pu y faire son nid, c'est dire.

On s'en foutait vu que personne n'avait de voiture. Les seules qui osaient s'aventurer dans cette rue défoncée étaient celles qui livraient l'épicier du quartier : le laitier, le livreur de pains de glace que l'on suivait l'été pour récupérer les éclats de glace, qui jaillissaient lorsqu' en quelques coups de poinçon, le livreur coupait un pain en deux. On récupérait ces petits éclats d'eau gelée, puis on les suçait tout contents, un sorbet ! Il n'y avait pas de réfrigérateurs chez nous, ni ailleurs du reste !

Et puis, rarement heureusement, le corbillard, ce sont les dernières voitures à chevaux que j'aie connu.

Avec l'été revenaient les odeurs. Pas de tout-à-l'égout, des fosses septiques pour les mieux nantis, les autres, fosses d'aisance, et quand Richier (le vidangeur) se ramenait pour vider les cuves, j'vous décris pas la fragrance ! Ça fouettait vilain dans la strass !

Alors on se mettait à côté du camion, et tous en choeur, rythmé par le bruit de la pompe, on entonnait le : "pompons la merde, pompons la gaiement, etc." Bien sûr, les vieux à la fenêtre nous engueulaient en nous traitant de "p'tits cons !"

Les plus économes avaient la sacrée sainte "tinette", vidée consciencieusement dans le jardin, ça en faisaient des beaux légumes, pas d' OGM à la con, que d'la nature, bien grasse, fallait pas être délicat, quand t'avais vu le vieux d'à côté déverser sa merde dans les plates-bandes et qu'après il te proposait un chou bien gras ou des tomates bien juteuses, en guise d'amitié, et bien on était tout content, merci voisin ! Et puis "à ch'val donné, on ne regarde pas la bride !"

Pour les eaux usées, on avait un "tout-au-caniveau", les eaux de pluie, les eaux de vaisselle, les eaux de la toilette.

L'hiver, quand il gelait, c'était chouette, des superbes glissades dans les rigoles, les casse-gueules aussi quand les galoches accrochaient un caillou.

Ah oui, les galoches, en bois les semelles, mon père y clouait des semelles de caoutchouc, il achetait sur le marché des plaques d'un caoutchouc très noir, avec écrit dessus dans des petits ovales "Wood-Milne". Z'avez connu vous ?

D'autres copains portaient, sous leurs semelles, des rangées de clous à têtes hémisphériques, plantés à touche-touche, ça faisait un foin quand ils marchaient ! Et quand, prenant son élan, un de ces "ferrés" s'élançait sur une dalle de ciment et se laissait glisser, ça faisait des étincelles sous ses galoches !

Ah putain, la classe, Spiderman et Batman pouvaient aller se faire coller, le plus fortiche c'était not' pote ! Des pompes lance-flammes, même les Ricains y z'avaient pas !

Le printemps arrivait, le linge à sécher était moins raide sur les cordes tendues dans les petits jardins, il ne gelait plus, on observait si la voisine faisait sécher "ses serviettes du mois", dès fois qu'elle soit encore enceinte !

Les pêchers, cerisiers et autres abricotiers en fleurs commençaient à répandre un doux parfum, les hannetons revenaient en masse, des escadrilles ! J'avais un copain qui disait des espadrilles, ça nous faisait marrer !

Il n'y en a plus des hannetons, décanillés, ratatinés, merci DDT ! Des hirondelles aussi, il y en avait partout, leurs cris aigus perçaient le silence des soirs d'été (c'est beau comme du Delly !).

La chaleur venant, flottait dans l'air le parfum enchanteur de l'eau croupissant dans les caniveaux. En un mot, ça renaudait méchant, ça schmoutait grave dans le coin, j'avais un copain un peu poète qui disait : "je sens venir l'été", il n'y avait pas besoin d'être nez chez Chanel, pour apprécier les relents de la flotte stagnant dans les caniveaux.

Dormir la fenêtre ouverte relevait des coulisses de l'exploit, Paris-Berlin sans pisser, pour éprouver la satisfaction de s'épancher sur ce putain de mur avant qu'il tombe, de la gnognotte, de la roupette de chansonnier comme dirait Alexandre-Benoît.

Et ces endoffées de larves de moustiques qui grouillaient là-dedans, t'en serais pas venu à bout avec ton Baygon à la con ! Vaccinées, immunisées, mithridatisées qu'elles étaient les fumelardes. Vivre dans une daube pareille, c'est pas ta p'tite bombe à la con qui les auraient inquiétées ! Revigorées, oui, du peps, une chienlit, ces mosquitos-là !

Tu penses, leurs vieux avaient résistés aux bombardements, au napalm, à l'ypérite, à Hiroschima et même au troisième reich, alors ta bombinette...

Tout compte fait, ça ne gênait pas trop, on était habitués, et puis l'hiver était bien loin encore, l'école aussi, les magasins n'étalaient pas les fournitures de la rentrée dès les grandes vacances commencées.

Marchands du Temple, grevures, de quoi démoraliser des générations d'écoliers ! On jouait dans notre chère rue jusqu'à.... très tard, puis on rentrait pour se coucher, la tête encore pleine des conneries de la journée !


Vegas sur sarthe - Ma chère Madeleine



Belle à croquer

 

Ma chère Madeleine êtes belle à croquer
sous vos airs de ne pas y toucher, démoniaque 
moulée comme il se doit en coquille saint Jacques
quel grand maître étoilé vous conçut, quel toqué?

Qui vous a accoutrée de ce sachet fraicheur?
si vous n'étiez pas de si près attifée
je vous conduirais bien à la pause café
vos éclats de noisettes sont si accrocheurs

On vous fit veloutée, pulpeuse à Commercy 
au point qu'un écrivain du côté de chez Swann
fondit en un instant et créa son Oriane

Rattrapons vous et moi enfin le temps perdu
plongez sans hésiter au nectar défendu
ne me condamnez pas aux bouts de pain rassis


Où lire Vegas sur sarthe

Semaine du 20 au 26 mars 2017 - Ma chère Madeleine

D'objets mal lunés en objets mal lunés, nous vous proposons de revenir à votre : 
"Chère madeleine" (thème qui nous est suggéré par Tiniak) :

Pas besoin de s'appeler Proust pour évoquer un goût particulier auquel vous êtes attaché(e)s, à moins qu'il ne s'agisse d'une Madeleine, très personnelle et, donc, majuscule...

Quoi qu'il en soit, en prose ou en vers, votre texte devra nous parvenir avant dimanche 26 mars minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

dimanche 19 mars 2017

Stouf - Les objets mal lunés

Libres

Courrons très vite, il faut fuir, le pervers est à nos trousses !
Là, l' escalier roulant, le trome, oui engouffrons nous comme des oufs que nous sommes, libres.
A gauche ?
Non, à droite !
Tout droit.
Ok.

Station Strasbourg Saint-Denis... le quai vers la porte Clignancourt ?
A gauche !
Non, à droite !
Tout droit
Ok.

Merdre, le pervers est derrière, il crie parce qu' il n'a pas payé sa mensualité et que son passe Navigo ne fonctionne pas. Gros... ici, au pied !
Ta gueule... plus jamais, pense le chien qui court avec ses nouveaux amis, le collier et la laisse (qui traine un peu), ils n'aimaient pas le maître lorsqu'il les amenait au bureau de vote, ça puait la mort.
Les portes du wagon se ferment, les potes sont dedans (merde, c'est la cohue et y a une conne à smartphone qui marche sur la copine laisse mais elle s'en fiche car elle a un moral d'acier) et regardent par la vitre l'autre con, qui est passé en fraude et qui s'énerve d'avoir perdu son chien.

Il se passe quoi ? demande la copine laisse.
Tout est cool, disent les deux autres, elle est rassurée .
Ouah la... porte de Clignancourt... c'est cheulou tout de même, y a plein de gens originaires du Maghreb et puis d'autres qui sont noirs.

Bon, vaille que vaille, les trois amis s'en vont par les rues, ils boufferaient bien un truc... du moins, c'est gros le chien qui en parle.
Tiens, une poubelle... y a quoi d'dans ?
Ouah... un sans-avec abris !
Bonjour, je suis Iben Rushd le philosophe arabe, il se passe quoi ?T'es méchant monsieur ? demande la laisse, qu'en a marre tout de même assez de se faire marcher dessus.
Mais nan sœur, j'avais faim et ici il y a tout ce qu' il faut, en plus je suis un adepte de la secte de Bob Marley No woman no cry . Tu veux que je te libère ?
Oui.

Le clebs et le collier aussi ?
Oui.
Zyva... c'est fait !
Cool !

Le gros bouffe les restes du repas de madame Leïla (femme de Moshé ben Josué le Narbonnais), le collier réfléchit à de futurs voyages imaginaires et la laisse amoureuse trône fièrement dans les mains de son libérateur monsieur Averroes.
Elle est pas belle la vie ?

samedi 18 mars 2017

Saraline - Les objets mal lunés


Dans ma boîte à outils, y’a des clous ; normal pour une boîte à outils, me direz-vous ! Oui, mais, dans ma boîte à outils, il n’y a plus que des clous sans tête, ni tête  plate, ni tête bombée, encore moins tête homme. Il  n’y a plus que des clous qui s’entêtent à se dérober sous mon marteau et qui ne sont plus d’aucune utilité puisque je ne peux plus les planter, ni dans le bois, ni dans le contreplaqué.
Comment ai-je pu imaginer qu’on pouvait planter un clou sans lui cogner sur la tête ?
Ça ne vaut pas un clou, tout ça ! J’en ai bien conscience, je suis résolue à y mettre très prochainement bon ordre : je vais me mettre à la tapisserie.

vendredi 17 mars 2017

Arpenteur d'Etoiles - Les objets mal lunés


TELE REALITE
Des objets pas très sympathiques.


Il y a six mois j’ai répondu à une annonce sibylline : cherche humain capable de dépasser sa condition pour expérience unique. Sibylline certes mais attirante. Enfin pour quelqu’un comme moi. Quelqu’un qui ne risque plus rien puisqu’il a déjà tout perdu. Quinze jours plus tard j’avais un mail : rendez-vous jeudi à New York. Venez accompagné. Accompagné, tu parles si j’avais le choix. Heureusement, Alice était là. Alice est toujours là.

Immeuble de luxe avec concierge galonné qui vous emmène au dernier étage. Tapis épais, baies vitrées sur l’Hudson, vue imprenable. J’ai été reçu par la RH puis par le grand patron. Je leur ai raconté comment j’ai perdu mes deux jambes et l’usage partiel de ma main gauche dans un accident de surf. Ma planche de surf s’était fendue et les requins étaient joueurs. Puis j’ai rencontré le psy. Je lui ai dit ma vie d’avant.
« Dissolue » a-t-il conclu dans un sourire. J’étais beau, élancé, sportif de haut niveau. J’ai un QI de 158 et je parle cinq langues. Alors bien sûr, les nanas, j’en ai eu à la pelle. Des blacks épicées, des slaves translucides, des japonaises coincées au début, des latines volcaniques et quelques françaises raffinées. Je passe les américaines évaporées, botoxées, hystériques et moralisatrices.
« Donjuanisme » a-t-il rajouté avant de clore l’entretien. J’en ai eu, mais pas mille et trois, loin de là. Et Alice, je l’ai même pas embrassée, alors que c’est sans doute la seule qui me plaisait vraiment. Et qui me plait encore.

Six mois de test, d’examens en tout genre et d’entraînement intensif. Je suis baraqué du haut comme jamais. Ils m’ont fabriqué un fauteuil High Tech du tonnerre, bourré d’électronique, d’intelligence artificielle. Il obéit à ma simple pensée. Il se plie dans tous les sens possibles sans que j’en sois perturbé d’aucune façon. J’ai l’impression d’être né avec, qu’on a grandi ensemble. Je peux tout faire. Même l’amour. J’ai essayé avec l’épouse du boss. Elle croyait qu’elle me faisait la charité ou qu’elle faisait avancer la science. Il se murmure que depuis elle a des langueurs. Moi, je pensais à Alice.

Alice est maintenant dans la grande salle des commandes, matée par les ingénieurs et des techniciens bavant. Longues jambes, poitrine affolante, peau veloutée et regard mauve. Je suis pas sûr qu’ils soient tous aussi attentifs aux cadrans et aux écrans qu’ils le devraient. Curieusement, quelques écrans se brouillent … à vrai dire, je m’en fous un peu.

Elle était sur le bateau qui m’a ramené sur la plage. En kit, mais c’était déjà pas si mal. Depuis on ne se quitte plus. Elle pousse mon fauteuil et on se marre du regard des autres. On est comme les deux doigts de la main. La droite bien entendu.

Le compte à rebours est commencé. Dans quelques minutes je serai propulsé par plus de huit méga newtons. Direction l’espace interstellaire. C’est joli comme mot, « interstellaire ». Ça cache une réalité beaucoup moins glamour. Le premier handicapé dans l’espace. Un coup de pub colossal. Les plus grosses sociétés mondiales se sont précipitées pour sponsoriser à des hauteurs faramineuses. Les parois de ma cabine sont couvertes de logos. Je serai filmé vingt-quatre heures sur vingt-quatre et vu dans le monde entier sur des canaux réservés et payants. Il paraît qu’il y a déjà plus de neuf cent millions d’abonnés. Une télé réalité jamais vue jusqu’alors. Les multinationales se frottent les mains. La télé-réalité est la pire des choses, mais celle-ci est sidérante.

Nous ne sommes que quelques-uns à savoir que le voyage est sans retour. Le nom officiel de l’opération est "chercher les forces neuves". Le vrai nom est "opération Laïka II". Le reste n‘est que littérature. Vague poésie. Nébuleuses, planètes, comètes : des trucs de roman de gare pour émouvoir la ménagère de moins de cinquante ans. Rien de plus. En tout cas je n’en reviens pas qu’ils aient cru à mes motivations. Genre un petit pas pour l’homme … etc … Un petit tour de roue pour l’homme, d’ailleurs. Une preuve supplémentaire que le monde est gouverné par des naïfs dangereux.

Allez. Ça va bientôt pousser fort. J’espère que mon fauteuil est bien calé. Alice a glissé dans ma poche les petites pilules bleues. Je vais bousiller leur projet et ça, ça m’éclate. En même temps je me dis que le suicide en direct va faire grimper l’audience à des niveaux ahurissants. Tant pis. Dans deux minutes je les croque et adieu ce monde étrange. J’aurai à peine quitté la terre mais j’aurai déjà fait une partie du chemin pour le ciel : Alice est un ange.
Tiens je la vois sur mon écran. On se fait notre signe indien à nous. L’amour est plus fort que tout.

Ciao Bella.

Bricabrac - Les objets mal lunés

Nous deux

J’arrivai en avance à la gare et m’assis sur ma valise. Je sortis Nous deux de ma poche et me plongeai dans le roman-photo, dont le titre était : « À cœur ouvert », et qui racontait l’histoire de deux amants. Lui, Bernard, chirurgien de renom, spécialiste des transplantations, grand, les cheveux bruns, les yeux bleus avec une Maserati blanche. Elle, Isabelle, anesthésiste recherchée, titulaire d’une chaire de lutte contre la douleur, blonde avec de grands yeux verts, belle, élancée, un maquillage discret rehaussant son éclat, très élégante avec ses talons aguille rouges. Sur les premières vignettes, on les voit dans un parc arboré. Bernard est occupé au verger à greffer une branche de cerisier sur une souche de merisier. Lui, pourtant si précis dans ses gestes à la clinique, donne de grands coups rageurs de sécateur. Plus loin, Isabelle, si efficace à soulager les patients en salle de réveil, pleure dans ses mains, prostrée sur un banc de pierre de la roseraie, en proie à une vive souffrance morphino-résistante. Soudain, tous deux se lèvent et marchent résolument l’un vers l’autre. Quand ils se rejoignent, une dispute éclate, si violente que les pigeons qui voletaient sous la verrière s’abattirent sur le ciment en caracoulant d’effroi, et que tous les voyageurs présents sur les quais tournèrent leurs regards vers moi.

Gêné, j’interrompis ma lecture, attendant qu’ils se détournent. Des hommes et des femmes en blouse balayaient la poussière pour la disperser. On voyait des enfants extirper des poubelles, sous l’œil approbateur des adultes, les papiers des bonbons qu’ils suçaient. Quelques fumeurs ramassaient des mégots et, bien que ce fût interdit dans l’enceinte de la gare, en tiraient des bouffées avant de les allumer machinalement pour les remettre dans leur paquet. D’autres garnissaient les présentoirs du point de presse des journaux et des magazines qu’ils portaient sous le bras. Je sortis un sandwich au jambon de mon estomac. Au fur et à mesure que je le mâchais, il s’étira jusqu’à atteindre la taille d’une demi-baguette, avant de s’émietter, se réduire en farine, et se métamorphoser en un champ de blé piqueté de coquelicots et de bleuets sur une vieille affiche des chemins de fer. La feuille de salade profita des courants d’air du hall pour prendre son envol vers sa serre natale, et un cochon rose, échappant en couinant au couteau du boucher, s’enfuit de la gare pour aller retrouver ses frères et sœurs dans la porcherie. Je repris ma lecture.

Bernard et Isabelle, dont on n’aperçoit que les yeux bleus et verts comme d’un couple vairon, se tiennent au bloc de part et d’autre de la table d’opération. L’intervention a duré cinq heures. Bernard dit, en plissant les yeux : « Le voilà sauvé. » Isabelle acquiesce par un clignement des paupières. Leurs visages se rapprochent lentement au-dessus du champ opératoire sanguinolent et leurs lèvres se joignent. C’est leur tout premier baiser, mais lorsqu’ils réalisent qu’ils portent encore leurs masques de chirurgien, et peut-être aussi parce qu’à cet instant retombe toute la tension de cette opération de la dernière chance, ils sont pris d’un fou rire qui scelle leur amour, ou d’un rire qui scelle leur amour fou, ils ne savent plus bien dans ce tourbillon qui les emporte. Les internes, les assistants, les panseurs, l’équipe infirmière applaudissent, émus par le succès de l’intervention et par cet amour naissant. Des contrôleurs qui rejoignaient leur bord s’enquirent de ce qui se passait, et, mis au courant, adressèrent à Isabelle et Bernard de vives félicitations et tous leurs vœux de bonheur. J’écrasai une larme furtive, et, l’heure ayant tourné bien plus vite à l’envers qu’elle ne tourne à l’endroit, je courus sur le quai pour attraper mon train, qui s’ébranla aussitôt.

Le wagon cahotait à petite vitesse, comme s’il avait descendu précautionneusement un escalier de verre. « Quelque chose ne tourne pas rond », dis-je à mon voisin au bout d’un moment. « Ça tourne même carrément carré, me répondit-il, le conducteur a dû se tromper. Nous partons à reculons. » Je regardai par la fenêtre et vis que le train, qui en avait fini avec les marches délicates du perron, au lieu de s’encanailler dans les aiguillages désordonnés de la banlieue, traversait la place de la gare, écartant les badauds qui s’amusaient au spectacle changeant de la rue ou faisaient cercle autour des avaleurs de feu et des cracheurs de sabres, ceux-ci leur jetant des pièces qu’ils tiraient de chapeaux posés sur le pavé. Nous nous engageâmes dans la grande artère commerçante qui fait face à la gare. Des chalands vidaient leurs paniers sur les étals des marchands, des intellectuels portaient aux libraires des livres dont les pages n’étaient pas coupées. Devant un magasin de chaussures, je vis sortir des clients en chaussettes pour aller prendre l’autobus, et d’un magasin de robes de mariées jaillit une fiancée complètement nue et radieuse, ce qui me fit souvenir d’Isabelle et Bernard, que j’avais, par distraction, délaissés.

On est dans le bureau du médecin-chef, à qui revient également la charge de coordonner les urgences. Il a convoqué Bernard, le brillant cardiologue, et Isabelle, l’anesthésiste prodige, qu’il a fallu réveiller. Ces deux-là, il le sait, se détestent. Isabelle pense que Bernard, malgré ses diplômes prestigieux en cardiologie, a un cœur d’artichaut. Bernard trouve que toutes ses années de formation ont rendu Isabelle soporifique. Mais le grand ponte n’a pas le choix. « Nous n’avons pas le choix, dit-il. On vient d’admettre un jeune homme dont le cœur a lâché. Vous êtes les seuls à pouvoir le sauver. Je vous demande de faire équipe. Exceptionnellement de coopérer. » Les deux praticiens échangent un regard mauvais. Mais leur sens du devoir l’emporte. Bernard soupire : « J’ai fait le serment d’Hippocrate… » « Le serment d’hypocrite », murmure Isabelle entre ses dents, qu’elle a parfaitement blanches. Ils quittent le bureau du patron et, pour se procurer les antiseptiques, analgésiques et philtres magiques nécessaires à la délicate opération à cœur ouvert, se dirigent sans une parole vers la pharmacie. Justement, le train, se faufilant habilement dans le trafic automobile, faisait halte devant une officine, avec un soupir d’antique locomotive à vapeur.

Levant le nez de Nous deux , j’aperçus la croix verte de la pharmacie. Je remarquai un jeune homme qui courait à perdre haleine sur le trottoir, le teint pâle, portant les mains à sa poitrine. Me penchant à la fenêtre, je le vis grimper sur le marchepied, mais, déjà, il ouvrait la porte du compartiment et s’affalait en face de moi dans le miroir. A cet instant, le train redémarra doucement. Les passagers poussèrent des vivats et des cris de joie, car il avait enfin repris le sens de la marche. « Ça va mieux, dit le jeune homme en me souriant. Beaucoup mieux. ». Les couleurs revenaient à ses joues. Le train accéléra rapidement tandis que la campagne et les bois s’approchaient des vitres à grande allure, et nous partîmes en voyage.

Tiniak - Les objets mal lunés

SUGGESTIONS OBJECTIVABLES
(EN MODE MINE HEURT)


Rien n'est plus terrible... 'rible.. 'rible !
que ta flèche manquant sa cible
nubile archet, Ô Cupidon
piétiné par nos rigodons
Et allez donc !
Woup ! Woup ! Don don, don daine, dindons..

Non, ça ! Rien n'est plus terrible que
cette ombre logée dans tes yeux
Petite Fleur de peau fragile
massacrée jusqu'à l'infertile
par l'imbécile
orné d'un sourire indélébile

Et rien de plus effroyable... 'iable !
que de s'asseoir à cette table
avec le diable pour devis
et de son sang signer son pli
pour un répit
qui ne viendra jamais ! Ça, c'est dit !

Alors... pour un clou mal planté ?
pour une porte mal fermée ?
une bouteille mal bouchée ?
une chaussure mal lacée ?
une wassingue mal séchée ?
Tu voudrais quoi ?

Que je pleure ? Non, mais regarde-moi !

Où refaire ses contes...

jeudi 16 mars 2017

Gene M - Les objets mal lunés

Un évènement minuscule et étrange dérégla un beau dimanche de Mars.
C'était vraiment une belle journée : ciel limpide, un je ne sais quoi
de léger dans l'air qui annonçait le printemps tout proche.

Je ressentis alors l'envie de me replonger dans un de mes livres
favoris : Citrons acides de Lawrence Durrell. Un joli programme
s'annonçait pour cette matinée : petit déj sur le balcon et lecture de
mes passages préférés.

Je me dirigeai vers la bibliothèque de ma chambre où se trouvait le livre désiré.
Alors que je le cherchais avidement , un petit ouvrage s'éjecta de
lui-même. Je le ramassai et le rangeai sans y prêter attention toute à
ma recherche. C'est alors que le petit récalcitrant s'échappa à
nouveau. Agacée, je le pris afin de le remettre en place une nouvelle
fois lorsque son titre me frappa comme une gifle: L'ART DE DISPARAITRE.

Je le feuilletai rapidement et m'aperçus avec stupeur que ce n'était
pas un roman mais un guide pratique ! L'auteur, Jean Dupont,( on ne
peut pas faire plus passe partout) y détaillait toutes les ficelles
afin de réussir son départ sans laisser d'adresse. Il recommandait de
s'y prendre longtemps à l'avance, de réunir le plus d'argent possible
car larguer les amarres coûte cher...

Avais-je vraiment eu l'intention de partir, étais-je si désespérée ?
Je n'en avais aucun souvenir. Ou bien avais-je occulté tout cela .
Chacun a sa part d'ombre, tout le monde sait cela.
Troublée, je ne cessai de m'interroger. J'avais oublié "Citrons
acides" et mon joli programme de la journée.

La faute à un petit livre mal luné.

mardi 14 mars 2017

Marité - Les objets mal lunés

Matin chagrin.

Je marche. Vite. Tête basse. La journée a vraiment mal commencé. Je me suis réveillé en catastrophe. En retard. Comme d'habitude. Impossible de mettre la main sur mes lunettes. Celles-là me jouent des tours pendables. A croire qu'elles se déplacent toutes seules pendant la nuit. Et bien sûr, la cafetière en a profité pour rester muette puisque je n'arrivais pas à appuyer sur le bouton pour la mettre en route. Une irrésistible envie de la jeter par la fenêtre. Je n'ai pas pu trouver mon rasoir. Sans lunettes, comment chercher quelque chose dans ce foutoir. Bien planqué le rasoir ! Tant pis. J'irai au boulot sans me raser. La barbe est à la mode, ma foi !

La douleur revient dans mon pied droit me faisant boitiller. Une écharde dans le parquet rugueux de ma chambre s'est méchamment plantée dans ma chair. La maligne écorchure se rappelle de façon lancinante à mon bon souvenir.

La Jeannette a geint toute la nuit. L'approche du printemps sûrement. Elle est en chaleur et dans ce cas épineux, elle se coule, indécente, le long de mon dos m'empêchant de fermer l'œil. La Jeannette, c'est ma chatte. Une de gouttière qui s'est introduite un jour par le vasistas de mon logis sous les toits. Et elle n'a plus voulu me quitter. Je n'allais pas la jeter à la rue. Alors je me suis fait une raison. Une compagnie finalement. Mais même pas belle. Mal élevée. Pas élevée du tout.

Elle a investi mon lit une fois pour toutes. Pas moyen de la déloger. Alors, je laisse faire. Je l'ai appelée Jeannette parce que, lors de son intrusion chez moi, elle me reluquait de travers. Comme la concierge de mon immeuble. Je ne sais pas si cette Jeannette là louche ou bien si elle me lance des regards torves. En tout cas, ça ne s'est pas arrangé en découvrant qu'elle avait un homonyme. Et un chat par dessus le marché, elle qui déteste la gent féline. J'ignore cette harpie bien entendu. Et pour les étrennes, elle repassera. Cela fait toujours quelques paquets de croquettes en plus pour ma Jeannette à moi.

La commère se venge et ce matin, alors qu'elle passait la serpillière dans le hall, on aurait dit que son torchon infâme se dirigeait tout seul dans mes pattes. Elle s'est trouvé un complice pour m'enquiquiner.

Je clopine donc dans le matin frais de ce début mars essayant de trouver une nouvelle excuse pour expliquer mon retard au travail. Il faut bien se justifier. Je connais ma chèfe. Elle fait mine de compatir à vos malheurs mais à la moindre occasion, elle vous fait payer impitoyablement vos transgressions. Je me dis que ça finira mal. Mais je suis incapable d'être ponctuel.

Ma chèfe. Ce n'est pas une vieille bique. Je ne me permettrais pas. D'ailleurs, elle est assez agréable à regarder. Mais elle me met parfois mal à l'aise. Quand nous sommes tous les deux dans son bureau, elle me fait les yeux doux. Elle insinue qu'elle passera l'éponge sur mes manquements si... Si quoi au fait ? Je freine des quatre fers pour ne pas lui rire au nez. J'ai la moitié de son âge et je n'aime pas les cougars.

Bon. Passons et hâtons-nous.
- Mais enfin, Madame, pouvez pas faire attention ?
Voilà qu'une affolée déboule sur le trottoir, m'envoie son sac dans les jambes et trouve le moyen de s'étaler manquant m'entraîner dans sa chute.
- Spèce d'ours mal léché ! Qu'est ce que vous attendez pour m'aider ?
Ben ça alors, quel culot cette nana ! Ce n'est quand même pas ma faute si elle s'est pris les pieds dans ce carton qui s'est subitement déplié à notre passage.
- Vous ne manquez pas d'air. Je n'y suis pour rien si vous vous êtes aplatie sur ce trottoir. Un ours moi ? 

Je relève cependant l'insolente. Elle se plante devant moi. Me regarde, furieuse en rejetant ses longs cheveux bruns en arrière. Remet de l'ordre dans sa tenue qui n'a pas trop souffert.

Même sans mes satanées lunettes je m'aperçois qu'elle est belle. Je la contemple. L'exaltation lui va au teint. Je ne sais plus quoi dire. Elle m'observe aussi. Son visage s'éclaire et subitement, nous éclatons de rire.
- Ne m'en veuillez pas trop. Je suis passablement agacée. Mon réveil s'est bien gardé de sonner. Mon bol de chocolat a filé à l'anglaise entre mes doigts, s'écrasant sur le carrelage de la cuisine. Une chaussure noire voisinait avec une bleue, je me demande bien pourquoi et j'ai failli partir avec des mocassins dépareillés. La poisse quoi ! A croire que tous les objets du quotidien se sont ligués contre moi ce matin.
- C'est à peine croyable. La même chose pour moi. Ce doit être la grève aujourd'hui. La grève des objets. Voulez-vous que nous parlions de nos malheurs ce soir devant un apéritif ?

Elle acquiesce. Je suis ravi. Finalement, ce matin chagrin se termine bien. Lunettes, cafetière, rasoir, parquet, serpillière, carton, je vous pardonne. Mieux : je vous embrasse. A cause de vous ou plutôt grâce à vous, je suis heureux.

Célestine - Les objets mal lunés

Sur le pavé bleui de pluie, vous verrez peut-être, un soir d’étrange lune, de bizarres confettis d’aluminium tremblant à la lueur des réverbères. Laissez-moi vous dire que je connais bien cette texture particulière. Ce n’est pas de l’aluminium.

C’est qu’à l’équinoxe, il arrive parfois que des cristaux de pleine lune se détachent de l’astre mort, et viennent se poser à terre en tempête silencieuse. La mousse des prés devient translucide sur leur passage. La mer et les forêts, opalescentes. Les hiboux miaulent. Les chats hululent. Le vent se tait soudain. Aurez-vous un jour la chance d’observer ce phénomène de vos propres yeux ? Car d’ici-là je sais bien que vous ne me croirez pas. Et pourtant…

Les cristaux de lune et leur lumière diaphane et scintillante se posent sur les objets et les détraquent. Comme des doigts de fée, ils laissent de leur passage une empreinte indicible, un courant d’air subtil d’ultrasons. Mais un œil averti reconnaît bien leur marque : la petite aiguille des pendules s’arrête et repart à l’envers, ainsi que les ailes des moulins, d’ailleurs. Tandis que la grande aiguille continue sa course en avant. Il en résulte une distorsion du temps et de l’espace pendant laquelle tout semble possible. La maison et tout ce qu’elle contient se mettent à ronronner, à danser, à trépigner, les murs se déforment comme de la guimauve dans un conciliabule d’ustensiles et d’appareils mal lunés chuchotant dans les corridors. La rampe de l’escalier se prend pour un serpent et ondule sous vos pas. Les chaussettes esseulées errent dans la quatrième dimension à la recherche de leur moitié perdue.

Les cristaux de lune et leur lumière diaphane et scintillante se posent aussi, parfois, sur les gens. L’effet en est très différent. Leur cœur explose alors en mille battements d’étincelles, versant des fleuves d’ouragan. Leur peau se met à palpiter. Leurs mains cherchent d’autres peaux qui palpitent. De fines ailes leur poussent aux chevilles. Leur âme vogue dans un bain frais de gentiane et de menthe poivrée. Et leur sourire fait fondre en sorbet tous ceux qu’il touche.

On dit d’eux que leurs yeux portent à jamais dans leurs prunelles de fines particules d’or.

Où lire Célestine