vendredi 31 mars 2017

Modération des commentaires

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samedi 18 février 2017

Jacques - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes, parce qu'il n'y avait pas grand chose d'autre à faire.

Le petit feu, modeste, crépitait dans le poêle, qui heureusement était pourvu d'une porte vitrée, sans quoi il n'y aurait rien eu du tout à regarder.
Enfin, lui, il regardait à travers la fenêtre couverte de givre la tempête de neige qui se déchaînait à l'extérieur.

Elle se maudissait. Jamais elle n'aurait du accepter cette idée idiote de sauter sur cette occasion unique que présentait ce chalet d'alpage en vente pour une poignée de crozets. Il avait défendu le dossier, arguant que son rêve de gosse à lui, c'était un vrai chalet d'alpage, là ou les autres mâles appartenant à la même catégorie socioprofessionnelle dite "supérieure" dilapidaient des sommes comparables en aspirateurs à gonzesses de chez Porsche ou BMW, une fois la cinquantaine établie : une bonne affaire en somme.

L'argument avait porté, et elle lui avait accordé ce caprice. Elle avait même admis, à l'issue de leur premier séjour, avoir aimé le calme de ce hameau pas si isolé que ça finalement. Le bruit apaisant du torrent, le décor sans cesse changeant, vert vif, gai même, des pâtures et les reflets bleutés des glaces chantées par Samivel, deux mille mètres plus haut. Les vaches et les chevaux dans les hautes herbes, les coups de sifflet des marmottes et la silhouette des bouquetins là-haut sur les crêtes.

Le début octobre, même, était tolérable. La neige loin encore au-dessus, les couleurs de l'automne guérissaient l'hystérie de la rentrée, même si le froid se faisait bien vif dès les derniers rayons de soleil disparus derrière les Aravis.

En guise de cadeau de Noël, elle l'avait laissé revenir tout seul avant les fêtes, et il en était revenu des étoiles dans les yeux, fredonnant le Paradis Blanc et elle avait admis sa curiosité. Va pour un séjour en plein hiver, donc.

Quelle erreur.
D'abord, il y avait eu les cinq kilomètres de route forestière enneigée à parcourir à ski. Lui, ça l'avait amusé, les deux voyages attelé à un traîneau de soixante kilos, quinze degrés sous zéro pour finir à la lumière de sa lampe frontale.

Ensuite, il y avait le silence. Elle appréciait le silence après le harcèlement sonore constant de son quotidien, mais là, même le torrent s'était tu, muselé par le gel. A en rêver de la bise, qui, pour vous couper en deux, occupait l'espace de son sifflement dans la toiture.

Il ne restait donc que le feu, qui craquait dans le poêle sur lequel fondait une marmite de neige, lire à la lumière des leds alimentées par la petite éolienne, et regarder les flammes.

Où lire Jacques

Saraline - Elle regardait les flammes

La marmite sur le feu

Caressée par les flammes, la marmite pansue
Soupirait et vibrait, sur le point d’exploser.
Assise près du feu, la fillette joufflue
Hésitait entre peur et curiosité.

Elle regardait les flammes, comme fascinée,
Redoublant de patience, espérant toujours
Que la bête qui grondait comme un forcené
Au fond de la marmite, sortirait au grand jour.

Stouf - Elle regardait les flammes

Hier encore, j'étais installé devant la télé non loin de la cheminée chauffage mural électrique avec un écran HD et des flammes dedans en compagnie de Titi le fils de cinq ans de ma nièce et nous chantions comme des dingues le générique du dessin animé. L'âne Trotro, l'âne Trotro, l'âne trop rigolo... l' âne Trotro c'est l' ami qu'il nous faut etc etc. à chaque épisode de quelques minutes.

Nous étions au top, une cannette de jus de fruit chacun et plein de smarties dans un grand bol sur la table basse en face. En plus, comme nous étions cools entre potes, nous avions retiré nos chaussettes et mis les pieds sur la table et nous attrapions nos smarties entre les doigts de pieds afin de nous les balancer les uns les autres, comme je l'avais appris à Titi.

C' est au moment où Trotro rencontrait Nana au bac à sable que ma femme Christine rentra et dit :
- Breuuh qu' est ce qu' y caille ! T'as fais du feu chéri ? , j'en fus fort marri, elle me dérangeait puisque le môme et moi étions perplexes du fait que Nana n' avait pas répondu au bonjour de Trotro.
- Oui mon amour, mais fait pas trop de bruit car Titi et moi avons un problème à résoudre entre Trotro et Nana... elle ne lui a même pas dit bonjour !

Là elle regardait les flammes de la cheminée chauffage mural électrique avec un écran HD et des flammes dedans puis elle dit -Pfff... tu d' viens neuneu mon gros ! Puis elle arrive de notre côté et s'exclame tout fort :
- Alooors, comment il va mon p' tit Titiii, ooooh comme il de plus en plus beau mon p' tit amour, viens dans mes braas chériiii ! Elle le soulève comme une dingue du sofa et met ses lèvres froides partout sur son visage, smaaack !

Titi se laisse faire car il est bonne patte et qu'il aime aussi la Christine mais je vois bien sa main droite derrière le dos de Christine, son pouce part plusieurs fois vers l' index et tout à coup je comprends qu' il faut que je mette Trotro en pause sur internet et la télé. Même que je revienne au moment où Trotro arrive au bac à sable, je lui fais un clin d' œil et hop.

Christine le lâche et viens vers moi.
- Alooors, comment il va mon p' tit gros, ooooh comme il de plus en plus beau mon p' tit amour, viens dans mes braas chériiii !
Pour tout dire je ne suis pas contre tout ce qu' elle dit et fait mais tout de même... c'est pas le moment.
Bon, je la smaaack aussi et lui dit : -Oh... regarde les flammes, elles ne dansent plus, ne frétillent et ne gambillent plus !

Christine semble tout à coup désespérée et repense intensément à toutes ces heures où elle regardait les flammes de la cheminée mais... Titi rentre en action.
- T' en fais pas Christine, je m'occupe de tout !

Notre Titi va vers son cartable (avec dedans un bouquin de Karl Marx et un autre de ce fameux Einstein, t' inquiète, c'est pour suivre l' histoire, il est en avance pour son age)... nous prenons une grande respiration éperdue d' incertitude... il sort une petite trousse, l' ouvre et... Christine et moi voyons bien les tournevis sinusoïdaux et le fer à souder lazeréophile transbidulés minuscules. Mais que va t-il faire, va t-il ? Naaan... c' est point possible.

Il se dirige droitement vers la cheminée etc etc et commence à dévisser le machin avec un air de ç'uis qui s' y connait, il regarde dans l'intérieur de le circuit imprimé, il dit
- hum hum, c'était donc ça !
Not'e bon Titi de cinq ans commence à bidouiller le transmuteur tridimentionnel, la diode azimutale et le potard narnarf, il revisse le trucmuche et... revoila les flammes.
- j' vous ai rajouté 500 chaines de télévisions en plus des flammes dans la cheminée ! Par contre Christine... tu veux pas viendre regarder des épisodes de Trotro avec stouf et moi ? Tu retirerais tes chaussettes et on mangerait des smarties ?
- Zyvaa... trop cool ! S'exclame alors notre Christine. ;o))))

vendredi 17 février 2017

Bricabrac - Elle regardait les flammes

Fêt.Nat

VALENTIN

C’est pour les filles que je suis devenu pompier. Il paraît qu’on a la cote, et que l’uniforme, avec le passepoil sur la couture du pantalon et le liseré rouges sur la poitrine, les fait grimper à la grande échelle. Je ne sais pas. Quand la brigade part en intervention, et tandis que j’enfile en hâte, dans le fourgon-pompe, les bottes, les gants, la cagoule, le casque, je regarde les passantes par les vitres. Elles font leurs courses sur les trottoirs ou prennent un café aux terrasses, deux par deux, en riant, indifférentes à la sirène que Ken, qui conduit le camion, actionne pour foncer à travers les embouteillages. Je n’ai pas l’impression que nous avançons, mais plutôt que c’est la ville qui s’en va à reculons.

Pendant que nous hissons les tuyaux dans la tour de séchage, au retour, je parle avec Ken de cette sensation d’avoir avalé trop de fumée, malgré mon appareil respiratoire isolant, et de mon sentiment de solitude. Il a souvent des larmes au coin des yeux et les paupières rougies comme des braises, on dirait que le feu pourrait reprendre au premier courant d’air. Ça lui donne l’air triste, comme si toute sa famille avait péri dans l’incendie. Il m’assure que je finirai bien par rencontrer quelqu’un, mais c’est à peine si s’allume une lueur dans son regard quand je lui dis que moi, contre l’amour, je suis ignifugé.

Et puis, au bal du 14 juillet dans la cour de la caserne, il y eut Barbe, que tout le monde appele Barbie. Une jolie poupée, belle à s’en ronger les ongles. C’est elle qui m’a repéré. Je me tenais adossé contre la porte du garage des ambulances de secours aux brûlés et aux asphyxiés. Elle est venue vers moi et m’a demandé si je voulais bien danser avec elle. J’ai hésité une seconde, car je trouvais qu’elle était petite, alors que moi, je dépasse largement la taille minimum requise pour être pompier professionnel. Je l’ai prise dans mes bras, elle m’a semblé légère comme les lances à incendie que nous utilisons pour les feux d’appartement, et nous avons commencé à valser. Nous avons tourné de plus en plus vite, jusqu’à ce que la cigarette de Ken, qui se tenait seul à quelques pas, appuyé nonchalamment contre le platane de la cour, finisse par dessiner une seule ligne continue, qui rougeoyait dans la nuit brûlante de l’été.

BARBE

J’ai rencontré Valentin au bal des pompiers du 14 juillet. J’habite en face de la caserne, et plutôt que la musique me fasse me retourner toute la nuit dans mon lit comme sur un gril, j’avais décidé d’aller voir. Ma vie était si légère en ce temps-là que je craignais qu’elle ne s’envole comme un bouquet de flammèches. L’amour, c’était pire encore, triste à composer le 18 pour appeler les secours.

J’avais mis une robe courte à fleurs, des souliers avec, pour paraître plus grande, un peu de talons, mais pas trop, afin de ne pas risquer de me tordre la cheville si l’occasion de danser se présentait, et peint mes lèvres de carmin. J’avais pris un sac à main minuscule et si vide que je pouvais le faire tourner au bout d’un seul doigt. J’y avais fourré un mouchoir parfumé à l’eau de violette, car il m’arrive de pleurer en revenant du bal, et mon cœur, pour le cas où. On ne peut pas savoir à l’avance, il suffit parfois d’une étincelle pour que ça s’embrase.

Ils avaient tendu des guirlandes et accroché des lampions. Une masse compacte de danseurs, au milieu de la cour, formait un chardon multicolore d’où jaillissaient des bras nus, comme des inflorescences, et des rires. Je faisais tapisserie et me morfondais depuis un bon moment, il me semblait être toute seule à être seule. Même les saucisses qu’on grillait dans un coin de la cour, à l’écart, où étaient disposés des bancs et des tables couvertes de nappes en papier blanc, étaient venues en bandes qui grésillaient joyeusement sur les charbons ardents.

Je m’éloignai de la fête vers la pénombre, où des couples s’embrassaient, et remarquai un pompier, adossé seul à un platane, un genou plié. J’ai appris plus tard, après sa mort tragique, qu’il s’appelait Ken, et juste avant la crémation, le capitaine a dit son grade, mais je me rappelle seulement qu’il conduisait les véhicules d’intervention. Il fumait une cigarette, avec laquelle il dessinait dans l’air des arabesques, et regardait dans ma direction, d’un regard qui me traversait comme si je n’étais que de la fumée, mais si intensément que je me retournai. C’est alors que j’aperçus Valentin, debout devant le portail d’un garage, seul, l’air de s’ennuyer, un vague sourire aux lèvres. J’éprouvai soudain l’envie qu’il me fasse danser et me dirigeai vers lui. Il eut une seconde d’hésitation avant de me prendre dans ses bras, puis il m’étreignit et nous nous élançâmes. Comme il est très grand, j’appuyai ma joue contre sa poitrine, et sentis battre son cœur. L’orchestre jouait une valse.

KEN

Le bal battait son plein. Je me tenais à l’écart, en tenue de service, car ce soir-là j’étais d’astreinte. Valentin, lui, était très beau et portait la tenue de cérémonie, avec la chemise bleu ciel ornée sur le cœur de l’écusson de la brigade, qui représente une tour en flammes. Il traînait autour de la piste de danse, avec l’air maussade qu’il a souvent et qui lui va si bien, et vint s’appuyer contre la porte du garage des véhicules de premier secours, à quelques mètres de moi. A un moment, il tourna la tête et me fit un vague signe. J’allumai une cigarette, et m’amusai à tracer des lettres dans la nuit avec le bout incandescent, comme si je lui adressais un message, mais je savais qu’il ne pouvait pas le lire puisqu’il le voyait à l’envers.

Une fille s’approcha de moi, petite, assez mignonne, mais je ne la remarquai que quand elle bifurqua dans la direction de Valentin. Elle s’arrêta à deux pas de lui, il me sembla qu’elle regardait les flammes de son écusson tout en lui parlant. Je me redressai légèrement. Quelque chose flotta dans l’air, comme ces nuages de gouttelettes avec lesquels on attaque les gaz de combustion, puis il lui prit une main, enserra sa taille de l’autre, et ils commencèrent à tournoyer de plus en plus vite au rythme d’une valse, tandis que ma cigarette finissait de se consumer en me brûlant les doigts.

Je les croisai plus tard dans la nuit, essoufflés, elle lissant sa jupe, au moment où, l’astreinte terminée, j’allais me coucher dans la chambre que j’occupe au dernier étage de la caserne. Il me dit qu’elle s’appelait Barbe, comme la patronne des pompiers, des mineurs et des artificiers, et m’en aurait sans doute dit davantage, parce que nous sommes vraiment amis, mais comme l’orchestre attaquait une nouvelle valse, elle le tira en riant et l’entraîna dans la danse. Je reconnus la Valse triste.

VALENTIN

Je m’éveillai aux premières lueurs du jour. Barbe dormait encore, souriant dans son sommeil, la tête sur ma poitrine. Le magnifique feu d’artifice, avec un bouquet final époustouflant, s’était tu depuis longtemps, mais j’entendis soudain une détonation formidable, que je pris d’abord pour l’explosion d’un pétard, avant de réaliser qu’elle provenait de la caserne même. Les gars sortirent d’un coup de leur chambre, leurs petites amies passèrent leur têtes ébouriffées dans le couloir, et nous nous précipitâmes tous dans l’escalier.

Quelques jours plus tard, et parce que je lui avais dit que Ken avait été mon meilleur ami, Barbe voulut m’accompagner à la cérémonie d’incinération. J’observai son profil adorable, tandis qu’elle regardait les flammes attaquer le cercueil, et je me demandai, parce que c’est mon métier, comment on pouvait éteindre l’incendie de l’amour.

jeudi 16 février 2017

Marité - Elle regardait les flammes

Le maître du feu

C'est le dernier jour. Alice a vidé les tiroirs de sa commode et empilé le tout dans un sac poubelle qu'elle a renversé sur la table en fer forgé de la terrasse. Papiers, enveloppes blanches et bistres, photos recouvertes d'une protection cartonnée ou en vrac, tout se mêle en un tas informe.

Elle a jeté un châle sur ses épaules. Les après midi d'octobre - même par un temps lumineux comme aujourd'hui - apportent déjà une fraîcheur insidieuse annonçant l'approche de l'hiver.

Elle s'assoit et résolument prend un par un les documents. Il faut faire le tri. Elle met de côté les photos pour pouvoir les examiner plus tard. Les vieilles factures, les garanties de toute sorte, les documents administratifs...Tout s'est accumulé au fil des années sans qu'elle y prenne garde. Elle hoche la tête et sourit tristement. Ils sont le témoignage de sa vie écoulée. Elle saisit une grande enveloppe marron et lit la date d'expédition sur le cachet de la Poste : 23 septembre 1992. Elle sort le dossier qu'elle contient : celui de sa retraite. 25 ans déjà ! Comme le temps a passé vite. Trop vite.

Alice ne regrette rien cependant. Elle a mené son existence sans entraves, faisant fi des conventions , pas de mari, pas d'enfants, pas de religion. Elle s'est consacrée à son travail d'infirmière avec passion. A beaucoup voyagé. Pris quelques amants aussi.

Elle est la fille unique d'une famille d'émigrés italiens dont il ne subsiste aujourd'hui que de lointains cousins disséminés dans le monde entier. Elle s'est entourée de beaucoup d'amis. Certains sont partis pour un ailleurs hélas mais il lui reste heureusement Marguerite et Cécilia qu'elle va rejoindre bientôt et cela lui met un peu de baume au cœur.

Même si elle n'a pas fui ses semblables, bien au contraire, Alice n'a jamais craint la solitude. Elle a toujours voulu être libre. Pourtant il faudra bien qu'elle s'habitue à ce qu'elle nomme dans son for intérieur la promiscuité. Elle se morigène en haussant les épaules : " voyons, Alice, tu as pris toi-même cette décision." Oui. Sans doute. Mais avait-elle une autre alternative ?

La plupart des papiers finissent dans la corbeille. Elle allumera un feu dans le jardin tout à l'heure.
Et les photos ? Faudra-t-il les brûler aussi ? Elle fait rapidement des choix et met de côté ce qu'elle va emporter. Une vue en noir et blanc attire son attention. Elle reconnait parfaitement les personnages. Maria et Raoul entourent une fillette très brune. Ils sourient tous les trois. Alice se souvient. La fillette, c'est elle. Elle doit avoir 7 ou 8 ans. Ils posent devant le four à pain du village du Périgord où ses parents l'ont envoyée pendant la guerre.

Alice ne sait plus pourquoi ce couple de vieux paysans de la Dordogne l'a recueillie provisoirement. Sans doute connaissaient-ils des amis de ses parents. En tout cas, elle a vécu parmi eux des jours heureux et insouciants. 

Alice, émue, examine avec tendresse la photo. Ce four à pain. A son évocation, elle respire fort. Elle croit sentir, comme lors de ces jours de cuisson, les effluves de pain frais pétri par Raoul et de tarte aux prunes confectionnée par Maria. C'était la fête très souvent, Raoul chauffant le four banal pour tous les villageois. Les hommes manquaient. Ils étaient au front.

Mais, ce qu'Alice aimait le plus, c'était de voir le feu grondant sous la voute. Elle regardait les flammes qui léchaient les parois du foyer et elle s'approchait si près que Raoul devait la réprimander. Une attirance forte, comme venue du fond des âges. s'emparait d'elle.

Elle observait aussi tous les gestes de Raoul. Le vieil homme gardait le feu, le surveillait, savait exactement quand il ne fallait plus ajouter de fagots. Il savait aussi, en s'aidant d'un épi de blé quand la chaleur était suffisante pour la cuisson du pain.

Elle suivait Raoul partout et il lui apprenait la vie à la campagne. Elle adorait, l'automne venu, nettoyer les prés avec lui. Il avait fabriqué pour elle un petit râteau en bois et elle accumulait les feuilles mortes attendant avec impatience le moment où le vieil homme craquerait une allumette sous le monticule.

Fascinée par les flammes rousses qui partaient en dansant à l'assaut du ciel, assourdie par les crépitements, elle se tenait là, sans bouger, comme tétanisée, suivant des yeux les étincelles qui retombaient tout autour. Elle se souvient encore de cette sensation unique, cette peur délicieuse qui montait dans ses jambes, son ventre, au creux de ses reins et qui la faisait doucement frissonner.

Le feu crépitait sur le pré et prenait de l'ampleur très vite mais Raoul veillait. Il savait comme personne le dompter, l'endiguer à grands coups vigoureux de sa pelle. Et le feu lui obéissait. Alice pensait que Raoul était le sorcier du feu et elle l'admirait. C'était un trio magique : Raoul, le feu et elle.

Encore aujourd'hui, elle se demande pourquoi elle a tant aimé le feu sa vie durant et elle songe avec amertume qu'elle va énormément regretter ses flambées dans la cheminée de son salon.

Demain Alice entre à la maison de retraite.

mercredi 15 février 2017

Célestine - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes de l’âtre, les yeux perdus dans un lointain songe d’où l’homme se sentit soudain exclu, et lui, hypnotisé, regardait les reflets du feu danser comme des lucioles dans ces pénétrants yeux d’opale.

Elle était nue et frissonnante, les flammes rendaient son corps dansant et velouté, tanguant comme une louve assoiffée au bord de la rivière.

Elle se mit à onduler comme au rythme d’un tango espagnol, et son amant afficha ce sourire ravi un peu béat de l’homme heureux. La danse allait bien à la jeune femme, qui laissait aller ses émotions dans ce lancinant mouvement qui rend fou, un balancement argentin qui emportait la raison au fin fond des bas fonds de Buenos Aires, quand la chaleur moite fait couler sur les joues la langueur humide de la passion contenue.

Ses mains tournoyaient comme des papillons devant la lumière, la cascade de ses beaux cheveux sombres accompagnant chacun de ses gestes d’une grâce captivante. Elle gardait encore empreinte au creux de son intimité le souvenir insistant de cette main qui avait allumé comme de l’étoupe un désir brûlant et ravageur.

Mais plus encore que la caresse, c’étaient les mots prononcés par lui, ces mots vibrants et éternels, qui avaient incendié son âme. Elle s’était sentie devenue le matin du monde, l’origine des mystères, la Femme Originelle. Quel plus beau compliment pouvait-il lui faire ?

Heureuse de danser nue devant lui dans la demi-pénombre, envoûtante, elle faisait épouser à ses jambes, et à ses seins les accords obsédants de cette musique fascinante. Son ventre de colombe palpitait comme blessé, et la fièvre monta à son front. N’y tenant plus, elle se jeta sur lui, comme dévorée par le désir.

Le matin du monde ne faisait que commencer ses embrasements d’aurore.

Arpenteur d'Etoiles - Elle regardait les flammes


Marceline.

Cette nuit-là, mars avait refermé l’horizon jusqu’aux confins des monts d’Auvergne. Un vent glacé hurlait sur le toit des maisons et courbait la tête aux grands chênes.

Paysanne rabougrie aux mains toutes tavelées et au regard de charbon noir, Marceline veillait, courbée sur un feu vacillant. Cela faisait plus de dix ans que son Joseph avait été écrasé sous le poids d’un tombereau de terre que le grand cheval roux n’avait pu retenir. Mais pour la première fois, elle avait peur.

Les signes ne trompaient pas. Le rat mort trouvé la semaine dernière devant le seuil de la chaumière. Ces empreintes à six doigts, laissées dans la boue autour du puits dans la cour. La lueur orangée qui l’avait suivie depuis le haut des mélèzes alors qu’elle appelait les poules au grain de sa voix perçante. Elle sentait une présence, elle percevait un souffle glacé mêlé au vent en longs sifflements sombres.

Alors elle était allée voir le vieux Baptiste. Celui à qui plus personne ne parlait. Un vieux fou toujours à courir la campagne pour trouver des plantes, des herbes, des pierres. Toujours à fouiner dans les ruines du château en haut sur la colline, là où personne n’osait s’aventurer. Elle avait simplement dit « Baptiste, la bête va venir ». Dans sa cuisine crasseuse Baptiste l’avait regardée avec ses yeux délavés. Puis, il avait ouvert en marmonnant un ou deux livres, avait coupé quelques branches, confectionné une sorte de sac de tissu dans lequel il avait fourré un petit flacon de verre et, contre une poule et un canard, lui avait donné la marche à suivre : « fais exactement ce que je t’ai dit, et tu sauveras ta fille »

Marceline veillait, rajoutant sans cesse des bûches dans l’âtre. Elle regardait les flammes rouges qui dansaient, et créaient des ombres étranges sur les murs de pierre.
Dans le lit à côté de la cheminée dormait un ange à la peau transparente, blonde comme une moisson de soleil. Elle savait qu’il allait venir la chercher. Elle le devinait dans sa chair de femme de la terre, de cette terre noire, rude et sauvage sous laquelle couvait le feu de l’enfer. Elle l’attendait, elle était prête.

Le vent se tut soudain. Marceline risqua un œil au carreau derrière le lit et ce qu’elle vit lui glaça les sangs. Une calèche noire tirée par deux chevaux noirs sans regard s’était arrêtée devant la chaumière. Une forme inhumaine en descendit en silence. Elle se retourna en sentant un froid terrible sur sa nuque : la forme était là, juste sur le seuil, sans que la porte ne se fut ouverte. Pas de visage ; juste une respiration et une voix venue du fond des âges « elle est à moi » et comme un rire …

Marceline murmura « la bête », puis elle jeta dans l’âtre les plantes de Baptiste. Il y eut comme un hurlement. La forme devint immense, remplit toute la pièce et enveloppa le lit d’une épaisse obscurité. La voix gronda « qui es-tu toi qui oses me combattre ? ». Alors, Marceline sortit de sous sa blouse le petit sachet et dit d’une voix forte : « regarde, ce sac de tissu, il contient un peu de ton sang » et elle le jeta à son tour dans le feu. Les flammes s’étouffèrent d’un seul coup laissant Marceline atterrée. La voix fit entendre un horrible grincement « pauvre folle, que croyais-tu donc ; ta fille est à moi, à moi… »

Du feu, une lumière étincelante avait jailli, remplissait à présent la pièce. Un éclair claqua, sec. Une langue incandescente se dressa et frappa l’ombre noire. Un cri, un bruit de chute, puis plus rien. Plus rien que le silence.

Le matin clair la surprit couchée à même la terre battue de la maison. Quelques morceaux de verre brillaient encore dans la cheminée. Elle se releva péniblement et dirigea son regard vers le lit. Aurore dormait encore paisiblement. Elle se signa et sortit. Deux superbes Frisons attelés à une calèche d’ébène broutaient tranquillement l’herbe rase.

Quelques jours plus tard elle se rendit à la ville pour vendre les deux chevaux et la voiture. On ne lui posa aucune question. Le prix qu’elle en retira lui permettait de vivre le restant de ses jours et d’assurer l’avenir de sa fille. Elle retourna voir Baptiste pour payer son dû. A sa question, il répondit qu’il avait recueilli le sang sur la pierre d’une tombe cachée dans la chapelle détruite du vieux château. Il dit aussi qu’il avait rempli sa mission. Marceline le regarda vraiment pour la première fois. Sous la barbe grise, il avait les traits d’une jeune homme vigoureux et des yeux clairs ; les mêmes yeux que son Joseph.


mardi 14 février 2017

Mel - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes
Qui réchauffaient son âme
Captaient son attention
Faisaient les fanfarons
Jamais la même danse
Se rendre à l'évidence
Le feu elle aimait ça
Se brûler, se faire mal
Jouer à l'animal
Et toujours s'asseoir là

Comme une récréation
ou une méditation
Ne plus penser à rien
En attendant demain
Juste les voir bouger
Se faire hypnotiser
Elle s'endormait un peu
La belle au coin du feu
Soudain des rêves bleus
Elle se sentait bien mieux

Où lire Mel

Pascal - Elle regardait les flammes

Road movie 

C’était le grand départ vers la Drôme, chez moi, et vers les vacances. J’avais chargé ma vieille 2CV avec tous les bagages, la guitare, la pile de disques et le chien turbulent ; ma fille, à peine âgée de dix-huit mois, je l’avais solidement attachée dans son siège auto. Je n’avais pas le permis de conduire depuis longtemps ; sans téléphone portable, sans personne à prévenir, sans beaucoup de fric, et sans horaires véritables que les biberons de ma petite demoiselle, la nuit promettait d’être longue…

Trois cents et quelques kilomètres à parcourir, c’était le challenge. J’avais pris la route nationale ; insidieusement, son long tapis déroulant m’invitait à suivre cet itinéraire nocturne. A cette époque, maintenant lointaine, la circulation n’était pas encore ce qu’elle est aujourd’hui. Pendant de longs moments, je ne croisais personne ; c’était hallucinant, cette noirceur tout autour de notre convoi. Après tout, c’était peut-être un rêve, cette aventure de voyage…

Comme bercée par les trépidations de la voiture, ma fille n’arrêtait pas de se balancer sur son siège. Elle était le métronome du temps passant. Subjuguée, elle suivait du regard les bandes réfléchissantes de la route et s’étonnait qu’elles ne s’arrêtassent jamais. Avec ses yeux « en phares de traction », quand je me retournais, elle me les montrait du doigt comme pour me demander où elles allaient. Parfois, les bâillements du chien, en forme de pleurs rentrés, me racontaient tout son ennui. Vingt-deux heures, vingt-trois heures, minuit…

Au bord de la route, je m’arrêtais tous les cinquante kilomètres ; pendant cette pause fraîcheur, c’était l’heure de la bouteille, de la gamelle et du biberon désaltérant. Capot ouvert, je vérifiais le niveau d’huile, le niveau d’eau, la température du moteur, celle de la batterie. En faisant le tour du véhicule, je contrôlais l’état des pneumatiques, l’éclairage de mes feux arrière, des freins, la suspension, la fermeture des portières, etc.

Je l’avais entièrement retapée, cette voiture ; j’y avais laissé des heures et des heures de travail, des centaines de francs et je connaissais chacun des boulons par son prénom. Les freins, le carburateur, les vis platinées, je n’avais laissé nul endroit où la panne put me prendre en défaut. Je l’avais peinte en vert pomme, aux armoiries de la Nature ; c’était le carrosse de ma petite princesse. Vite fait, j’emmenais pisser le chien au bout de sa laisse et je reprenais la route…

C’était de nouveau l’inconnu fantasmagorique, la noirceur chimérique, le hasard empaqueté de fantastique ; j’imaginais les paysages traversés s’ils avaient été en couleur, le ciel, s’il n’était pas constellé d’étoiles, la chanson des oiseaux de la nuit, si le ronronnement régulier du moteur ne perturbait pas leurs vocalises. Une heure, deux heures, trois heures du matin…

On avait fait le plein dans une station d’essence mal éclairée. Quand il m’a vu partir payer, le chien gueulait par la fenêtre rabattue ; il avait tout chamboulé dans l’habitacle. En se balançant inlassablement sur son siège, la petite donnait des coups de pied dans la guitare et c’était la cadence décalée des aboiements du clébard. Le préposé de service nous regardait comme si nous étions des extraterrestres. Avant qu’il n’appelât les flics, la SPA ou la Protection des Enfants, j’avais déjà engagé la première vitesse…  

La lucarne de ma fenêtre entrouverte, je fumais clope sur clope ; les vibrations du volant me tenaient compagnie de même que le tintamarre des tôles alentour. Par les trous d’aération, en penchant la tête, je profitais des courants d’air tiède. Sournoisement, la somnolence s’appropriait l’ambiance en m’enveloppant de ses vagues revenantes aux mille prestidigitations cotonneuses. Alors, je m’arrêtais ; capot ouvert, je vérifiais encore les niveaux… Et cette petite qui ne s’endormait jamais, et ce chien qui bâillait tout le temps comme s’il décompressait, et ce paquet de clopes presque fini, et tous ces disques qui couraient sur la banquette…

Parfois, en ahanant, parfois, en toussant, parfois, en roue libre, ma 2CV additionnait bravement les kilomètres ; à quarante à l’heure, je grimpais les côtes, à soixante-dix, je les dévalais. Dans les grandes lignes droites, j’avais un peu peur qu’elle ne jette l’éponge à cause de toute cette distance indéfinissable. Quand il y avait des travaux signalés, ma vitesse était naturellement en accord avec les panneaux de ralentissement du bord de la route. Son « vroum vroum » régulier était rassurant ; dans les virages, elle roulait ; sur les bosses, elle tanguait ; dans les montées, laborieuse, elle affrontait courageusement la vague de terre. Quand une voiture me doublait, je ne pouvais même pas constater sa marque, tellement elle passait vite ; j’étais obligé de serrer le volant un peu plus fort pour ne pas me faire bousculer par son aspiration. Quand une voiture arrivait en face, elle n’enlevait même pas ses phares pour me croiser. Quatre heures, cinq heures, six heures…

Lové sur son siège, le chien ronflait, la guitare s’était calée sous la banquette, les pochettes des disques avaient tu leurs refrains de passagers malmenés. Mais quelle idée saugrenue m’avait prise d’aller ainsi défier l’adversité ? Inconscient ou téméraire, ou seulement pour me prouver que j’en étais capable, à l’allure de l’escargot, je fonçais dans les limbes de l’aube naissante. De temps en temps, je me retournais encore pour surveiller ma petite ; le pouce dans la bouche, les yeux grands ouverts, en balancements incessants, hypnotisée, elle regardait les flammes des phares danser sur la route. Au loin, les collines de la Drôme se détachaient inexorablement de l’ombre…  

Une ombre - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes sans comprendre …
Où étaient-ils passés ces instants de paix, à se rouler dans les herbes pendant que le troupeau paissait ; à se régaler du bon pain et de fromage dans la grande salle à manger de pierre de ses parents cossus ?…
Que s’était-il passé depuis qu’elle avait chevauché voir le sieur de Baudricourt ?

Où étaient ses compagnons de voyage : Jean de Metz, Bertrand de Poulengy et les autres joyeux lurons ; ceux-là même qui ne juraient que par son prénom et qui lorgnaient ses fesses dès qu’elle avait le dos tourné ?…
En deux ans, elle avait voyagé comme une forcenée : Reims, Orléans, Patay, Auxerre, etc. Toutes ces villes où on l’acclamait, on touchait son plastron, on l’invitait à boire ou manger …

Tous ces visages tournés vers elle, avec une lueur d’espoir, d’incrédulité parfois…
Ils s’étaient lassés d’elle, la répudiant du conseil ; puis ils lui avaient tourné le dos. Elle avait espéré qu’après tous ces gens qui l’avaient entraînée, il y en aurait au moins un qui lui expliquerait …

Ils ont fini par la rejoindre une nuit, et ont joué avec son corps frêle ; l’obligeant à boire la coupe jusqu’à la lie ...

Elle qui n’avait fait de mal à personne, si ce n’était de motiver la troupe, elle se retrouvait là à regarder les flammes sans comprendre, et cette foule autour d’elle aussi les regardaient, en comprenant.
Mais personne ne s’était donné la peine de lui expliquer ...

Où lire Une ombre

Manoudanslaforêt - Elle regardait les flammes

Assise devant le feu,
Le regard fixé sur les flammes
Elle n’était plus là
Partie avec leurs mouvements
Avec leur chaleur
Hypnotisée, elle n’entendait plus rien
Ni ses paroles, ni ses cris, ni ses supplications
Elle était ailleurs
Et n’avait aucune envie de revenir…

lundi 13 février 2017

Andiamo - Elle regardait les flammes

Chaque soir elle regardait la flamme

Chloé sortit sur le pas de la porte, et regarda dans le jardin. Didou, son petit Didou, se balançait vigoureusement sur la balançoire du portique vert, planté au milieu de la pelouse : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, le petit garçon sauta à terre. Chloé sursauta, mais non, il ne pouvait rien lui arriver, pas encore...

L'enfant, âgé de quatre ans environ, courut vers sa mère, bras tendus, et se jeta dans ses jambes en criant : "Maman" ! Chloé se baissa, lui caressa les cheveux. Il leva la tête, un grand sourire, et repartit vers sa balançoire : 1, 2, 3, 4, 5, un grand rire, un nouveau saut, puis, en courant, il tenta de rattraper le chat, mais celui-ci escalada prestement la clôture et s'enfuit en miaulant.

Chloé consulta sa montre. Vingt et une heures.
- Didou ! Rentre, mon chéri, il est l'heure d'aller faire dodo. Didou, un peu boudeur, quitta à regrets la clôture et rentra. Allez, Maman va te déshabiller, mettre le beau pyjama "Snoopy", un gros bisou-câlin, et dodo. Bien sûr, je te lirai "OUI-OUI".

Après avoir refermé l'album, donné le bisou-câlin, Chloé s'éloigna sur la pointe des pieds, un dernier regard sur SON petit garçon qui dormait déjà, puis, délicatement, elle referma la porte.

Sur le coin du joli bureau "Chippendale", elle regarda la flamme de la petite bougie bleue qui commençait à vaciller. Avec un gros soupir, Chloé ouvrit le tiroir et en sortit une autre bougie, bleue comme la précédente. La dernière, songea-t-elle tristement. Une larme coula sur sa joue. Avant que la bougie ne s'éteigne, la jeune femme pencha la mèche vers la flamme (surtout allumer la bougie nouvelle à la flamme de la précédente). Puis elle déposa la bougie neuve au même endroit, s'installa dans le grand fauteuil "Voltaire", son préféré, alluma une cigarette. Le cancer ? Tout cela avait si peu d'importance en ce moment précis. Le sommeil la surprit au moment où elle revoyait la scène : elle entre dans la chambre, Didou dort...

Maman ! Réveil en sursaut. Vite, elle regarde la bougie. Ouf de soulagement, elle brûle encore, sa flamme claire ne tremble pas. Oui mon chéri, Maman arrive. Chloé monte les marches, pousse la porte de la petite chambre, Didou est debout, une moue boudeuse en guise de sourire.

Bébé a mal dormi, il a fait plein de rêves méchants, des couche-mares. Cauchemars, mon chéri. Allez, viens, Maman va préparer le petit déjeuner, oui, du Nutella avec de la brioche, dessus et dessous le Nutella ! Oui, bébé.

Didou s'et approché du bureau :
- Elle pue ta bougie, et puis elle n'est pas belle ! Didou n'en veut plus !
- Ne la touche pas ! Chloé a hurlé, puis a violemment repoussé l'enfant.
- Tu m'as fait mal, Maman est méchante, la bougie elle est vilaine et pis, et pis, elle pue mauvais, na !

Une journée de plus, une journée encore, la bougie bleue, les jeux de Didou, ces dix derniers jours semblables, "copiés collés" ou presque.

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, voilà, un de plus qu'hier... Le même saut à pieds joints, sursaut de Chloé, c'est idiot songe-t-elle, je devrais y être habituée maintenant. Didou lui enserre les jambes. Caresse sur les cheveux bouclés. 1, 2, 3, 4, 5, le saut, la cavalcade poursuite avec le chat...

Vingt et une heures, le câlin, dodo après "OUI-OUI". Un peu plus long que les jours précédents, le câlin. Les yeux de Chloé s'embuent de larmes, la porte refermée doucement.

La flamme de la bougie éclaire faiblement le coin du bureau. Chloé s'affale dans le fauteuil, allume sa cigarette, elle revoit ce matin, il y a dix jours, il y a dix siècles.
- Bonjour Didou ! Didou dort encore, il n'a pas bougé, Chloé tire les rideaux s'approche du petit lit.
- Debout paresseux ! L'enfant ne bouge pas, Maman pose sa main sur le front de bébé, il est glacé, elle tire prestement la couverture, inerte, bébé est inerte, la peur lui tord le ventre. Elle soulève son Didou, les bras pendent, les jambes aussi, c'est une poupée de chiffon qu'elle tient dans ses bras. Un cri de bête jaillit de sa poitrine, NON pas lui, mon bébé n'est pas mort, pas LUI ! Tous mais pas LUI !

Elle a appelé Camille, son amie, sa presque sœur, celle qui ne l'a jamais abandonnée, quand Fred est parti, elle était là, Camille mon autre moi. J'arrive, a-t-elle simplement dit, ne touche à rien tu m'entends... A rien, ne préviens personne, j'arrive...

Elles sont allées voir Matéo, le vieux Manouche, un Rom. Il vit à l'écart à la limite du village, il habite toujours sa vieille "verdine", trop vieux pour suivre la tribu, ses yeux ne voient presque plus. Tu me donneras tout ce que tu possèdes, ton argent, tes bijoux, ta maison. Chloé a tout donné, tout signé. Pas pour moi, a dit Matéo, pour ma petite fille, moi j'vais bientôt crever, alors...

Chloé est repartie avec dix bougies bleues. Tu devras allumer la première à 22 heures, ensuite, chaque jour quand la bougie sera prête de s'éteindre, tu allumeras la suivante à sa flamme, et ainsi de suite.

Le soir même, à 22 heures, Chloé a allumé la bougie. A l'étage, la voix de Didou a crié :
- Tu ne m'as pas fait mon bisou-câlin, et pis t'as pas lu OUI-OUI. Maman est montée comme une folle, a serré Bébé très fort. Tu m'fais mal, a-t-il protesté.

Et voilà, la dixième bougie est là, sa flamme commence à vaciller. Alors Chloé se lève. D'un geste las, elle ouvre le tiroir du joli bureau "Chippendale", sa main plonge, et ressort armée d'un Lüger. Ce pistolet, elle le tient de son grand-père, ramassé sans doute sur le cadavre d'un officier Allemand.

La bouche grande ouverte, le canon glisse lentement entre ses dents.


Lilousoleil - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes ; le feu faisait partie de ses premiers souvenirs.
Elle avait six ans quand la cabane à outils de son grand-père fut entièrement détruite par un incendie.

Elle regardait les flammes, les grandes flammes qui léchaient les montants en bois en dégageant une odeur chaude et délicieuse qui emplissait ses narines des arômes de châtaigne, pommier ou tilleul se mêlant à la fumée. Elle voyait des personnages qui se contorsionnaient avant de disparaître et de renaître. Un jour, elle vit même la gitane qui dansait sur paquet de clopes de son père.

Depuis ce jour, Elle contemplait tous les feux. Chaque jour, le père allumait la cheminée ou le vieux poêle. Elle restait des heures à regarder la danse des petites langues jaunes qui s’allongeaient gourmandes et voraces. Au fur à mesure qu’elles grandissaient, elles devenaient orangées puis rouge sang et elles se tortillaient, laissant échapper une fumée noire ou blanche. Le bois crépitait, craquait, chantait devant ses yeux éblouis. Elle se mit à collectionner, en cachette, les briquets et les allumettes qu’elle chapardait dès que l’occasion se présentait.

Suivant des cours de piano, elle découvrit un jour la partition de la « Danse du feu » de Manuel de Falla. Elle voulut apprendre ce morceau de musique mais encore trop difficile pour son niveau débutant la méthode rose. Alors, vidant ses poches, tirelire, gardant la monnaie du pain, elle courut tous les disquaires pour acheter toutes les versions qui puissent exister de Samson François à Arthur Rubinstein en passant par Alexis Weissenberg. Elle écoutait cette musique en boucle et peu à peu, elle apprit à comparer les interprètes ; à les reconnaître ; leur phrasé, leur doigté, l’attaque des touches et même les fausses notes de Rubinstein. Elle connaissait par cœur toutes les versions. Ivre de musique, elle se baladait sur les chemins dans sa campagne natale. Elle fredonnait ou chantait à tue tête des mots qu’elle associait à la musique. Et quand dans sa tête, elle n’avait plus de résonance, elle rassemblait des brindilles, un peu de bois mort et hop, elle faisait flamber. Dès que les flammes grandissaient, rougissaient, Elle regardait les flammes avidement et s’éloignait ensuite en courant se réfugier dans sa chambre et s’endormait apaisée un le sentiment d’un devoir accompli au fond du cœur.

Un matin elle entendit sa mère raconter qu’un pyromane avait mis le feu à une grange dans laquelle une famille s’était réfugiée. Une petite fille avait été intoxiquée par la fumée et la mère était légèrement brûlée. Les autres membres étaient sains et saufs mais sans logis.

L’horreur la frappa. Elle connaissait bien Alice, elles échangeaient des images de Barbie ou de la princesse des Neige. Elle vit alors des flammes éclater dans son cerveau. Les grandes torches la brulèrent. L’incendie fut terrible ravageur. Toutes ses larmes ne purent éteindre le feu qui la dévorait. Elle perdit l’appétit et le sommeil et la musique dans sa tête s’arrêta.

Furieusement, elle jeta ses disques, la platine et elle se dirigea vers la gendarmerie.. La justice se mit en route…Les soins, l’hôpital, l’internement…

Aujourd’hui, lorsqu’elle regarde les flammes, elle ne sent plus leur chaleur.

Où lire Lilou

Laura Vanel-Coytte - Elle regardait les flammes

Elle regardait les flammes qui s’échappaient sans discontinuer de son âme.
Comme tout « rêveur de flamme [1] », elle pouvait et voulait être un poète.
Gérard de Nerval l’a crée « Fille du feu [2] » et elle se sentait « flamme
Qui nous consume et vit de notre chair, de tes ardeurs sans fin notre âme
Poursuivie cherchant le paradis ne trouve qu’un enfer ! [3]» Elle s épuise
De toute cette énergie qu’elle laisse dans tout ce qu’elle vit et pense.
Aucune nuit, aucun repos n’apaise son agitation et ne soigne sa fatigue.
Nerval me nomme parfois Angélique, noble picarde aux amours malheureuses
Il me fait évoluer dans des paysages, comme Senlis, qui incitent au rêve.
Mon feu ne s’éteint pas aux eaux d’Ermenonville où je m’incline
Sur la tombe de Rousseau, entre verdure et ruine, ma promenade se fait errance.
Sylvie regardait les flammes : elle n’est pas l’actrice qu’aime Nerval sans espérance.
Elle est une jeune fille brune du Valois avec laquelle, enfant, il faisait des rondes.
Mais c’est la blonde Adrienne, celle qui ressemble à l’actrice, que le narrateur embrasse.
Adrienne regardait les flammes du couvent où elle s’est retirée comme religieuse.
Ces flammes alimentent la rêverie de Nerval qui hésite entre Sylvie et l’actrice.
La traversée d’un cours d’eau n’éteint pas le feu mais nous embarque pour Cythère
Après Watteau et avant Loisy, Chaalis, Othys, Ermenonville encore puis le théâtre
Aurélie, l’actrice regardait les flammes en écoutant les Chansons et légendes
Du Valois
qui hantaient Nerval. Il envoie le narrateur en Italie via Marseille
Où il rencontre une énième Fille du feu, Octavie : elle regardait les flammes
Qui avaient ravagé Pompéi et ravagent encore les âmes des vrais poètes.

[1] Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, 1961
[2] Recueil de 1854
[3] Henri-Frédéric Amiel, Journal intime, le 28 août 1858

Chri - Elle regardait les flammes

Oh pardon. J’ai fait gêné. Excusez moi.
Ce n’est rien, vous n’avez pas fait exprès ?

Je n’ai pas réussi à savoir avec certitude si elle avait envoyé un point d’interrogation après le mot exprès mais j’aurais mis ma main à couper qu’elle en avait posé un. Un petit, discret, qu’on pourrait avoir quelque peine à percevoir. Mais il y était, certain. En me reculant d’un pas dans la file d’attente, je venais de marcher sur un de ses deux pieds. Elle portait des sandales à hauts talons superbes, avec une fine bride de cuir noir, qui habillaient ses deux jolis pieds aux ongles magnifiquement rouges. Quand elle s’est retournée, j’ai remonté le tout, d’en bas, lentement et j’ai embrassé (du regard) la plus jolie silhouette que j’avais jamais vue. On était en Avril, il faisait doux, les robes et les bourgeons étaient de sortie. Même pour aller au cinéma. La sienne était légère comme une soie fragile avec de minuscules fleurs en motifs répétées, une ceinture fine à la taille, un sac sur une épaule nue, des cheveux très courts, presque ras, bruns, presque noirs, ses oreilles vêtues d’une simple perle de culture très claire, sa nuque si embrassable. Très attirante, en tous les cas. Ce qu’on appelle, avant même de la connaître, une beauté fraîche, gaie, pimpante. Sans aucune moquerie. Elle était belle comme ce printemps qui s’amène. Et je lui avais écrasé un pied. Quel crétin. On allait voir le même film, elle s’est assise au dernier rang, pile dans le milieu de la rangée, là où j’avais l’habitude de me placer. Je n’allais pas changer mes coutumes pour une fille fût-elle une beauté renversante. Je me suis assis à côté d’elle, mais j’ai laissé un siège entre elle et moi. Ca se faisait dans les salles un peu vides. On voulait bien être ensemble dans le noir mais pas les uns sur les autres, on avait ses limites. On ne se serrait qu’entre connaissances. On se laissait une distance, on s’accordait une avancée possible, une sécurité. En vrai, aller vers l’autre ce n’était pas si facile, c’était même tout un bazar.

Une fois installés, j’ai regardé droit devant moi. Tout le film. Pas une seule fois je n’ai jeté un œil vers elle. C’est là que j’ai compris qu’il se passait un truc. J’étais tendu comme les câbles un téléphérique et ce n’était pas le film polonais en noir et blanc sur la vie d’une nonne sous la neige qui allait me relâcher. Une merveille de film et un si beau prénom. Sur le générique, je me suis mis à comploter. Il faut que je lui parle, il le faut. Je dois y arriver. Oui, parce que les rencontres j’avais plutôt l’habitude de ne pas les faire, voyez. J’étais du genre à laisser passer mes chances, à ne même pas les voir quand elles se pointaient, en tous les cas à ne rien comprendre. L’anneau je ne l’avais pas eu souvent au bout du bâton, si je peux me permettre. Mais cette fois, cette fois, ne serait pas comme les autres. Je vais me jeter à l’eau, je vais me lancer, je vais me débrouiller pur qu’on aille boire un verre, avoir un 06, un prochain rendez vous.

Elle était désolée mais elle devait retourner à son travail, elle y avait laissé son smartphone, elle ne connaissait pas son numéro, (je m’appelle rarement vous savez) elle n’avait pas une minute à elle, mon boulot si prenant, alors, forcément, deux heures encore moins… Vous comprenez, n’est-ce-pas ?

Pendant qu’elle me lançait sa tirade, au beau milieu de la foule du parvis du complexe huit salles, elle me souriait gentiment avec une étincelle de malice bienveillante dans l’œil. Moi, je la fixais bêtement…

Regarder les flammes de l’amour dévorer mon petit cœur d’artichaut.


Vegas sur sarthe - Elle regardait les flammes





Frustrée


Elle n'a pas senti le feu dessous la glace
cette ardeur inconnue au creux de l'estomac
qui irradie les reins, les seins tel un magma
ne laissant aux savants calculs aucune place

Elle observe les flammes et les regards salaces
les muscles ciselés et tout ce cinéma
on devrait s'inquiéter des soirées pyjama
où tout semble permis à qui brise la glace

Il reste quelques braises à l'âtre moribond
son amant assouvi ronfle de suffisance
elle avait espéré retarder l'échéance

mais c'était sans compter la fièvre irradiante
qu'elle avait elle-même allumée, insouciante.
Elle jette au brasier un regard furibond...

dimanche 12 février 2017

Semaine du 13 au 19 février 2017 - Elle regardait les flammes

Finalement nous n'aurons pas perdu notre temps la semaine dernière, ou alors artistiquement :)
Mais comme le temps passe, nous vous proposons de continuer cette promenade dans les thèmes des premières années.

Ainsi nous allons effeuiller à présent un thème d'octobre 2006 :
Elle regardait les flammes....

Que votre texte soit en prose ou en vers, qu'il soit brûlant ou refroidi, il vous faut impérativement nous l'adresser avant dimanche 19 février 2017 à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

Tiniak - L'art de perdre son temps

TEMPI EN POT

Que faire, dites ?
Là, tout s'agite et bat son plein
artistement ou tristement
- courageusement ? vers sa fin !

Eh, luminaires... d'invite !
Quoi c'était, cette mort subite
répandue, mais du bout des lèvres
pour nous abreuver de sa fièvre
et nous mieux finir à la main ?

Un rêve tombé dans un puits ?
Une caresse de la nuit ?
Une promesse
dite, vite oubliée, drapée de joliesses

Ce pendant, cependant
(n'était son doux velours)
n'efface pas le cours
si peu libre soit-il
et rugueux, nuit et jour
du vivant alentour

Qu'en faire, dites ?

De la groupie de chansonniais ?
Des anathèmes, pour de vrai ?
De l'enfumage
pour sacrifier au jeu de vaniteux carnages...

Mieux vaut garder un pied ailleurs
- c'est entendu !
que de piailler à l'intérieur
sur le menu

Autant va le temps, cette erreur !
- un caprice de la nature...
coiffer, son bonnet de bonheur
la plus infime forfaiture

Dès lors
puisque le temps court à ma perte
j'adore
l'abandonner sur l'herbe verte

Où se permettre d'être parfaitement inutile (et donc, si nécessaire)...

samedi 11 février 2017

Dib - L'art de perdre son temps


Une journée comme tant d’autres

Cristine s’était levée, comme à l’accoutumée. Elle aimait se lever juste avant le soleil. C’était comme un rituel qui se décalait de quelques minutes, de jours en jours. Elle aimait cette osmose avec les minutes calculées. Ainsi, de bon matin, dans la pénombre, elle se préparait un café. Puis, sa tasse à la main, elle prenait place dans sa chaise-longue préférée. Ça aussi, elle aimait bien : se caler au fond de sa chaise, laquelle était positionnée juste où il faut pour prendre part au réveil des couleurs dans le ciel. Ecouter l’absence de bruit tout d’abord, puis une voiture au loin, une porte qui grince, un chien qui manifeste son désaccord au départ de son maître, la dame de la rue du port, qui passe à bicyclette, les étudiants, qui rentrent de boîte. Ce réveil de la ville observé depuis sa chaise longue l’enchantait. Un peu comme lorsque l’on contemple une tempête depuis un abri sec et au chaud. « Allez ! Allez ! Petites fourmis ! Allez donc ! », se disait-elle, en sirotant son café.

Cristine ne quittait son siège d’observation que lorsque la toile bleue était solidement retendue dans le ciel.

Après la course du soleil, c’était le ballet des heures égrenées. Tout allait si vite... 

Cristine ne savait jamais où passaient les heures et les minutes. Le sablier géant avait certainement sa logique. Un moment de lecture, et il était dix heures, un passage dans le jardin à observer les pousses et les insectes, à retirer quelques herbes envahissantes de ci, de là, et c’était la fin de la matinée. Venait ensuite le repas, suivi d’une course à faire – en prenant son temps, il faut bien socialiser – et c’était déjà le milieu de l’après-midi.

Jamais Cristine ne perdait son temps, pourtant. Elle lisait, marchait, écoutait une émission radio en épluchant les légumes, discutait de ce qu’elle avait appris à la radio, s’inquiétait de ses voisins, rendait service. A faire et à défaire, on ne reste pas sans rien faire. Puis elle allait se coucher, sereine, après avoir déplacé de quelques millimètres sa chaise longue, pour le lendemain matin. Ainsi passait la vie. Cristine la savourait.