jeudi 3 novembre 2016

Jerôme - Demain

Demain, comme tous les jours, pendant que les autres dormiront, mangeront, rêveront, calculeront et s’agiteront, je regarderai la maison. Elle sera là, au fond de l’allée bordée d’acacias : derrière le perron et ses deux petits lions, la façade blanche sous le toit de tuiles jaunes ; entre les massifs de grosses fleurs bleues écrasées de soleil, la cour déserte. De là où je suis, je n’entends pas le chant liquide de la fontaine.
Y a-t-il seulement encore de l’eau dans la citerne ?
Je sais que je ne passerai plus la grille, que je ne parcourrai plus les grandes pièces vides et fraiches, que nous ne jouerons plus dans les chambres de l’étage. Je regarderai quand même, comme je regarde maintenant. On me dit que j’ai tort de faire ça, que ça me rend vulnérable, que tout a changé.

Bien sûr que tout a changé. Même notre petit faubourg des Lisières, si calme qu’on le croyait immuable, a été bouleversé par l’ogre immobilier qui remâche inlassablement la ville. Disparues, les maisons qui entouraient le parc où, sous les tilleuls, trônait un petit manège – un cochon, un avion, une auto, un mouton – qui tournait à m’en donner le vertige. A la place du parc, entre des immeubles téméraires et nus, ils ont collé une luxueuse gare multimodale. On dit aussi que dans le quartier voisin le stade où jouait le club de l’Étoile d’argent a laissé place à un complexe hôtelier et commercial prétentieux.
Moi, le stade je n’y allais jamais ; alors qu’importe ce qu’on dit, tant que je peux voir la maison. Elle n’a pas changé, elle, et ce simple coup d’œil tous les matins me rattache au temps de nos insouciantes vies d’avant.

Près de la grille, on nous fait signe d’avancer. La foule s’ébroue sous la pluie qui redouble. Je sursaute, essaie de calmer ce tremblement qui ne me quitte plus depuis que je suis arrivé ici :

« Inspire lentement, respire par le ventre. Peut-être qu’aujourd’hui tu trouveras une place sur le pont d’un des méchants rafiots rouillés qui se dandinent sur la rade. Ou demain, ou dans une semaine. Ensuite, avec de la chance, le Brésil, l’Australie… ou Mars, ou Cassiopée ? Là, je devrai peut-être dire adieu aux Lisières. »

Qui sait ?

Alors, comme tous les jours, je prépare mes papiers d’identité, puis je jette un dernier regard à la photo de la maison avant de la glisser précieusement dans mon portefeuille.

Où lire Jerôme

6 commentaires:

  1. Evocation sensible de l'exil, ce texte est touchant, au fond.

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    1. Merci ; difficile d'écrire sur l'exil quand tant de gens y sont confrontés... je veux dire qu'en faire des phrases parait un peu dérisoire. Mais bon, j'ai essayé quand même en me demandant "et si demain c'était mon tour ?"

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  2. Célébration de l'exil, du départ, de la séparation, avec sa part d'angoisse et d'espérance

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    1. Merci Bricabrac. Plus d'angoisse que d'espérance pour ma part. mais bon, peut-être qu'une fois arrivé sur Cassiopée, ça ira mieux :)

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  3. Oui, difficile d'imaginer... Ce qu'il y a de pire dans demain... c'est quand on ne sait pas de quoi il sera fait...

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  4. très émouvant, et saisissant, puisque tu nous fais sentir que ce pourrait être notre tour...le tien, le mien,aussi :(

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