lundi 28 mai 2018

Marité - Toutes les mamas

ELLE ÉTAIT DÉJÀ MORTE

Dimanche. Toute la matinée je me suis affairée dans la cuisine m’efforçant de ne pas penser. Mais voilà qu’après le repas pris en famille, il faut songer à partir. Toujours le même cérémonial. Je prends un soin tout particulier à ma toilette : tenue soignée, maquillage parfait... 

Je sais pourtant qu’elle ne remarquera rien. Mais j’ai toujours aimé l’entendre me dire : “ tu es bien belle, ma fille”. Alors pour qui tous ces embarras ? Pour elle ? Qui sait : elle va peut-être me voir aujourd’hui ? Pour moi ? Sûrement. Voilà une parade pour amortir le choc hebdomadaire : me sentir bien “au dehors”. 

Je lui apporte souvent des fleurs. Pas les bouquets élaborés de chez le fleuriste, elle n’a pas été habituée à ces dépenses qu’elle jugeait inutiles. Non, simplement les fleurs du jardin en saison - elle les aimait tellement - ou des branches de houx en hiver. 

Je frappe à la porte de sa chambre. Bien sûr, elle ne répond pas. J‘entre. Elle est là, comme dimanche dernier, comme tous les dimanches depuis 6 mois, dans son fauteuil telle une pauvre chose brisée. Ses mains sont posées sur sa poitrine ou crispées sur les accoudoirs. Elle ne bouge pas, la tête invariablement tournée vers la fenêtre et curieusement penchée sur le côté. Je l’appelle doucement : pas un geste. Alors, je m’approche d’elle et essaie de capter son regard. C’est effroyable : elle n’a pas de regard. Ses yeux ont perdu tout éclat et sont désespérément vides de toute expression. Je l'embrasse et lui parle en disposant le bouquet dans un vase. Je range un peu la chambre qui n’en a pas besoin, tire sur le dessus de lit, déplace un ou deux bibelots que ma sœur ou moi avons ramenés de sa maison ; des bibelots sans importance mais chargés de souvenirs pour elle. Cela fait longtemps qu’elle n’y prête plus attention mais nous ne songerions pas à les enlever. Nous avons besoin de la voir entourée d’objets familiers. 

Je me rends compte, que je fais beaucoup de bruit en allant et venant nerveusement entre les quelques meubles. Sans doute est-ce inconsciemment pour palier ce silence pesant. Je deviens une autre dès que je suis avec elle maintenant ; une autre avec une seule idée en tête : partir, fuir, respirer, vivre. Et là, l’infernal sentiment de culpabilité m’envahit. Non. Je dois rester avec cette femme qui ressemble à ma mère mais qui n’est plus rien, sûrement pas ma maman. 

Alors, je m’oblige à m’asseoir près d’elle. Je n’ose même plus la toucher. Je me fais horreur. Je saisis pourtant des petits ciseaux et entreprends de lui couper les ongles qui poussent, me semble-il, anormalement vite. La tiédeur de sa main me surprend. Je pose alors mes yeux sur elle. A quoi bon ? Même cette main - vivante - ne ressemble pas à la main de ma mère. Que reste-il de ses mains brunes et marquées de paysanne ? Elles sont devenues diaphanes, bleuâtres, flétries , aux doigts si fins que nous avons dû ôter son alliance. Quant à ses cheveux, ils ne changent pas et gardent la même couleur châtain : pas le moindre fil blanc. 

Est-ce cette chevelure toujours intacte qui me fait réagir ? Voilà que je prends plaisir à la "faire belle". Je la coiffe, frotte doucement son front et ses poignets à l’eau de Cologne. Mais pourquoi tous ces gestes inutiles puisqu'ils sont vides de toute réaction ? Est-ce ma façon à moi de lui montrer ma tendresse ? Est-ce que j’imagine pouvoir la “réveiller “ en lui insufflant mon amour ? 

Tout cela me paraît soudain tellement dérisoire que je ne supporte plus d’être enfermée avec elle dans cette chambre qui me semble vide malgré sa présence-absence. Alors, je pose un bonnet ou un chapeau sur sa tête selon la saison, un châle sur ses épaules. Je recouvre ses jambes d‘un plaid et je pousse son fauteuil roulant vers le parc. 

Un sentiment mitigé s’empare alors de moi : je suis avec elle, donc tout va bien, j’accomplis mon devoir filial mais au moins, je ne la vois pas. Comment peut-on imaginer cela ? Laquelle est monstrueuse : elle ou moi ? J’ai honte et pourtant, invariablement, les mêmes pensées m’agitent tous les dimanches. C’est aussi dans ces moments là que, la gorge nouée, je me dis que j’aurais dû passer plus de temps avec elle avant sa déchéance pour lui parler, échanger. En fait, je m’aperçois avec stupeur que je ne sais rien de son enfance laborieuse, de sa jeunesse. A la campagne, on ne se raconte pas mais si j’avais posé des questions ? Quelle pudeur imbécile m’a empêchée de faire le premier pas quand il était encore temps ? Quel gâchis ! Et ces remords lancinants qui m’assaillent : je n’ai rien fait pour contrer la maladie. Je pense que celle ci se déclenche ou s’aggrave plus vite en cas de grande solitude, d’impression d’abandon. Je ne crois pas qu’elle souffre aussi bien physiquement que moralement : elle a dépassé ce stade depuis longtemps. Mais on vit sa vie égoïstement et les nouvelles règles érigées par la société actuelle ne sont pas faites pour encadrer les parents comme au siècle dernier. 

Puis vient l’heure du goûter. Je la conduis au réfectoire et là, l’horreur est à son comble. J’attache la grande serviette spéciale “vieux bébé” autour de son cou et entreprends de lui faire avaler sa compote comme à un tout petit enfant. Mais ici, pas de cris joyeux, de gestes vifs et désordonnés provoquant des éclaboussures qui enchantent les mères. Des grognements sourds, des borborygmes infâmes , des rôts puissants, des plaintes les remplacent. Alors, il faut s’armer de patience et tenter par tous les moyens de lui faire ouvrir la bouche pour introduire la cuillère, se bagarrer pour qu’elle referme la bouche et avale. Ce “travail” m’occupe tellement que je n’ai pas un regard pour les pauvres êtres assis autour et c’est mieux comme çà. J 'évite le plus possible ce spectacle d’épouvante. 

J’ai terminé pour aujourd’hui, oserais-je dire ma corvée ? C’en est une pourtant et de taille. Malgré ma honte et mon désespoir, il faut bien que je sois honnête avec moi-même. Oui. Dans ces moments là, j’ai souhaité que la mort de ma mère la délivre et me délivre en même temps. 

Alors, en ces fins d’après midi de dimanche, je fonce littéralement vers ma voiture après l’avoir embrassée. Je la quitte. J’ai vraiment l’impression de l’abandonner mais j’essaie de me disculper en me disant que j’ai une famille, le travail le lendemain. Sur la route du retour vers les miens, pendant un grand moment, je suis perdue, accablée. Le jugement effroyable que je porte sur moi-même me submerge, m'horrifie. La colère aussi : celle de subir une situation qui me dépasse, que je ne sais, chaque fois, comment aborder puisque ni moi, ni personne ne peut la maitriser. Je ne sais plus d’où je viens. Si, pourtant, je le sais : je viens de l’enfer. Je pleure de chagrin, de tristesse de l’avoir perdue, de culpabilité aussi. Je pleure sur elle et sur moi. 

Je ne vois plus la grande maison blanche au milieu des arbres où je l’ai laissée seule, partie pour toujours je ne sais où en attendant la délivrance. Alors, une frénésie de vivre me saisit. J’arrête la voiture, passe un bâton de rouge sur mes lèvres, dépose un disque de rock dans le lecteur de CD. Cela m'aide à me forger une attitude pour donner le change. Ce chaos intérieur ne concerne que moi.

Le 9 novembre 2004, son pauvre corps a rejoint son esprit dans un ailleurs. Que dire de ma peine ce jour là ? Ai-je eu un chagrin vraiment sincère ? Comment expliquer cette étrange sensation de paix tout-à-coup ? Oui, c'est cela : j'ai vécu cet aboutissement avec une certaine sérénité. Pour moi, elle était déjà morte. 

Ce texte a été écrit 5 ans après le décès de ma maman et a été édité dans un livre-témoignage (35 récits) intitulé "Histoires de proches - Face à la maladie" préfacé par Eric-Emmanuel Schmitt et paru en 2010 aux éditions Jacob-Duvernet.
J'ai cru faire mon deuil avant le deuil et il m'arrive encore, une quinzaine d'années après le décès de ma maman de me réveiller en sursaut avec un sentiment d'urgence : maman a besoin de moi.

Laura Vanel-Coytte - Toutes les mamas

acrostiche écrit pour l'anniversaire de Maryvonne, ma maman 

Maryvonne a parfois une coupe à la garçonne 
Avec toujours son joli sourire qu’elle donne
Rien, apparemment, ne la désarçonne
Y a pas à dire, je vous l’assure, Maryvonne
Vraiment, ne ressemble vraiment à personne
On ne peut que lui offrir de jolies anémones
N’oublie jamais, maman, que je t’affectionne
N’oublie jamais de profiter de ce que la vie te donne
Et bon anniversaire, Maryvonne !

Où lire Laura Vanel-Coytte

Tisseuse - Toutes les mamas

A ma mère mystère



















A ma mère mystère
Où se terrent
Mes origines
C’est dans ta force
Que ma matière
A pris racine
Et dans le puits de tes peurs
Que j’ai laissé couler mes pleurs

Malgré tes doutes
Tu m’as portée
Fascinante femme solaire
Gorgée d’ombres et de lumière
Tu m’as communiqué
L’envie de la route
De tes étés

Même lorsque ton cœur
Est en hiver
Quand la femme fleur
S’étiole et se perd
J’ai appris à cheminer
A tes côtés
Sans plus sombrer
Dans tes ravines

Tu as supporté
Mes coups de boutoir
J’ai marché
Sur ton fil de rasoir
Tu t’es tracassée
De mes déboires
J’ai empoigné
Ton désespoir

A présent tu as tourné
Les yeux vers l’étoile
Avec intensité
Tu as mis les voiles

Pour cette quête folle
Tu as pris ton envol
Dans le sillage de lumière
Si intense et si clair

Tu m’as donné à croire
Qu’il existe un ailleurs
Et je veux te savoir
Sur ce chemin meilleur

Je te dis à demain
Car aujourd’hui n’est pas une fin
Lorsque je passerai la porte du destin
Maman je reverrai tes mains 

(j'ai écrit et lu ce texte aux obsèques de ma mère il y a presque 9 ans...elle aurait eu 96 ans aujourd'hui !
le dessin a été réalisé par mon père il y a très longtemps d'après une photo qu'il avait prise d'elle me portant au bord de l'eau...)

Semaine du 28 mai au 3 juin 2018 - Toutes les mamas

Au pays du sourire, des cadeaux et des petits compliments... vous aurez peut-être reconnu le jour de la fête des mères :)
Mais ça a pu être aussi le temps des rancœurs ou la soupe à la grimace, car le lien à notre mère n'est pas fait que de réconfort et de félicité :(
Nous vous proposons du coup cette semaine de vous exprimer sur ce sujet, avec comme illustration sonore la voix de Maurane, hélas partie trop tôt, avec sa chanson "Toutes les mamas".

En prose ou en vers, vos textes doivent nous parvenir avant dimanche 3 juin minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

samedi 26 mai 2018

Annick SB - Au pays du sourire

L’ arche …

Si je vous dis que j’élève des crocodiles, vous n’allez pas me croire !
Même que ces crocodiles là ils ont un drôle de nom : gavial !
Original n’est-ce pas ?
Pour l’instant, j’en ai quatre.
Vous souriez et me prenez pour une folle ?
La nana qui nous explique précédemment qu’elle voyage immobile se met maintenant à vanter son arche !
Et bien souriez, dites de moi que je suis devenue dingue, les faits sont là : j’ai des crocodiles dans un enclos et tous les jours, deux fois par jour, je les nourris.
Je ne sais pas trop avec quoi du reste, mais je les nourris, c’est promis.
Puis-je vous avouer également que je m’occupe d’autres espèces animales, elles aussi mises en enclos, elles aussi nourries deux fois par jour par je ne sais trop quoi.
Il y a des onces, des gorilles, des quokkas, des viscaches, et tant d’autres espèces connues ou inconnues !
J’ai même un vivarium et un insectarium, qu’on se le dise !
C’est assez étrange ; j’en suis devenue quasi accro de toute cette faune sauvage.
Le matin, je découvre des naissances – youpi ! - et parfois des décès- snif - .
Bien sur mon chien et mes trois chats ne pénètrent jamais dans les enclos. Ils sont réservés aux animaux venant de pays lointains comme le Cambodge, le Kenya ou l’Alaska pour n’en citer que trois.
Moi qui suis pour la liberté de chaque créature à vivre dans son milieu naturel, cela semble paradoxal !
Mais, c’est vrai, qu’assise à mon bureau, j’aime cliquer sur l’écran et voir apparaître les dessins et les noms de merveilleuses espèces qui sont dans mon parc zoologique !
Chacun son addiction ; la mienne c’est la création ;-)
Regardez ! Vous voyez bien que je ne mens pas !


lundi 21 mai 2018

Semaine du 21 au 27 mai 2018 - Au pays du sourire

Au pays du sourire


Ces photos du Cambodge vous ont inspirés ? Alors nous prolongeons le thème jusqu'au dimanche 27 mai à minuit, date limite pour envoyer vos textes à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com






jeudi 17 mai 2018

Mapie - Au pays du sourire

Mon parti pris

Je ne suis pas philosophe.  Ni sagesse, ni quête ultime, ni expérience de vie ne légitime une quelconque leçon de ma part...

Mais j'aime à me rappeler que le plat de la surface d'un lac, la lumière douce et tamisée d'un coucher de soleil sur une plage de sable fin ne sont en fait qu'une question d'angle de prise de vue, de façon de voir, d'envie de transmettre, de choix  de dire et de se souvenir...

Et si ce choix s'offre à moi, et s'il m'est permis de faire fis de mes peurs, de ces monstres aux dents acérés qui m'habitent  et qui peuplent mon histoire... alors, mon parti pris est celui ci...

Me tourner vers le beau et vouloir le préserver... Ce que l'homme a su créer tout au long des siècles,  ce que la nature nous prête...

Et s'il  faut méditer, apprendre à apprécier , suivre un chemin pour arriver à cette accession à une sérénité... Alors, pourquoi pas?

Oublier toute la part sombre de l'histoire et du présent... non pas vraiment..  Juste essayer de cadrer mon regard ... 

Certains pourraient y voir une forme de lâcheté, ou d'utopie... Moi j'y vois une forme de résilience dans un monde malmené , et qui nécessite Espérance, Envie, et respect de  la vie...

Marilyne18 - Au pays du sourire

Le Cambodge, Le pays qui a retrouvé le sourire...

A la seule évocation du Cambodge, j'ai en tête le livre de cette fillette qui a écrit l'histoire d'une partie importante de sa vie : son enfance. Elle a fait preuve d'un courage sans nom au milieu de l'horreur du moment, mis en place par les Khmers Rouges. Je sais, ça fait 40ans...
J'ai une pensée pour toutes les familles qui ont payé cher le simple fait d'être nées au mauvais endroit. J'ai aimé les rizières, les crocodiles dans la rivière où jouait "Knem"(j'ai un doute sur l'orthographe), l'amour qu'elle dispensait autour d'elle et son caractère de battante. Il reste encore des mines antipersonnelles mais la vie a repris ses droits...
J'espère du fond du cœur que le tourisme continuera d'être un plus pour le pays et que d'aussi jolies photos continueront de nous parvenir. 
Ça me fait mal de penser qu'une petite fille du même âge que moi, vivait l'horreur quand j'allais tranquillement à l'école et que je profitais de tant de choses ...Est-ce que les horreurs feront toujours partie de la vie ?

Annick SB - Au pays du sourire


Rêver, ailleurs et là …

L’eau c’est de l’eau
Et quand le vent ne souffle pas, quand l’écume dort, on dit que la mer est d’huile 

Petite, je voyais bouger l’huile sale des moteurs qui frappait les coques des barques des pêcheurs sur le petit port du vallon des Auffes ; je savais qu’il ne fallait pas y plonger dans cette eau mouvante et perdue ; je savais que la mer sale était devenue émouvante et que tout foutait le camp …. 

Les barques ce sont des barques
Et quand l’ancre ne les force pas à rester on dit qu’elles naviguent
Je les regarde s’éloigner et me demande si Archimède pourrait m’aider à résoudre ce que d’autres nomment  problème

Petite, je voyais partir et revenir les hommes burinés par le sel et le soleil, ingrédients vitaux précieux et traitres et j’écoutais la cheminée de la barque teufteuter calmement pendant que les bottes se posaient à quai…
Je n’aime pas voyager
Enfin, pas comme le font les autres
Les voyages je crois que je les tente les yeux fermés, sans bagage
Longtemps  j’ai eu honte
Non pas de ne pas avoir foulé les terres inconnues et mystérieuses décrites par mes amis
Non pas de ne jamais m’être envolée vers des destinations prisées
Honte de ce que j’ai entendu, emmagasiné et perçu dans ce flux volant, ces bavardages, ces cris, ces rires, ces moqueries, ces suppositions, ces constatations, ces affirmations, ces cadeaux
Honte de l’ébullition et du bruit que les voyages entrainaient
Honte du retour
Cette quête d’images, de sons, de senteurs, de souvenirs, de fuite, de trésors, cette quête de tout ce qui se fait ailleurs, de ce mieux supposé, de cette altérité que l’on veut découvrir, contenir aussi dans un flot de mots et de photos je ne la partage pas
Je ne la désire pas

Petite, je pleurais quand je comprenais que certains dans ma ville avaient fait un voyage forcé et s’étaient retrouvés là, sur le même petit port du vallon des Auffes que moi, rêvant de retourner bientôt dans leur coin de Paradis supposé qu’ils avaient du laisser contraints et forcés…

L’eau c’est de l’eau, les barques ce sont des barques et les palmiers des palmiers.
Je n’aime pas voyager
Enfin pas comme le font les autres
Les voyages je crois que je les tente les yeux fermés, sans bagage
Pour éviter le naufrage
Pour mieux revenir à quai qui sait ?
Pour mieux me souvenir des gens que j’imagine sourire et aimer, ailleurs et là, tout près ou très loin de moi  

mercredi 16 mai 2018

Mamée - Au pays du sourire

Quatre images du Cambodge




Sur une plage encore brûlante,
Contempler la palme de l’arbre.
Se délecter du soleil couchant
Qui traverse ses branches
Et rosit l’eau miroitante.






Admirer le batelier, debout
Dans sa barque si frêle
Écouter résonner
Le claquement des rames
Sur la calme surface.


S’interroger à propos des moines,
La couleur de leur robe,
Leur choix de vie,
Leurs préoccupations …
Contemplation ?


Et … Nulle crainte du crocodile assoupi
L’atmosphère est si douce !…
Rêver de caresser le petit :
Un enfant sur le dos de sa maman …


Mister K - Au pays du sourire

ETRANGE SERENITE












Le passage du sud
La démarche des invisibles
Le territoire des délices












La légèreté des crocodiles
Le harcèlement du gibbon
L’actualité des poissons













Le trésor des fluides
Le matin des courants
La souplesse de l’espace












La procession des hommes étranges
Les prophéties d’un débutant spectral
Le serment des étoiles mortes

Plus tard, plus loin,
Les larmes au cœur de la montagne

Marité - Au pays du sourire

Achile.

Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé au pays du sourire. Et je vous prie de croire à mon histoire : je n'ai rien inventé.

- Alors, mon biquet, on est venu voir Achile ?
- Hein ? Quoi ? Voilà que ça recommence comme cette nuit. Qui me parle ?
- Moi, Achile le crocodile.
- Ça alors ! Un crocodile qui parle. Et français encore !
- Mais oui, mon cher. J'ai beaucoup de mémoire comme chacun le sait. Ne dit-on pas chez vous mémoire de crocodile ?
- Non. Ce sont les éléphants qui possèdent une mémoire extraordinaire il parait.
- Et bien, on se trompe chez toi.
Achile rit de son jeu de mots. C'est super : moi qui pensais que les crocodiles ne savaient que pleurer. Regardez bien la photo. On voit nettement qu'Achile rit.
- Mais au fait, cher visiteur, je me suis présenté. Pas toi.
- Pardon Achile. Je me nomme Victor.
- Hector ?
- Victor. V...comme Victor.
- V comme Victor, tu me plais bien toi. J'adore voir ma photo sur ton polo. C'est cool ça.
- Euh, c'est Georgette qui me l'a offert pour Noël.
- Elle a bon goût ta femme. Je te kiffe aussi parce que tu ne te promènes pas avec une ombrelle et une perche à selfies. Si tu savais ce que je dois recracher quand j'ai croqué un de ces malotrus de chinetoque. Par contre, je garde leurs portables. J'attends qu'ils aient pris leurs photos avant de bondir. J'ai une belle galerie de portraits dans mon vestibule. J'adore me regarder. Je me trouve beau. Pas toi ?
- Si, si Achile. Moi aussi, j'ai pris une photo - je me mets soudain à le regretter - Je croyais que tu dormais.
- Moi, dormir ? C'est une feinte. Mais ne t'inquiète pas. Je ne te mangerai pas. Je ne digère pas les hommes à barbe. Et d'abord, leurs piquants me grattent au passage, dans la gorge. Vois-tu : j'ai la gorge fragile. Hum hum. Tu n'aurais pas des valda sur toi par hasard ? J'ai dû avaler une jaune à l'ombrelle aux baleines démises. Peuvent pas faire attention, ces jaunes. Vraiment de la saloperie ce qu'ils fabriquent.
- Tiens. C'est drôle. Moi aussi, je suis fragile de la gorge. J'ai quelques pastilles. Tu tombes bien.
- Ecoute, je ne suis pas chien. On va faire un deal. Je suppose que tu veux ramener une bricole à ta femme ?
- Elle voudrait bien un sac ma Georgette.
- En croco bien sûr. Hé, tu es un petit malin toi. Tu ne veux pas perdre au change. Je vois, je vois.
- Ben. Je demande peut être beaucoup. Elle se contenterait d'un petit porte-monnaie pour les courses...Rien qu'un petit...
- Je vais demander à Odile. C'est ma copine. Tu vois, je la protège. En même temps, sa tête me sert d'oreiller. Pratique, non ? Tu peux en faire autant toi ?
- Non. A cette idée, le fou-rire me prend.
- Elle est fatiguée, cette pauvre Odile. Figure-toi qu'elle vient juste de pondre. Il faut aussi que je trouve quelque chose à manger pour elle et pour moi. (Brrr, j'ai la chair de poule, tout à coup. Je n'aime pas qu'Achile parle de manger.) Qu'est-ce qu'on croûte chez toi au fait ?
- Des rillettes principalement. Mais pas que. Du poulet de Loué aussi, élevé en plein air.
- Loué soit le poulet ! J'aimerais il me semble. Bon. Voyons. Odile, ma chérie, ce monsieur voudrait un morceau de peau.
Odile baille, me regarde un peu. Du coin de l'œil. Elle grogne :
- Tous les mêmes ! Mais qu'est-ce qu'ils ont à vouloir du croco ? Et des sacs, et des chaussures, et des ceintures... Et quoi encore ? C'est malheureux quand même. On ne peut pas être tranquille. Bon. Il a l'air sympa celui-là. Achile, on ne va pas lui donner un morceau de ton talon. - Odile s'esclaffe. Ce doit être leur blague favorite - Je vais regarder dans mes archives. Il doit me rester un bout de queue de ma grand-mère.

Odile revient avec une superbe peau. Largement de quoi faire un sac pour Georgette. Ce qu'elle va être contente, ma Georgette ! Nous procédons à l'échange : pastilles contre peau de croco. Je salue bien bas mes nouveaux amis, m'éloigne avant qu'ils ne changent d'avis. On ne sait jamais. Achile rit. Oui. Mais peut être jaune. A force de bouffer du chinois.

Vous savez ce qu'il vous reste à faire avant d'approcher les crocodiles : laissez-vous pousser la barbe messieurs. Pour les femmes ? Euh, il doit exister quelques trucs. Faudra demander. J'y penserai la prochaine fois.