jeudi 17 mai 2018

Annick SB - Au pays du sourire


Rêver, ailleurs et là …

L’eau c’est de l’eau
Et quand le vent ne souffle pas, quand l’écume dort, on dit que la mer est d’huile 

Petite, je voyais bouger l’huile sale des moteurs qui frappait les coques des barques des pêcheurs sur le petit port du vallon des Auffes ; je savais qu’il ne fallait pas y plonger dans cette eau mouvante et perdue ; je savais que la mer sale était devenue émouvante et que tout foutait le camp …. 

Les barques ce sont des barques
Et quand l’ancre ne les force pas à rester on dit qu’elles naviguent
Je les regarde s’éloigner et me demande si Archimède pourrait m’aider à résoudre ce que d’autres nomment  problème

Petite, je voyais partir et revenir les hommes burinés par le sel et le soleil, ingrédients vitaux précieux et traitres et j’écoutais la cheminée de la barque teufteuter calmement pendant que les bottes se posaient à quai…
Je n’aime pas voyager
Enfin, pas comme le font les autres
Les voyages je crois que je les tente les yeux fermés, sans bagage
Longtemps  j’ai eu honte
Non pas de ne pas avoir foulé les terres inconnues et mystérieuses décrites par mes amis
Non pas de ne jamais m’être envolée vers des destinations prisées
Honte de ce que j’ai entendu, emmagasiné et perçu dans ce flux volant, ces bavardages, ces cris, ces rires, ces moqueries, ces suppositions, ces constatations, ces affirmations, ces cadeaux
Honte de l’ébullition et du bruit que les voyages entrainaient
Honte du retour
Cette quête d’images, de sons, de senteurs, de souvenirs, de fuite, de trésors, cette quête de tout ce qui se fait ailleurs, de ce mieux supposé, de cette altérité que l’on veut découvrir, contenir aussi dans un flot de mots et de photos je ne la partage pas
Je ne la désire pas

Petite, je pleurais quand je comprenais que certains dans ma ville avaient fait un voyage forcé et s’étaient retrouvés là, sur le même petit port du vallon des Auffes que moi, rêvant de retourner bientôt dans leur coin de Paradis supposé qu’ils avaient du laisser contraints et forcés…

L’eau c’est de l’eau, les barques ce sont des barques et les palmiers des palmiers.
Je n’aime pas voyager
Enfin pas comme le font les autres
Les voyages je crois que je les tente les yeux fermés, sans bagage
Pour éviter le naufrage
Pour mieux revenir à quai qui sait ?
Pour mieux me souvenir des gens que j’imagine sourire et aimer, ailleurs et là, tout près ou très loin de moi  

8 commentaires:

  1. très belle évocation de la capacité de l'humain à voyager "sur place", au fil de l'eau qu'il a devant les yeux !

    et réflexions profondes sur le voyage, peut-être "pour faire comme tout le monde" pour certains, ou pour fuir quelque chose d'eux-mêmes pour d'autres, ou hélas contraints et forcés par des évènements qui nous dépassent...

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    1. Merci ! Si j'étais courageuse, bosseuse, inspirée, je me ferai bien une étude sur l'immobilité .... un jour peut-être qui sait ? ;-)

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  2. Ton texte est très beau et il me donnera peut-être l'inspiration...je ne voyage pas et à part le manque de moyens, il pourrait y avoir d'autres raisons...pourquoi pas la peur de ce qu'il pourrait m'arriver !

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    1. Merci ! La peur oui peut-être aussi freine certains envie d'évasion !

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  3. Chacun voyage à sa manière... l'important est d'y prendre du plaisir et d'en tirer quelque chose de positif. Je voyage peu mais je me suis enrichi de ce voyage au Cambodge, un pays si différent du nôtre

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    1. Cela a du être une expérience exceptionnelle de partir au Cambodge et loin de moi l'idée de critiquer ton voyage ! (mes textes sont des ressentis exprimés à un moment précis et non pas une vérité universelle ;-) c'est la photo de la barque qui a entrainé les mots ...)

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  4. Je me sens en plein accord avec ce texte. Je crois même que j'aurais aimé l'écrire ;-))

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  5. Le voyage immobile a son charme !

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