mercredi 12 juillet 2017

Pascal - On ne va pas en faire une pendule

La leçon de piano

Désigné d’office, j’étais en stage à la Pérollière pour satisfaire les ambitions qu’avait, pour moi, ma boîte d’électricité. Entretenir le maintien des connaissances, s’initier aux nouvelles techniques, échanger des méthodologies modernes, c’était dans mon contrat, dans mon ordre de mission, pendant cette semaine de purgatoire. Disons plutôt qu’il fallait suivre le cursus obligatoire, bien à la mode à cette époque. Après Sainte-Tulle, Paris, Lyon, je n’avais plus tellement envie d’aller user mes pantalons sur les bancs de la connaissance ; ma carrière était plus derrière que devant moi, à cette heure de cinquantaine dépassée. Interne et prisonnier dans cette école, le soir, je passais le temps entre parties de tarot, films à la télé et bouquins.

Dans notre classe, nous étions une petite dizaine venue des quatre coins de la France et si on échangeait, c’était pour savoir comment étaient payées les heures supplémentaires chez l’un, comment ils pouvaient prétendre à tel ou tel grade chez l’autre, comment étaient gérées les heures d’astreinte, etc.

Dans notre équipée, on avait un gars d’une trentaine d’années qui semblait arriver d’une autre planète. Manifestement, sa hiérarchie l’avait balancé dans ce stage mais il survolait aisément tous les débats. C’est lui qui posait les questions embarrassantes aux profs, c’est lui qui finissait les démonstrations au tableau, et quand nous avions un problème sur une maquette de montage, c’est lui qu’on allait solliciter.

Les cheveux longs, façon hippie, frêle, les épaules rentrées, il n’y avait pas plus simple et plus rigolard que ce petit bonhomme. Décontracté, il était fringué avec des vêtements passe-partout. Le bas de son jean traînait sur le sol ; cela faisait des franges blanches et brunâtres et on aurait pu penser qu’il était venu à pied de sa région. Il portait sur les épaules un vieil imperméable, style poncho inca, avec une capuche bien trop grande pour sa tête. Dessous, il avait un gros pull marin ; il avait peut-être remonté le Rhône en voilier pour assister à ce stage, après tout…

Il était plein de connaissances en dehors de nos cours ; rempli d’humilité et de générosité, ajusté à notre diapason, il pouvait parler d’histoire, de géographie, de peinture, de mécanique ou de littérature avec le même engouement. A l’heure des repas et des pauses cigarette, on s’arrangeait pour manger à côté de lui pour profiter de toute son affabilité. Il s’intéressait à tout et quand il apprenait quelque chose, il ne faisait jamais répéter son interlocuteur comme s’il avait tout ingurgité et tout bien rangé dans les cases de son cerveau.

En classe, par le jeu des tables de travaux pratiques, on bossait ensemble ; en plus d’être savant, il était déconneur, non pas avec des blagues de comptoir, celles grivoises à deux balles, mais avec des véritables histoires abracadabrantes qu’il arrangeait avec ses expressions raffinées, son accent indéfinissable et ses chutes extraordinaires. Autant dire que les cours en prenaient un sacré coup ! Comme j’avais pas mal bourlingué dans ma jeunesse, il me posait plein de questions : si j’avais franchi l’Equateur, si j’avais vu des aurores boréales, si j’avais croisé des ours polaires, si j’avais fait escale dans les Iles sous le Vent, etc.

A treize heures, après avoir déjeuné dans l’immense salle du réfectoire, nous allions boire le café au sous-sol de la grande bâtisse. Toujours bourré de monde, celui des autres stages, on devait se frayer un chemin pour accéder jusqu’au zinc ; là, dans un nuage de fumée de clopes, plusieurs serveuses s’acquittaient nerveusement de leur tâche de sucre, de tasses et de petites cuillères…

C’était un véritable brouhaha aux exclamations plus fortes les unes que les autres ; parfois, des éclats de rire violents zigzaguaient jusqu’au plafond et c’était un coup de tonnerre soudain avant l’orage des applaudissements. Ça sentait le café, le tabac froid et la transpiration…

Dans un coin de la salle de détente trônait un piano ; en tapant compulsivement sur les touches, un hurluberlu s’évertuait à gâcher une musique qui aurait pu être « La lettre à Elise ». Imaginez la cacophonie générale ! Imaginez l’ambiance surréaliste !...

Notre hippie, mal rasé et mal fagoté, s’était approché de l’instrument comme littéralement fasciné ; il pouvait être aussi musicien, plus rien ne pouvait nous étonner. L’autre, le Beethoven d’opérette, engoncé dans son fade costume de semaine, regimba quand il vit débarquer ce presque va-nu-pieds devant son tabouret d’artiste ! Ils palabrèrent un instant et l’apprenti massacreur laissa le piano à notre collègue ; avec un petit sourire narquois et en croisant les bras, il se recula pour apprécier à l’avance toute l’indigence musicale de cet impudent prétendant…

Notre pote se retourna ; en clignant de l’œil, il nous fit un petit geste amical de la tête, celui qui dit : vous n’avez pas encore tout entendu, les amis ; puis, un tantinet grave, il se pencha vers l’instrument. En regardant le clavier, il croisa ses doigts entre ses mains et il les étendit doucement comme pour les assouplir. Enfin, il les posa sur les touches ; le reste ne fut qu’extraordinaire symphonie, frissons d’allégorie, déferlement de notes à l’unisson d’une extraordinaire harmonie…

Dans la salle, le brouhaha se tut, les rires se tarirent, le cliquètement nerveux des petites cuillères dans les tasses s’éteignit ; toutes les têtes se tournèrent vers ce petit maestro en poncho imperméable. Ses mains couraient sur le clavier ; caressant les touches blanches et noires, c’était deux marionnettes horizontales se poursuivant, se cherchant, s’éloignant ou se chevauchant sur la gamme de sa partition.

Quand il eut terminé son opus enchanteur, il enchaîna aussitôt avec une musique de piano bastringue, ce genre de refrain joyeux qui fait claquer les mains du public en écho participatif. La foule des stagiaires faisait maintenant un épais demi-cercle autour de lui ; seul dans l’arène, il était le barde héros communiant la fantaisie, le plaisir, la distraction, tout autour de lui. On battait la mesure avec le pied, en claquant des doigts, en hochant la tête ! On voulait éteindre les lumières ! On voulait faire danser les soubrettes ! On voulait des pousse-cafés ! Après la dernière note, il se leva, se tourna vers notre foule conquise et pencha cérémonieusement la tête en avant ; la capuche de son imper vint le coiffer d’une aura de grand maître. Sous le tintamarre des applaudissements enthousiastes, il mit ses mains en porte-voix pour me crier d’une façon tellement innocente : « Le si de la troisième octave d’une des touches était désaccordé, je me suis rattrapé avec le si de la deuxième ; ils ne vont pas m’en faire une pendule !... » D’autant plus qu’il était l’heure de reprendre les cours…

5 commentaires:

  1. Arpenteur d'étoiles12 juillet 2017 à 15:51

    la Pérollière, pas si loin que le couvent de la Tourette du Corbusier ... et le piano et le pianiste hippie tellement subtil (avec le "si")
    un bien joli texte, Pascal !!

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  2. On lit ton texte d'une traite Pascal. On sent l'admiration que tu avais pour ce collègue extraordinaire. Je me suis régalée à te lire.

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  3. Un personnage extraordinaire au sens littéral du terme , tu as gardé le contact ?
    Belle narration M'Sieur. ];-D

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  4. c'est un nouveau texte savoureux qui nous campe un personnage que j'aimerais rencontrer
    il ressemble d'ailleurs à un certain nombre de personnes atypiques que j'ai pu croiser au cours de mes pérégrinations humaines : des personnalités décalées, éclectiques, atypiques, et si passionnantes

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    1. Magnifique texte, lu d'une seule traite, on a envie d'en savoir plus...

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