mardi 24 mai 2016

Tisseuse - Le poète est voleur de feu


                 (toile de Joëlle Chen)

Je traverserais encore et encore
Marchant sur les braises
Du feu qui me dévore
Je chercherais l’ascèse
Afin d’arpenter les voies célestes
Des légendes immémoriales

Je m’élèverais sur le fil
Du rasoir
Jusqu’à ce que tu ils
Me laissent entrevoir
L’impérieux cœur
De l’insondable

Dans un élan de ferveur
Je deviendrais alors
Ce flamboiement rouge et or
Inexprimable
Autrement que par ces jetées
Au couteau
Relief de ma matière
Comme travaillée
Toute entière
A la chaux

lundi 23 mai 2016

Laura Vanel-Coytte - Le poète est voleur de feu

La lyre de feu de Nerval

C’est sa voix singulière
Qui crée des chimères
Qui crachent des flammes.
C’est un volcan alchimique
Secoué par les séismes
D’une âme ignée complexe.
C’est un Prométhée moderne,
Un Gérard Labrunie poète
Qui vole le feu et le transforme
En or de phrases magiques.
C’est le rond d’un soleil mélancolique
Noir comme les gravures
De Dürer et les photos touchantes
De Nadar ; Nerval et Baudelaire
Paris et l’Allemagne
Jean-Paul Richter et Henri Heine.
La lyre de de Nerval
A exhalé des vers de rêve
Entre Valois humide
Et Orient de lumière
Jusqu’au cauchemar ultime
Du cercle de la corde
Dans la nuit noire et froide
De la rue de la Vieille-Lanterne
De la corde qui vibre
A la corde qui abrège
Une vie trop flamboyante.

dimanche 22 mai 2016

Semaine du 23 au 29 mai 2016 - Le poète est voleur de feu

"Le poète est vraiment voleur de feu", c’est en tout cas ce qu'avançait Arthur Rimbaud.

Que vous vous reconnaissiez ou pas dans cette veine de poésie, laissez-vous inspirer par cette affirmation d'un des immenses "poètes maudits" :

- soit en écrivant un poème,
- soit en nous parlant de votre vision sur la poésie,
- ou encore en nous racontant la vie d'un poète, réel ou imaginaire.

Quoi qu'il en soit, vos textes doivent nous parvenir avant dimanche 29 mai minuit à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com

Tiniak - C'est bien la dernière fois que...

La der d’Eden

Le chapeau mou sur le front moite
la lippe lâche, ma benoîte
les yeux... chacun, dedans, dehors...
le geste souple, sans effort
une paresse aussi, au ventre
je laisse mes pensées couler depuis leur centre

Que s'agite la ville alentour, je n'en ai cure...
A elle, amours du jour; à moi, la couverture

Je tire un abandon - d'au moins sa bonne livre !
des eaux du fleuve blond et ses reflets de cuivre

La lune a tout fripé son visage enfantin
(je lui prodiguerai un massage, demain)

De sa joue est tombée une larme opaline
que je viens aboucher sur la lèvre marine

Le vent me souffle un chant connu
J'ai beau chercher, je n'en sais plus
ni les couplets, ni le refrain
Je fais illusion, de la main
(celle qui n'est pas dans mon ventre
 à farfouiller pour m'arracher ce mal au centre)

Demain ! Demain ! Reste où tu es !
drapé de ton éternité...
Sais-tu comme la fleur t'ignore ?
Alors que tu ronges mon corps
- et à commencer par la foi...

Oh, c'est bien la dernière fois
que j'espère
vivre un amour vain, mais entier, sur cette terre

Aussi, chanté-je
un chant connu des éternelles neiges

Aucun amen
sans avoir entendu la Der d'Eden

Jacques - C'est bien la dernière fois que ...

« C'est bien la dernière fois que je m'écoute, moi et mes idées à six sous... »
C'est que j'aime dans le recours au soliloque introspectif, c'est que non seulement il n'y a personne pour contredire mes affirmations péremptoires, mais que je peux me clouer le bec et ne pas être obligé de répondre sans perdre la face.
Epatant.
Donc.
« C'est bien la dernière fois que je m'écoute !»
Mais si je ne m'écoute plus, je ne peux donc pas m'entendre proclamer cette résolution, qui ne veut plus dire grand-chose, non ?
En vérité, c'est de peu d'importance, puisque je ne m'écoute jamais, ce qui multiplie les situations invraisemblables qui m'amènent à déclarer que « c'est bien la dernière fois... »
Tout ça ne fait guère de sens.
C'est bien la dernière fois que je m'improvise philosophe au lieu de répondre à la question…
Quelle question, au fait ?

vendredi 20 mai 2016

Chri - C'est bien la dernière fois que ...


C'est bien la dernière fois que...

Je te tranche la gorge dit l’assassin à sa victime.
Je me jette du haut de cet immeuble dit le désespéré, en pleurs.
Que je vous débranche dit l’infirmière au malade en phase terminale …
Que je vous coupe ce bras dit le chirurgien orthopédique désolé.
Que je te prête mille euros dit l’homme à l’escroc notoire.
Que j’éteins un feu dit le pompier pyromane.
Que je mise sur toi dit la femme à son looser magnifique.
Que je donne des leçons de morale dit le fieffé coquin.
Que je vote pour vous dit l’électeur au politique menteur.
Que je me couvre de ridicule en disant le contraire de ce que j’ai dit la veille dit le politique d’un coup clairvoyant.
Que je bois un verre d’alcool dit l’homme atteint au point d’en boire un … de parfum.
Que j’obéis à une consigne littéraire me demandant de débuter un texte par c’est bien la dernière fois.

Et donc, c’est bien la dernière fois que je mets un point final après ce petit deuxième suspendu ...

jeudi 19 mai 2016

Laura Vanel-Coytte - C'est bien la dernière fois que ...

Ma dernière cigarette

C’est bien la dernière fois que je fume, me suis-je dit à ce moment- là, un moment dont je me souviens parfaitement tous les détails : le lieu, l’heure. Surtout, j’étais seule pour savourer pleinement cette dernière cigarette, celle de la condamnée… à ne plus fumer. Il n’y avait aucune parole à prononcer qui aurait interrompu et interféré avec les mouvements de ma bouche atour de ce tube maudit. Aucun autre geste à effectuer que de mener la cigarette à mes lèvres déjà en manque de ce brasier miniature. C’est bien la dernière fois que je tapotais ma cigarette dans le cendrier, que je l’y éteignais et que je me disais : Finalement, qu’est-ce que ça changerait si j’en fumais une autre ? La dernière… pour la route… comme on se disait, il y a peu, avec mon meilleur ami, mort trop jeune, d’un cancer du poumon au moment où il aurait enfin pu profiter de la vie avec une retraite bien méritée. Je m’en voulais des cigarettes qu’il avait fumé en ma compagnie mais je regrettais déjà la convivialité de ce moment, le partage : t’en veux une ? À une époque où la cigarette était si peu chère qu’on les distribuait sans état d’âme ou à ces périodes de ma vie, où un peu plus fortunée, je donnais un peu de cette mort différée. Loin de moi l’idée de moraliser car je donnerais cher là maintenant pour fumer une cigarette avec mon café ou ce soir avec l’apéro. Mais, je sais que cette cigarette en entraînerait immanquablement. J’ai cru souvent isoler le plaisir de la dépendance mais ma dernière bronchite qui m’a fait frôler l’hospitalisation m’a emmené à cette douloureuse abstinence

C’est bien la dernière fois….

Arpenteur d'étoiles - C'est bien la dernière fois que ...

Adieu mon ange

C’est bien la dernière chanson
C’est bien le dernier poème
C’est bien le dernier frisson
C’est bien la dernière fois …
… Que j’aime

C’est tard le soir, une rue sombre,
La pluie noire dessine les barreaux
D’une prison
A l’horizon
De ma mémoire qu’encombrent
Encore et encore tes derniers mots :

Adieu mon ange, adieu mon héros,
Adieu, le temps a refermé les pages
De nos deux vies liées, dommage !
Adieu mon amour. Adieu mon salaud !

Et maintenant je m’en vais seul,
Regard vers les trottoirs mouillés
Quand la ville me jette à la gueule
Ses néons crus, aux flaques mêlés.

Il y a longtemps on se croisait
Insouciants et volages,
Sous le soleil du mois de mai,
Comme deux oiseaux quittant leur cage.
On s’est aimé à la folie
Avec passion et avec rage,
On s’est aimé à la folie
Sans le souci des ciels d’orage.

Et puis voilà, c’était hier,
Un jupon trop blanc pour mon âge
M’a tourné la tête à l’envers.
Je croyais voir d’autres rivages.
Je te l’ai dit ; j'imaginais que
Nous pouvions tout nous dire.
Je te l’ai dit et dans tes yeux
J’ai vu ta peine, et même pire.

Tout doucement, baignée de larmes,
Tu as refermé tes valises.
J’étais un fou, j’étais sans arme,
Tu t’es perdue dans la nuit grise.

Et me voilà au pont du Rhône
La pluie est froide comme un tombeau.
Dessous les eaux qui tourbillonnent
Déchirent mon cœur en lambeaux

C’est bien la dernière chanson
C’est bien le dernier poème
C’est bien le dernier frisson
C’est bien la dernière fois …
… Que j’aime


mercredi 18 mai 2016

Vegas sur sarthe - C'est bien la dernière fois que...

Comme d'habitude

Je ne sais pas si vous avez déjà rendu un dernier soupir, non bien sûr... suis-je bête.
En tout cas c'est bien la dernière fois que je rends l'âme.
On n'est jamais certain que c'est le dernier soupir quand on n'est plus là pour se rendre compte qu'il n'y en aura pas d'autre après celui-là.
Elles sont là au grand complet les blouses blanches, penchées sur mon lit à me regarder lâcher la rampe mais je ne suis pas très chaud malgré un bon 40 de fièvre qui vient de m'emmener aux urgences toutes sirènes hurlantes.
Faut dire que la sirène ou plutôt l'infirmière qui me tenait la main dans l'ambulance était gironde pour pas dire bien en chair et donnait plus envie d'ouvrir les yeux que les fermer.
J'ai quand même failli oublier de respirer quand elle m'a dit qu'elle s'appelait Germaine comme ma première conquête... je devais avoir seize ans, une petite moustache et un patte d'éléphants comme on ne saurait plus en faire aujourd'hui.
Ce jour-là je n'ai jamais couru aussi vite de ma vie: Germaine avait pourtant des talons de dix centimètres mais il avait été champion aux courses de vachettes chez Guy Lux... quelle drôle d'idée de s'appeler Germaine et de s'épiler !

La fois suivante j'ai rendu l'âme pendant une malencontreuse partie de roulette russe: j'avais par étourderie passé l'arme à Gauche – un brave type ce Gauche mais quel drôle de nom – qui s'est grillé la cervelle sans réaliser ce qui lui arrivait.
Je n'ai jamais supporté l'odeur de la cervelle grillée, pourtant ma mère n'avait pas d'égale pour préparer sa cervelle de veau persillée. Fallait la voir extirper tous les petits vaisseaux sanguinolents et les arracher à cette masse blanchâtre et tremblotante!

Arrêtez de me regarder comme ça! D'abord c'était pas un soupir, juste ce souvenir qui me donne un haut-le-cœur. Vous verrez quand vous serez à ma place en train de voir défiler des wagons de souvenirs comme le tout dernier TGV du soir.
Dans l'ambulance, Germaine – pas le coureur de vachettes, l'autre, la sirène – s'est crue obligée de m'infliger deux bouche-à-bouche d'enfer, et quand je dis d'enfer! J'ai jamais aimé le goût de l'aïoli même si ma mère n'avait pas son pareil pour faire prendre la mayonnaise... c'est avec ça qu'elle avait eu mon père et que je suis là aujourd'hui, enfin encore là à cette heure.
“Quelle heure il est?”
L'interne me regarde comme si je lui demandais l'heure de ma mort pour l'inscrire moi-même au bout du lit.
Il y en a qui auraient traversé la France pour l'aïoli maternel mais moi j'ai jamais aimé ça contrairement à Germaine qui doit être espagnole ou catalane et a cru me rendre service en étalant son diplôme de réanimatrice alors qu'une lampée d'oxygène aurait suffi.
En d'autres circonstances je lui aurais proposé d'aller rincer tout ça avec un Fitou ou un Vacqueyras mais tout ce qu'elle m'a inspiré c'est une nausée à faire gerber.

“Vous auriez du Gevrey-Chambertin?”
L'interne va tourner de l’œil, il doit me croire en plein délire.
C'est pourtant pas trop demander... un cru qui m'a vu naître à l'hiver 47, un des millésimes du millénaire dont personne n'a plus rien à cirer depuis qu'on a changé de millénaire. Quelle tristesse.
Sûr que cet interne ne sait même pas ce qu'est un pinot noir... un buveur de Coca qui doit croire qu'un Pinot noir c'est juste un flic beurré ou sénégalais.
Et après ça on trouvera inquiétant que je soupire.
Attendez! Débranchez rien! Faut juste que j'explique à cet appenti toubib les rudiments du vin, les choses indispensables, vitales, les climats, les cépages, la taille, l'enjambeur...
Pourquoi l'enjambeur me ramène t-il à Germaine? Ça doit être l'effet de ce poison qu'ils ont mis dans mes tuyaux.
“Débranchez-moi!”
L'apprenti toubib me débranche aussitôt. Y doit être payé au client refroidi.
“Non, c'est pas ce que je voulais dire!”
J'aurais jamais pu faire ce boulot de toubib... j'ai trop peur du sang même si ma mère n'avait pas son pareil pour saigner. Fallait la voir égorger les lapins avant de les désaper des pattes arrières jusqu'à la tête... c'est avec ce strip-tease qu'elle avait eu mon père et que je suis là, bref.

Débranché et libre... je me lève et je les bouscule, je m'habille très vite, je sors de la chambre, comme d'habitude.
C'est marrant, ça me rappelle un chanteur qu'est mort lui aussi... pourquoi lui aussi?
Je suis vivant! Dire qu'ils ont failli me faire rendre l'âme une fois de plus avec leurs conneries. Les souvenirs, c'est ça qui vous flingue plus que tout le reste.
Dans le couloir, Germaine attend en sirotant devant la machine à café, surement pour faire passer le feu de l'aïoli.
“Vous me ramenez chez moi?”
Germaine sursaute, en inonde son décolleté.
Je la prends par la main et je sors... pas près de revenir.

Jérôme - C'est bien la dernière fois que...

En attendant le dernier pont
 
Un agneau blanc, au bord d’une onde pure.
Il boit.
Un loup survient. Il est gris : aurait-il bu ?
« Salut l’agneau, on trinque ? Un petit Mouton-Cadet ? Dis pas non, c’est ma tournée.
– Mollo Louloup, dit l’autre, tu zigzagues… Dans c’t’état, tu ne passeras jamais le pont ; tu devrais mettre un peu d’eau dans ton vin. »
Vexé, le loup pique une rage noire :
– Trouble pas mon breuvage, l’agneau, ou tu çra châtié de ta témérité (la longue langue rouge s’embrouille entre les crocs). Et puis d’abord j’vois pas d’pont !
Il regarde la rivière, d’abord à gauche, puis à droite. Puis il ajoute, subitement calmé : Tant pis, je l’attendrai ici. »
Et il s’assoit dans l’herbe verte, à l’ombre d’un bosquet qui borde le ruisseau.
« Dis, l’herbe est rase… c’est toi qui l’a tondu d’une longueur de langue ? Tu sais bien qu’j’n’aime pas, ça pique les pattes ! »
– Mais non !
– Si ! Même que je te l’ai dit l’an passé !
– L’an passé ? Et comment k’t’aurais fait puisque j’n’étais pas né ?
– Si ce n’est à toi, c’est donc à un d’tes frères.
– J’en ai point. J’suis fils unique.
– C’est donc quelqu’un des tiens.
– Toujours pas. J’suis orphelin.
– Assez, tu m’embrouilles. Tu vas pas me faire croire que je sais pas que vous êtes vraiment vraiment vraiment nombreux, vous les moutons. Même sans compter vos bergers et vos chiens. Tiens, rien qu’à toi tout seul, t’es deux, je le vois bien ! Mais si ! Approche un peu que je te vous recompte. »
A force de comptage, il advint ce qu’il devait advenir.
Quand le loup se réveille, il est tout seul au bord de l’eau, le teint vert, avec un joli mal de crâne. Plissant les yeux, il regarde la rivière, d’abord à gauche, puis à droite. Alors il murmure, sa langue pâteuse s’emmêlant dans ses crocs rêches :
« Zut alors, plus d’agneau. Tu parles d’un lâcheur ! Et toujours pas le moindre pont en vue. C’est bien la dernière fois que j’attends ici ».
Qu’eut-il mieux fait que de se plaindre ?

Marité - C'est bien la dernière fois que ...

Le voyage inutile.

Toujours ce rêve récurrent qui l'assaille comme une vague depuis une semaine. Il faut que cela cesse. Angèle se lève, déterminée à agir. Elle va téléphoner à son petit fils, lui la comprendra. De ses quatre petits enfants, Rémi, le seul garçon, est celui qu'elle préfère. Comme elle, il sait le sens profond des mots : émotions, racines, nostalgie, amour. Rémi, sa lumière dans ses vieilles solitudes.

- Rémi, mon petit, il faut que tu m'emmènes là-bas.
- Manou, tu avais dit, il y a deux ans, "c'est bien la dernière fois que je viens à Cazillac." Tu t'en souviens ? Manou, tu sais ce que dira Maman ? Elle va trouver ce voyage inutile et trop fatigant pour toi.
- Je sais, je sais, mon petit. Ta mère m'énerve. Elle m'étouffe. Je ne peux pas t'expliquer maintenant. Mais je suis sûre que tu approuveras mon choix, toi qui me connais bien. Peux-tu te libérer dimanche ? Nous partirons tôt. Je serai prête.

Rémi ne peut rien refuser à sa grand-mère. Elle a toujours été là pour lui. Surtout dans les moments les plus difficiles, le divorce de ses parents qu'il ressent encore comme une profonde blessure d'enfance : il n'avait que 5 ans; son premier chagrin d'amour à l'aube de l'adolescence. Surtout elle l'a aidé à se relever quand de mauvais anges l'entraînaient à brûler sa vie. Il accompagnera sa Manou dans ce village où elle a vécu plus de trente ans et où il a laissé lui-même une partie de son cœur. Il sait la santé de la vieille dame fragile. Il sait qu'il va encourir les foudres de sa mère. Tant pis. Il est très content au fond.

Angèle est heureuse. Elle se prépare mentalement à revenir à Cazillac. La dernière fois, c'est vrai, elle avait dit, désespérée : plus jamais. C'était trop dur. Sa maison, son jardin, tout ce qu'elle avait construit avec Charles, défiguré, anéanti. Après de graves soucis de santé consécutifs au décès de son mari, sa fille Laure avait exigé qu'elle vende et se rapproche d'elle. Elle avait obtempéré, la mort dans l'âme. Elle ne regrettait pas vraiment mais deux ans plus tard elle avait éprouvé le besoin de revoir Cazillac. Ce fut très douloureux. Les nouveaux propriétaires avaient tout transformé pour soit disant moderniser. Hideux son beau jardin avec ses haies vives maintenant sacrifiées au profit d'un haut mur en béton. Disparus ses massifs fleuris pratiquement toute l'année au profit d'une piscine incongrue. Elle avait tellement aimé s'occuper de ses fleurs. Hideuse sa jolie maison flanquée aujourd'hui de verrues arrogantes sur chacun de ses côtés.

Mais ce rêve. Elle y retrouve Charles. Ils ont vingt ans. Ils se promènent en barque sur l'étang dans le soir de miel. Ils se regardent. Puis, subitement, tout s'obscurcit. Elle a froid. Charles n'est plus là. Elle crie son nom. Mais le silence est la seule réponse. Ce rêve la hante. Il faut qu'elle aille là-bas. Elle en est sûre : Charles l'appelle.

Comme elle se sent bien, confortablement installée dans la voiture de son petit fils ! Ils se sont fait traiter de fous par une Laure furieuse d'avoir été mise devant le fait accompli. Ils rient, complices, de ce mauvais tour qu'ils lui ont joué. Ce premier dimanche de juin s'annonce lumineux. Elle a réservé pour eux deux une table à l'auberge du village, la même où ils dînaient souvent en amoureux Charles et elle. Elle a soigné sa toilette et pensé, satisfaite : Rémi doit être fier de moi, surtout aujourd'hui. Et Charles aussi. Non, elle n'est pas une petite vieille ratatinée et malade. Pas aujourd'hui. Ses veines se gonflent de vie comme au jour de ses vingt ans. Elle ne sait pas ce qu'il va advenir. Elle le pressant sans doute et cela la comble de joie.

Elle n'a pas voulu revoir la maison, disant à Rémi : plus tard, quand je me serais reposée un peu. Veux-tu me conduire au bord de l'étang ? Il y fera frais.

Angèle sourit en regardant son petit fils avec tendresse. Il s'est endormi sur l'herbe à ses pieds. C'est un moment exquis. Elle quitte la chaise qu'il avait pris soin de déplier pour elle. Elle se penche, remet en place une mèche indisciplinée comme elle l'a fait si souvent et caresse doucement son visage. Elle murmure : toi seul me comprendra.

Deux pas. Elle entre dans l'eau noire et froide. "Charles, je suis venue. Je suis là. Comme la première fois."

mardi 17 mai 2016

Pascal - C'est bien la dernière fois que...



La fin du matador 

C’est bien la dernière fois que j’admire la couleur de tes yeux ! Non ! Je ne plongerai plus dans ces abysses tellement tourmenteurs où je perds toujours pied, submergé jusqu’à noyer mon cœur dans l’ivresse de ces profondeurs. Non ! Je n’irai plus chercher les malignes étoiles de mer collées dans tes pupilles, poser des baisers ardents sur tes paupières jusqu’à en perdre le compte et tout recommencer, ramper comme un poisson capturé dans cette nasse si merveilleuse, tituber encore et retrouver mon souffle dans un de nos baisers de grande apnée ! Non ! Je n’y vois plus rien qui puisse me subjuguer au-delà de la bienséance ! Tu peux froncer les sourcils, jouer les guerrières avec tes flèches de simagrées et tes renfrognements de simili-indisposée !... Tu peux bien tenter  de m’hypnotiser encore, tu peux bien couper le ruban de nos retrouvailles, tu peux bien t’affaler dans le fauteuil de mes contemplations, tu ne pourras plus jamais m’éblouir avec tes incessants papillonnages d’élégante castillane posant fièrement dans une tribune d’applaudissements tauromachiques !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que j’écoute le son de ta voix ! Non ! Je n’irai plus chercher tes messages les plus sibyllins dans ton arène de poussière tellement animale ! Non ! Je resterai ignorant à tes offrandes de bouquets de fleurs jetés sur ta piste sanglante, à tes gémissements cupides, à tes jérémiades de poupée capricieuse ! Si je suis sourd au monde environnant, toi, l’ensorceleuse, toi, l’entremetteuse, toi seule savais me rallier à la cadence de tes pas de danse, à tes discours sur la chance, à tous ces non qui disent oui, à tous ces oui sans manière, à tous ces oui de fausse prétentaine, à tous ces oui d’épicurienne ! Non ! En habit de lumière, le torse bombé, l’épée en bandoulière, je n’irai plus défiler sur le pas de ton lit ! Un jour amant, l’autre carpette et l’autre d’après, simple figurant, tu savais si bien trouver les mots pour que je fasse le beau ! Non ! Je ne t’offrirai plus mes deux oreilles !...  

Olé !

C’est bien la dernière fois que je respire le parfum de tes cheveux ! Non ! Je ne serai plus un funambule sans filet, planant au milieu de ces effluves, un poète sans rime avec sueur, un pantin désarticulé agité aux ordres des ficelles de ces boucles d’or, un paladin bravache misérablement accroché à cette crinière plus fauve que blonde, pendant nos galops d’Amour ! Non ! Je ne veux plus défaillir pendant cet enivrement olfactif ! Non ! Je ne veux plus me ruer sur cette mantille brodée que tu agites devant moi comme le ferait une cape devant le nez d’un jeune taureau camarguais ! Range donc cette longue barrette noire, si griffue et si mordante, comme une gueule de monstre affamé, ces épingles si pointues et si fleuries, comme des banderilles de corrida tueuse, ces élastiques si rouges et si verts, comme des cocardes à lots, sur des cornes périlleuses !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que je t’embrasse ! Non ! Je ne veux plus rien savoir du goût parfumé de ta bouche sirupeuse ! Tu peux rentrer ces sourires de séduction, ces parenthèses de suggestion, où je me retrouvais toujours emprisonné à l’intérieur ! Range la cérémonie bien organisée de tes dents si blanches, cette langue si experte à remporter nos duels de gourmandise, ces lèvres pulpeuses si rouge sang ! Torero de ton alcôve, finis tes ruades si fières, tes sabots trop vernis, tes banderilles griffues si acérées sur le cuir de ma peau si tendre ! Non ! Je n’irai plus réclamer le feu ardent de tes baisers, me brûler l’âme à cet enthousiasme goûteux, m’attiser le cœur et l’âme contre ton éventail d’impatience !...

Olé !

C’est bien la dernière fois que je te caresse ! Non, je n’irai plus à la découverte de tes frissons les plus secrets ! Je n’irai plus glisser ma main dans tes vallées, pétrir tes collines, perdre mon chemin et revenir avec d’autres desseins plus auré… Olé ! Et tous les poils dressés sur tes bras, et tous ces tressaillements de presque connivence, et tous ces soubresauts de tempête, et tous ces bruissements de dentelle, je ne veux plus en entendre l’écho macabre d’une jouvence qui s’enfuit déjà au galop !...

Olé !

C’est la faena ; je t’en prie, épargne-moi ta bronca… Bien dressé sur mes ergots, la muleta en rideau de pudeur, c’est l’estocade ; c’est la mise à mort et c’est mon sang que j’ai sur les mains, et c’est toi… qui tiens l’épée...  

lundi 16 mai 2016

Fred Mili - C'est bien la dernière fois que ...

– C'est bien la dernière fois que j'te donne du fric pour faire des conneries, hurle-t-il.
– T'as rien compris comme d'habitude . Ton fric je m'en bats les… il ne me sert qu'à aider les autres. T'es qu'un con jette-t-il à la face de son père.
– En fait, ma générosité te permet d'aider ceux qui nous tirent dessus dans les lieux publics.
– Papa t'es trop con !
– Je le sais. Depuis des années tu me le répètes. Dis-moi pourquoi ta femme porte le niqab ?
– Rien à voir papa c'est la religion.
– Notre religion est le christianisme si tu te souviens.
– T'as loupé une marche père, c'est fini ce temps-là.
– Es-tu en train de me dire que Notre-Dame de Paris est la plus plus grande Mosquée d'Europe ?
– Oui !
– Es-tu en train de me dire qu'un cierge est comme une kalash ?
– Oui !
– Vas-tu partir en Syrie ?
– Sûrement.
– Nom de Dieu, arrête tes conneries. T'ai-je aussi mal élevé ?
– Il ne s'agit pas de ça. Le salut passe par l'Islam maintenant.
– Tu lis quoi p'tit con ? Comment tu peux penser ça ? Tu as réduits ta femme à un sexe en la déguisant ainsi, cette robe et ce visage masqué.
– T'es trop con père. Je préserve son sexe en cachant ses formes.
– Tu l'obliges. T'as jamais bandé au lycée, en fac en matant les filles.
– Justement, c'est pour éviter cela.
– Et ta femme porte un string sous sa robe ?
Serge, rebaptisé Kamal, s'est jeté sur son père, le point menaçant prêt à le frapper. Le jeune homme à le visage déformé par la rage, il tient son père au col, l'étouffant presque.
– Vas-y, harangue son père, vas-y cogne.
L'étreinte se desserre. La main lâche son cou. Le fils lui tourne le dos.
Il n'a jamais vu un tel regard. Il a vu une telle haine dans ses yeux noirs, perçants. Il a compris qu'il aurait pu être un de ses bras armés du Bataclan. Son fils n'est plus son fils, il vient de le réaliser. Il dit d'une voix monocorde :
– Je ne veux plus te voir jamais.
– Moi non plus rétorque le fils.
– Je vais te signaler aux Renseignements Généraux pour qu'ils te mettent les bâtons dans les roues.
Le fils se retourne, le gifle avec violence, arrachant ses lunettes d'un revers de main, lunettes qu'il écrase en marchant volontairement dessus.
– Tu n'es qu'un porc. T'es devenu un animal. Je serais courageux je devrais te tuer pour t'empêcher de faire le mal. Je sens que tu vas tuer.
Le fils lève la main pour gifler son père de nouveau mais le mouvement reste suspendu, il le regarde d'un air hagard. Le sang s'écoule de son ventre.
– Je préfère aller en prison plutôt que tu fasses des conneries. Je t'ai donné la vie et je m’autorise à la reprendre. Essaie d'être heureux ailleurs.
Le fils s'affaisse. Le père l'accompagne…
 

Où lire Fred Mili

Semaine du 16 au 22 mai 2016 - C'est bien la dernière fois que...

Cette semaine, c'est Gene M qui a concocté le thème de notre consigne d'écriture :

« C'est bien la dernière fois que... »

Nous l'avons si souvent prononcée cette phrase dans toutes sortes de circonstances.
C'est bien la dernière fois que je te prête de l'argent...
C'est bien la dernière fois que je reçois ta famille ...
C'est bien la dernière fois que tu m'infliges ton amie Huguette...

Ces mots lancés avec colère, détermination ou ironie féroce sonnent comme un avertissement.

Mais avons- nous exécuté notre menace ou bien avons-nous piteusement continué à subir ?
Racontez-nous une de vos dernières fois qui a eu une issue heureuse ou inattendue.

Vos textes, en prose ou en vers, doivent nous parvenir à l'adresse habituelle impromptuslitteraires[at]gmail.com avant dimanche 22 mai minuit.

dimanche 15 mai 2016

Lilousoleil - Un étrange parfum

Un étrange parfum flottait dans les couloirs de cette bâtisse à l’abandon. Dès qu’elle eut mis  le pied dans l’entrée, une sensation oppressante la saisit. 
Ce parfum elle l’identifia sans hésitation ; un mélange de chocolat, d’eau de javel, de crésyl et aussi oui, mais oui de lilas. Unique…
Ce matin-là, elle avait décidé d’aller sur le terrain voir une construction ancienne «  à retaper » qu’un ami agent immobilier lui avait indiquée. Elle, la restauration de vieux machins c’était son truc, son job. 
Le coin lui sembla familier ; quelques images floues sortirent de  sa mémoire. Elle ferma les yeux pour laisser ses souvenirs l’envahir ; la magie fit le reste.
Flashback
Elle a quatre ans, 
Elle revoit cette grande maison cossue, presque carrée, un toit à quatre pentes et ses fenêtres rondes en œil de bœuf. 
Elle revoit les volets de bois peints en vert jade et la porte d’entrée aux montants en chêne vernis. Elle revoit le rosier grimpant croulant sous les abondantes inflorescences qui dispensent un parfum puissant, subtil mélange entêtant de rose de Damas et de pointe citronnée, le long de la barrière le lilas sauvage dont les épis mauves se délitent au gré du vent…
Derrière ses paupières closes une petite fille court en riant aux éclats, sans chaussures ni chaussettes dans la pelouse dont les brins d’herbe lui gratouillent et lui chatouillent la plante de ses pieds nus. Elle se dirige vers la silhouette accroupie près du mur en pisé derrière la maison. Un chapeau de paille sur la tête, il « grabotte » son potager avec tant de soin. Elle se souvient de son « parrain » qui explique si bien  les secrets de la nature. 
Les larmes lui vinrent aux yeux. Pourtant elle n’était pas d’une nature nostalgique. Le passé ne l’intéressait pas. De passé, elle en a si peu. Abandonnée à la naissance, elle avait grandi d’abord dans les pouponnières de la DASS. Elle était un dossier sur lequel un tampon rouge s’étalait en gras « non adoptable ». Les rouages administratifs, elle ne les connaissait pas. Tout ce qu’elle savait c’est que pour elle foyers et famille d’accueil s’étaient succédé. 
Ses paupières se referment ; Julie. Elle s’appelle Julie, ce prénom, une carte dans le couffin l’indiquait. C’était une gamine adorable, le genre auquel on s’attachait facilement si bien qu’on la changeait de famille de temps en temps de peur que l’affection que les accueillants lui portait ne soit nocive. Intelligente et douée, elle comprit très tôt que c’est en travaillant à l’école qu’elle arriverait à être quelqu’un. Puisqu’elle n’avait pas d’identité, elle devait se la forger. 

La petite fille, c’était elle. Dans cette maison, un demi douzaine de gamins orphelins ou pensionnaires vivaient là, souvent de passage. Elle était restée un an puis… Son destin était ailleurs. Julie respira à plein poumons… si c’est à vendre alors ?

samedi 14 mai 2016

Jacques - Un étrange parfum

Un étrange parfum flottait dans les couloirs… Et ce n'était pas l'odeur habituelle de toilettes sur-fréquentées, de café froid et de mauvais sandwiches.
Ce n'était pas non plus l'odeur des ordinateurs poussiéreux et surchauffés, ni le mélange habituel d'effluves corporelles dans cet espace de travail surpeuplé.
C'était le parfum de la terre chaude mouillée par la pluie, que je sentais pour la première fois cette année, qui ravivait le souvenir des après-midi d'orage en Provence.
Je me suis arrêté net au milieu du hall de l'immeuble. Revenant d'une réunion, je tenais à la main mon cahier de notes et de l'autre, un gobelet de café presque froid que j'avais rempli à la cafetière de la salle de conférences. La petite tisanerie, au rez-de-chaussée de l'immeuble, était déserte.
J'ai hésité.
J'étais déjà en retard pour la réunion suivante.
Un pas en avant, puis deux, et je me suis de nouveau arrêté, et j'ai changé de direction.
J'ai posé mon cahier sur l'une des tables rondes, près de la baie vitrée. La tisanerie donnait sur une terrasse, au-delà de laquelle s'étendaient les jardins de l'immeuble d'habitation voisin. Je contemple cet espace de verdure enthousiasmé par le printemps, les hordes de gastéropodes se lançant on se demande bien pourquoi à l'assaut de la façade.
J'ai fermé les yeux pour ne rien perdre de ce parfum si exotique dans cet univers de béton pas même fonctionnel.

Mon téléphone portable vibre et me rappelle que je suis en retard. Je le pose sur la table à côté du cahier de notes, du gobelet de plastique et son fond de café froid.
J'ai mal.
Depuis des semaines je me sens oppressé, je souffre de cet enfermement dont je ne vois pas l'issue.
D'un pas mal assuré, je me dirige vers les portillons qui limitent l'accès au bâtiment aux porteurs d'un badge correctement configuré.
Je sors.
Passé les portes automatiques, le parfum de la terre mouillée de pluie est là, il soulage ma respiration difficile, comme si l'évocation d'un peu de nature aidait mes poumons à se mieux remplir.
Je prends une poignée de terre dans le bac en ciment qui héberge un lot de fleurs qui ne survivront pas à l'été.
Comme moi.
La douleur dans la poitrine revient avec force. Ma vision se trouble, et avant de m'effondrer, je porte la terre mouillée à mon visage, trouvant du réconfort dans cette petite victoire, que le dernier parfum que j'aie perçu ne soit pas l'odeur rance d'une moquette sale dans un « open space » hostile.

Tiniak - Un étrange parfum

Défragration

Un étrange parfum flottait dans les couloirs
venteux d'un vilain soir à finir au couteau
sur la jute plissée de l'horizon rougeaud
où le printemps peinait à se faire valoir

C'était plus qu'une odeur puisque c'était fleuri
avec une rousseur poivrée en suspension
Je m'y recomposais une bénédiction
(le grassouillet regain d'une présence amie)

L'orient rafraichissait les plis du fleuve gourd
Je n'aurais pas tenu bien longtemps sur la rive
avec la goutte au nez, à trier ma lessive
Alors, je l'ai compris : le vent me jouait des tours !

D'étranger, le parfum devint une évidence
Ce fut comme une transe et je m'y égarais
Une défragration s'emparait de me sens
Amour et Abandon dans un même bouquet

Où se curer le nez sans y mettre les doigts

vendredi 13 mai 2016

Gene M - Un étrange parfum

Un étrange parfum flottait dans le couloir. C'était un parfum élégant, subtil qui ne cadrait pas avec le couloir sombre et lugubre de l'hôpital.
Cette fragrance m'était familière, je le savais...

Soudain, les murs s'effaçèrent et des visions de villes exotiques éblouissantes de soleil et de ciel azur surgirent de ma mémoire. Des souvenirs enfouis s'imposèrent à moi. Et toujours ce parfum qui était lié à ces images éclatantes de vie.

Je revis le jeune homme que j'aimais et qui m'aimait. La vie, à cette époque avait les couleurs de la passion et de la rage de vivre, rouge, bleu intense ou encore vert électrique,
Je me revis, main dans la main, avec K, marchant dans les ruelles alanguies sous le soleil d'une petite île grecque.

Ce parfum maintenant je le situais, il avait été mon favori pendant des années, ces années où j'avais voyagé en Orient. Ce parfum, à base de jasmin, était en osmose avec ces pays du Sud et d' Asie mineure que je traversais.

Mais un mystère demeurait : Ce parfum n'existait plus depuis au moins vingt cinq ans ...Je me souviens, à l'époque, avoir déploré l'arrêt de sa fabrication.

Alors illusion olfactive ou profonde nostalgie pour les années enfuies ?

jeudi 12 mai 2016

Marité - Un étrange parfum

Derrière la porte, le mystère.

Un étrange parfum régnait dans les couloirs. Je retrouvais les odeurs familières de la vieille maison mais s'y mêlait cette fois quelque chose de subtil et d'indéfinissable qui mit immédiatement mes sens en alerte.

Quand je revenais dans mon village natal je ne manquais jamais de me rendre "chez l'Anglaise". C'était le nom que tout le monde donnait à cette ancienne demeure, autrefois résidence d'été d'une famille bourgeoise de la capitale.

Après le décès, dix ans auparavant de la dernière occupante que les villageois appelaient respectueusement Mademoiselle Lili, plus personne ne fréquentait les lieux de plus en plus délabrés.

Ma famille possédait une clé qu'un cousin vivant à l'étranger, un héritier sans doute, lui avait confiée pour je ne sais quelle raison. Peut être pensait-il se dédouaner d'un fardeau trop encombrant. Il avait vendu tous les meubles de belle facture et les objets de valeur. Le piano de la vieille demoiselle était parti aussi et avec lui une part de mes rêves d'enfant.

Chaque fois que je prenais le chemin de la maison, le souvenir de mes jeunes années me submergeait. Combien de fois avais-je parcouru la distance qui la séparait du hameau, attirée par sa présence insolite, tant elle était différente et son nom plein de mystère pour moi. Mais c'était surtout la demoiselle qui m'intriguait. Je l'épiais, se promenant dans le parc où régnait un fouillis indescriptible. Elle avait acquis deux ou trois chèvres qu'elle suivait tranquillement. Elle portait des hardes rescapées d'un temps où elle s'habillait certainement de vêtements de prix. De la dentelle déchirée couvrait à peine sa poitrine maigre et elle ne quittait jamais un manteau de fourrure mité et sans boutons d'où dépassaient ses jambes violettes, égratignées par les ronces et chaussées de sabots en caoutchouc. Malgré la pauvreté de sa mise, une indéniable classe émanait d'elle et je percevais cela bien que très jeune. Elle me fascinait.

J'avais hâte qu'elle enferme son cheptel parce que je savais qu'ensuite, elle allait se mettre au piano.

J'avançais alors jusqu'à la grande porte d'entrée, toujours ouverte, pour ne pas perdre une seule note de musique. Un ravissement pour mes jeunes oreilles. Je restais là malgré l'odeur douceâtre, écœurante qui provenait de la grande pièce - située au bout du premier couloir - où elle vivait principalement. Cette odeur, ou plutôt ces odeurs, jamais je ne les oublierai : à celle, âcre, de la suie venant de la cheminée presque toujours sans feu, se mêlait étroitement le parfum suri des pommes que la demoiselle entassait dans des cagettes sur une table.

Je reconnus ces effluves, ce matin là quand je poussais la porte. Elles imprégneraient pour toujours sans doute les lieux. Mais je n'arrivai pas à définir celles provenant de l'autre couloir qui desservait les chambres et la bibliothèque. Plus j'avançais cependant, plus je distinguais des senteurs de lilas. Étrange alors que tout était fermé. S'y mélangeait un remugle de chien mouillé. Des grognements m'immobilisèrent net. Il y avait un chien dans la bibliothèque.

Après quelques secondes d'hésitation, je décidai d'en avoir le cœur net. J'ouvris la porte. Et je les vis. Lui, le chien d'abord. Roulé en boule sur une vieille couverture, il me regardait de ses yeux jaunes. Puis elle. Une jeune fille brune, plutôt une adolescente, penchée sur un livre. Elle releva la tête. Ne sembla pas surprise par mon arrivée inopinée. A peine amorça-t-elle une moue réprobatrice. Je la dérangeais.

Il fallut bien qu'elle m'explique les raisons de sa présence cependant. Elle me dit venir d'un village voisin et aimer par dessus tout la vieille maison. Tout comme moi. En un éclair, je me revis au même âge. Aurais-je alors osé franchir le seuil de la bâtisse si elle avait été inhabitée ? Peut être, après tout. Elle avait profité d'un carreau cassé à l'arrière pour ouvrir la fenêtre et entrer. Elle avait découvert la bibliothèque et ses vieux livres et depuis, elle venait régulièrement. Pour lire, pour rêver. Il ne manquait ici que de la musique m'assura-t-elle. Cette jeune fille, c'était moi. Je lui racontai alors la demoiselle et son piano.

Quand je me réveillai, le soleil dardait ses derniers rayons sur le vieux parquet noirci et le parfum des lilas s'engouffrait par la fenêtre grande ouverte sur le parc. La clé de la maison brillait dans ma main. J'étais seule. Avais-je rêvé ?

L'Arpenteur d'étoiles - Un étrange parfum


Le retour de Yaddo


Un étrange parfum flottait dans les couloirs de l’immense spatioport de Luxcity1. Yaddo avait passé près d’une semaine dans cette ville inondée de lumière. Mais chaque soir, après le coucher consécutif des deux soleils, la ville entière descendait dans les entrailles de la planète. La vie souterraine nocturne faisait resurgir d’autres mondes. Avec Joe Krapov, le chef de la police, Yaddo avait pu côtoyer presque toutes les strates de cette société cosmopolite et cosmogonique. Il commençait à comprendre la complexité inouïe de l’imbrication politique, économique, culturelle et religieuse de Luxcity1. Cette mégapole étourdissante capitale de la planète 278 et plaque tournante de presque tous les couloirs spatio-temporels, était devenue le passage obligé de toutes les transhumances universelles.

Il lui fallait attendre plusieurs heures avant de prendre sa bulle opaque, le trafic cosmique étant particulièrement dense. Il errait dans le spatioport, se connectait de temps à autres à sa memories-bank pour compléter ses déductions, ses réflexions et ses intuitions, et communiquait avec Mona Lisa sa compagne aux yeux orangés. L’odeur subtile que Yaddo avait détectée le perturbait infiniment. En effet, ce parfum lui rappelait Azaïs, l’anthropo-reptilis avec laquelle il avait eu une liaison brève mais intense sur Treetown6, ville-arbre aux ramifications infinies et au gigantesque enchevêtrement des feuillages.

Or, Azaïs avait été sans doute enlevée au matin de leur folle nuit. Il était presque persuadé que ceci avait été manigancé par la secte des NAM (Nostalgiques des Anciens Mondes). Ce mouvement secret et ésotérique souhaitait revenir à l’origine humaine et se réapproprier Terra Mater, creuset indéniable de l’humanité. Néanmoins, Yaddo avait toujours gardé une amitié forte, et depuis sa plus tendre enfance avec un personnage nommé « l’Arpenteur ». Ils avaient fait leurs premières armes ensembles, dans les sections spéciales. Yaddo était devenu l’un des plus célèbres agents interlactiques, mais l’Arpenteur avait décidé de revenir sur Terra Mater.

Yaddo entra dans un des espaces réservés aux agents de la gouvernance galactique. Que pouvait-il faire à présent ? Revenir sur Terra Mater, via l’antique base 72525XR située sur la face cachée de la lune. Cette base mythique qui avait vu le départ des premiers explorateurs, fonctionnait encore mais avait été quasiment oubliée par le pan gouvernement. Une fois là-bas il était très simple de se téléporter sur la planète terre car plusieurs sas d’arrivée existaient encore. Alors il décida d’aller là-bas, de rencontrer l’Arpenteur, et de tenter de tirer au clair les raisons de la disparition d’Azaïs.

Ce qu’ignorait Yaddo, c’est que l’Arpenteur et Azaïs étaient amoureux, que Azaïs n’avait pas été enlevée mais avait fui Treetown6 pour rejoindre Terra Mater, et que son vieil ami était un des dirigeants des NAM.

Lorsqu’il sortit de l’espace réservé, Yaddo repensa à la curieuse tache de lumière au flanc de la montagne bleutée qu’il avait vue à son arrivée sur la ville. Il imagina qu’il devait y avoir un lien entre cette lumière et Azaïs. En revanche, l’odeur parfumée flottant dans le spatioport avait disparu.