mercredi 24 mai 2017

Marité - Fumer comme un crapaud

La pêche aux grenouilles

Toto était un cousin de notre grand-père maternel. Chaque année, il débarquait durant l'été de la ville voisine où il passait ses vacances chez son frère, archevêque à la cathédrale. Il habitait Paris et je ne sais pas quel pouvait être son prénom. Pour nous, il était simplement "Toto". Ces deux-là étaient évidemment les invités prestigieux (!) de la famille.

Il fallait bien se tenir quand l'ecclésiastique était à la maison. Nous y avions intérêt, mes frères et moi. Avec Toto, c'était différent. Nous éprouvions pour le personnage une sorte de fascination. Il jouait avec nous, racontait des blagues, riait fort et buvait sec. C'était la fête quand il venait chez nous : il nous emmenait à la pêche aux grenouilles.

Après avoir bu le café suivi de la goutte, Pépé et Monseigneur faisaient une petite sieste sous le tilleul. Toto, toujours en short, posait sa chemise pour être plus à l'aise en marcel. Il prenait sa canne à pêche et se dirigeait vers la grande mare que nous avions dans le pré voisin. Nous le suivions avec l'espoir qu'il nous laisserait pêcher un moment.

Toto raffolait des cuisses de grenouille. Il attrapait les batraciens avec une dextérité qui nous laissait pantois. Et d'une, et de deux… Sa boîte en osier était vite pleine. Il faut dire que les grenouilles pullulaient dans cette mare, faisant un vacarme étourdissant. Juste, je tournais le dos et fermais les yeux et les oreilles quand le bonhomme assommait la bestiole sur la planche à laver. Toto gardait continuellement une gitane au bec. Il ne posait sa canne que pour sortir de sa poche son paquet de cigarettes.

Quand il avait son quota de grenouilles, il nous montrait alors comment les capturer. Nous nous disputions pour garder la canne le plus longtemps possible. Pour avoir la paix Toto coupait un roseau pour chacun, y attachait un fil et au bout, nouait un morceau de chiffon jaune ou rouge.

Nous n'étions pas très adroits et rarement, nous arrivions à nos fins. Quand nous parvenions à accrocher une grenouille, Toto l'ajoutait aux siennes ce qui comblait de fierté le pêcheur en herbe.

Il y avait aussi des crapauds dans les herbes autour de la mare. Nous ne les approchions pas, notre grand-mère, très superstitieuse, nous l'interdisait en arguant qu'ils portaient malheur si on les regardait. C'était d'ailleurs une prise de bec inévitable entre elle et notre père quand elle découvrait un de ces batraciens près de la ferme. Elle n'avait de cesse de le repousser avec un bâton. Papa, lui, souhaitait avoir des crapauds dans l'étable des vaches parce que, disait-il, l'animal éloignait les maladies potentielles.

Nous ne nous intéressions pas aux crapauds. Jusqu'au jour où Toto eut la bonne idée de nous révéler que les crapauds pouvaient fumer. Malgré notre insistance, il n'osa pas sans doute passer à l'action. Il en avait trop dit et la petite phrase ne tomba pas dans l'oreille de sourds. En même temps, je vis, du coin de l'œil, mon frère Claude ramasser, vite fait, le paquet de gitanes de Toto et le glisser dans sa poche. Il avait un plan...

Malheureusement pour nous, le paquet était vide. Mais nous avions une solution : la "guidaube" ne manquait pas. Il suffisait d'en couper quelques morceaux à la bonne longueur et de les placer dans le paquet. Nous n'avions pas manqué d'observer les grands de l'école quand il leur prenait l'envie de fumer. La "guidaube" ferait l'affaire. Nous étions parés. Le lendemain, direction la mare avec les roseaux de la veille et nos clopes. De quoi imiter Toto. Et bien davantage en ce qui concerne les crapauds.

À l'abri des regards de la famille, nous nous dépêchâmes d'allumer nos bouts de bois. Ce fut un désastre : toux, yeux qui piquent et qui pleurent, envie de cracher. Puis, il fallait tellement pomper que nous en perdions la respiration. Notre benjamin, voyant cela, prit peur et menaça de nous dénoncer aux parents. Renoncement. Nous n'avons jamais su si les crapauds pouvaient fumer !

Beaucoup plus tard, à l'adolescence, pour faire comme tous les copains, j'ai acheté en cachette des cigarettes et je dois avouer que je prenais beaucoup de plaisir à tirer sur mes blondes.
Je voulus aussi tâter de la fumette. Je fis part de mon désir à un copain et un dimanche, on me tendit un joint. Ils étaient tous là à me regarder. J'aspirais fort et une odeur de caoutchouc brûlé envahit ma chambre. Vous devinez ce que ces imbéciles avaient mélangé au tabac.

Je ne fume plus depuis très longtemps. J'aurais aimé pouvoir me satisfaire d'une ou deux cigarettes par jour. Juste pour le plaisir.

8 commentaires:

  1. J'aimais beaucoup la pêche à la grenouille, j'en pêchais pour mon oncle Jean qui habitait Cannes, dans ce qu'on appelle la Californie, un étang trônait au milieu de la propriété.

    Tu as écrit ceci : " je prenais beaucoup de plaisir à tirer sur mes blondes."
    Confidence pour confidence... Moi aussi ];-D

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    1. De quelles blondes parles-tu cousin Andiamo ? ;-)

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  2. Un nouveau chapitre de La Boîte à Pêche, plein de charme

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  3. Après ces beaux souvenirs, on reste avec une question lancinante sur les bras. L'archevêque allait-il quelquefois à la pêche aux grenouilles... de bénitier ? ;-)

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    1. Chut Joe ! C'est pécher que de penser cela de Monseigneur.:o)

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  4. Cette légende a la vie dure... j'ignore si ça marche. Pour ma part j'ai arrêté il y a bien longtemps !

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  5. Toto racontait des blagues ? Normal, non ? ;-)
    ¸¸.•*¨*• ☆

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