jeudi 18 mai 2017

Marité - Un pur hasard

Du coq à l'âne.

Il advint qu'un coq nommé Coqovin et un âne que ses maîtres avaient baptisé Nanas, on ne sait pourquoi, entrèrent un jour en conversation animée. Pur hasard ? Peut être. Les deux animaux de la ferme se côtoyaient mais ne s'adressaient jamais la parole. Chacun restait sur son quant-à soi. Il n'y avait là rien d'extraordinaire : ils n'appartenaient pas à la même famille, l'un étant revêtu de plumes et l'autre de poils. Ils manifestaient leur différence en s'ignorant.

Ils fréquentaient cependant le même pré, chacun dans sa partie. L'âne préférait les coins d'herbe grasse et tendre, ses dents n'étant plus aussi vaillantes et le coq le terrain sous le pommier que son voisin avait mis à nu en s'ébrouant maintes fois. Il était plus facile d'en extraire vermisseaux et autres chenilles.

Ils vivaient jusque là en bonne intelligence et se respectaient malgré tout.
Un matin, comme tous les matins, la fermière libéra les volailles et ouvrit l'étable de l'âne. Ce dernier, ayant sans doute mal dormi ou mal digéré n'alla pas, bon train, goûter la verdure comme à l'accoutumée. Il se dirigea vers le pommier pour se reposer un peu sur la terre battue.

Coqovin arriva, superbe, suivi de sa cour. Il aperçut de loin l'âne Nanas se prélassant et la moutarde lui monta au bec, d'autant que ses poules se mirent à caqueter :
- Eh bien quoi ! On ne prend pas de petit déjeuner aujourd'hui ? dit Poulopo.
- J'ai faim, moi. Et puis je n'ai pas le temps de traîner. Je sens que mon œuf pousse, ajouta Poulori.
- Il nous fait braire ce vieil imbécile. Il fait trop chaud, je vais fondre si je reste plantée là se plaignit Poulchoco.
- Ne vous inquiétez pas mes poulettes rétorqua Coqovin. Je m'en vais déloger cet énergumène, vite fait.

Le coq gonfla ses plumes, bomba le torse et la crête en bannière s'approcha de Nanas.
- Va voir ailleurs si j'y suis, l'âne. Tu déranges.
- Tiens donc répondit Nanas. Depuis quand me parles-tu et sur ce ton de plus ? C'est un pur hasard ou bien je dois comprendre que tu veux m'en imposer pour faire le joli cœur ? Et l'âne, sans bouger d'un poil, se mit à rire, montrant ses dents jaunes.

Coqovin vit rouge, se dressa sur ses ergots et battant furieusement des ailes, fonça sur Nanas. Il distribua moult coups de bec à l'âne qui ne bougeait toujours pas d'un pouce, attendant son heure.
Quand le coq atteignit l'arrière-train du baudet, ce dernier lui infligea un magistral coup de queue qui envoya le volatile à cent mètres, faisant voler ses plumes à droite et à gauche.
Le roi de la basse cour, vexé, morigéna son harem qui riait sous cape et, tentant de faire bonne figure, partit vers le tas de fumier en quête de pitance.

Mais la petite mignonne Pouldsoie ne l'entendait pas de cette oreille. Elle ne voulait surtout pas salir son plumage blanc dans le purin. Elle laissa s'éloigner ses congénères et, tout tranquillement, s'adressa à Nanas :
- Bonjour Nanas. Tu es malade ?
Nanas se redressa, intrigué :
- Bonjour ma belle. Un peu fatigué seulement. Tu veux me tenir compagnie ?
- Je veux bien mais il faut d'abord que je mange.
- Ecoute. J'ai une proposition à te faire. Installe-toi sur ma tête. Tu y trouveras de quoi te nourrir. Mais sois gentille : ne me pince pas.

Depuis ce jour Nanas et Pouldsoie s'aimèrent d'un amour platonique certes, mais à la vie, à la mort.
Chacun trouva son compte dans ce ménage étrange. Nanas se s'ennuyait plus, ayant trouvé une compagne. Pouldsoie, quant à elle, ne regretta jamais Coqovin qui la passait, à son goût, un peu trop souvent à la casserole. Nanas, plus rien ne le démangea et Pouldsoie à sa faim mangea. Il arriva même que la poulette, prise de court, pondit dans la grande oreille accueillante de Nanas.

Ne cherchez plus l'origine de l'expression "passer du coq à l'âne". Je n'ose affirmer que là se trouve l'explication mais, tout de même, il me plaît d'y croire un peu !

Mon regretté voisin de Lagleygeolles, Claude Duneton, avançait, lui, une autre hypothèse. Il y aurait eu une possible confusion entre l'âne et la cane puisqu'à la fin du treizième siècle, le mot asne désignait la cane. Et bien sûr, il s'agissait alors de l'accouplement incongru entre un coq et une cane.

Quoi qu'il en soit et comme Madame de Sévigné, je dirais " je jette mon bonnet par dessus les moulins et je ne sais rien du reste."

13 commentaires:

  1. Ni ânerie, ni coquetterie, une fable instructive

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    1. Ma coquetterie, justement, est d'aimer les ânes et de leur parler. Ceux que je connais sont intelligents et sans méchanceté. ;-)

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    2. Merci pour ce compliment

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  2. Une manière de chercher des poux dans la tête à laquelle un coq ne songe pas :)

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    1. Par contre, le coq cherche peut être des poils sur les œufs !

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  3. j'aime beaucoup cette fable qui nous parle de solidarité et de co-construction plutôt que de guerre de territoire :)
    si les humains pouvaient en prendre leçon...

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    1. Merci Tisseuse. Les bêtes ne sont pas concernées par la bêtise.

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  4. Moi elle me plaît bien cette explication, merci chère Mâââme . ];-D

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  5. Arpenteur d'étoiles20 mai 2017 à 11:28

    une fable étonnante et vraie et la vie est ainsi ou le hasard n'est jamais bête !

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  6. Oui très belle histoire qui m'a rappelé les contes du chat perché de Marcel Aymé...
    Ah quel bonheur !
    ¸¸.•*¨*• ☆

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