mercredi 8 avril 2015

Blick - La délicatesse des liaisons

Un livre hépatant

Les éditions irrégulières viennent de sortir un nouveau livre. C'est un livre brochet, que tirent sur les chemins de halage des pages en livrée numérotés de 1 à 120. Il est pourvu de 700 dents, qui déchiquettent les grenouilles des canaux eutrophes, brisent les cœurs des lectrices et broient du noir. Les pages n'étant pas coupées, on aura pris soin, avant de commencer la lecture, d'avoir glissé dans sa boîte à pêche en bois de pêche un couteau écailleur, mais un couteau à filet affilé fera aussi l'affaire.

Le roman, très documenté, retrace l'histoire du réseau de canaux et canalicules qui assurèrent au siècle dernier les liaisons fluviales entre le foie et le duodénum, depuis la phase de conception jusqu'à sa tragique évanescence. On y voit fumer en volutes les cerveaux des ingénieurs géniaux qui les premiers eurent l'idée de se livrer à des calculs biliaires, et les cigares des généreux banquiers qui échafaudèrent le financement de ce projet colossal. On recourut également à un emprunt public, lequel reçut un accueil enthousiaste, notamment de la part des personnes anxieuses, qui se font toujours de la bile.

L'idée, qui paraît simple mais encore fallait-il la trouver, était d'accélérer l'acheminement de la bile jusqu'au conduit cholédoque, lequel s'aboucherait directement dans le duodénum. Un peu sur le modèle du canal de Wirsung par lequel circulent les sucs pancréatiques, ceci pour les lecteurs avertis qui connaissent le coin, soit qu'ils y pêchent à la ligne le week-end, soit qu'ils aient eu l'occasion de visiter le site à l'occasion des journées du patrimoine.

On fit venir des chinois payés 35 dollars par mois pour forer à travers le tissu hépatique, à coup de nitroglycérine, les invaginations nécessaires à l'installation de ce réseau complexe, délicat, fragile, arachnéen. On attira des irlandais et des mormons en promettant de leur accorder en toute propriété des lobules à défricher, voire des postes d'éclusier sur le canal cystique.

Lorsque les officiels vinrent inaugurer les installations, le vin d'honneur manqua de provoquer un début de cirrhose. L'auteur dépeint le ballet incessant des péniches chargées de barriques de bile, qu'il compare avec lyrisme aux foudres de porto embarqués sur les barques rabelos qui naviguaient jadis sur le Douro. Ce commerce dura une soixantaine d'années, favorisant l'essor d'une nouvelle bourgeoisie qui donna des bals et construisit un opéra, puis le déclin commença.

D'abord silencieux et asymptomatiques, les crabes se répandirent peu à peu dans les canaux et se mirent à grignoter nuit et jour les membranes, les sinusoïdes, les hépatocytes et les capillaires. On eut beau introduire des brochets d'élevage pour tenter d'en venir à bout, leurs 700 dents acérées n'y suffirent pas. Dans le chapitre qui clôt le livre, il ne subsiste rien de l'extraordinaire réseau d'autrefois, et dans le paysage dévasté, les canaux lacrymaux charrient des larmes jusqu'à l'océan.

6 commentaires:

  1. J'ai failli être ulcéré, heureusement un couteau à filet affilé a fait l'affaire... comme quoi on vient à bout de toute liaison, même délicate

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  2. L'Arpenteur d'étoiles9 avril 2015 à 09:02

    texte original, étonnant, et un peu angoissant aussi ; l'image du crabe porteur de larmes et bien pire encore, et des brochets porteurs de rémission est saisissante. Les liaisons organiques sont fragiles et indispensables ...

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  3. un petit côté "Boris Vian" dans la tonalité de cette page, et d'une métaphore qui m'a laissé à moi aussi un vague malaise

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  4. Certains crabes, déjà connus d'Hippocrate, provoquent il est vrai des ulcères, de l'angoisse, des malaises ...

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  5. HEUUUUUUUU bizarre ma sensation !!

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  6. Idée originale à effet garanti. " Introspection" qui donne le frisson.

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