jeudi 30 mars 2017

Bricabrac - L'écrivain voyageur

Lupins, loup, lupus

Aimé de Courrière grandit à Veyrier-du-Lac, dans la maison familiale entourée d’un grand jardin planté d’arbres dans lesquels on pouvait grimper, et orné de massifs de lupins et de delphiniums. Enfant, il faisait du cyclorameur dans les allées, pilant lorsqu’une colonne de fourmis traversait le chemin, occupée à transporter des brindilles jusqu’à la fourmilière, comme un château de sable à l’envers. La pelouse descendait en pente douce jusqu’au lac, au bord duquel il installa plus tard, cachée dans la roselière, une balance à écrevisses. Dès qu’il fut assez grand pour en avoir le droit, il poussa une barque dans l’eau, se griffant aux feuilles de la laîche qui colonisait les berges. Ramant entre les roseaux et les iris des marais, il s’éloignait du rivage et laissait traîner une ligne pour pêcher des ombles chevaliers. Il y avait aussi un ponton, auquel il amarrait aux beaux jours un petit dériveur à la voile bleu ciel, avec lequel, guettant les risées, il traversait le lac jusqu’à Beau Rivage ou s’aventurait jusqu’au Bout du Lac, tirant des bords pour revenir le soir venu. Le monde lui semblait vaste, quasiment illimité, habité d’une infinité de bestioles et de plantes dont il collectionnait les noms comme des timbres rares.

Le monde était aussi peuplé d’amis, garçons et filles, qui tout au long de son enfance ne cessèrent de franchir l’imposant portail en ferronnerie et d’aller et venir dans la maison et le parc. On joua beaucoup, au fil des saisons et des âges, aux petits chevaux, à la bataille, à cache-cache, à courir dans les escaliers, à se déguiser avec les habits trouvés dans les malles du grenier, à colin-maillard, aux gendarmes et aux voleurs et à chat perché, on fit d’interminables parties de balle au prisonnier, de croquet, de foot et de badminton. Quand il eut atteint seize ans, il arriva qu’une jeune fille vînt de plus en plus souvent. Ils s’enfermaient alors dans sa chambre l’après-midi pour faire leurs devoirs, préparer un exposé, rire et bavarder, feuilleter une encyclopédie, une anthologie de poésie ou un atlas, qui les guidait doucement vers des rêves de voyages lointains. D’autres jours, se tenant par la main, ils partaient pour une longue promenade ou une baignade dans les eaux froides du lac. Aux splendeurs du monde, dont les livres reculaient les limites, était venu s’ajouter l’amour.

C’est au cours des vacances qui suivirent l’obtention de son baccalauréat, et alors qu’il hésitait encore entre les lettres classiques et l’étude de la géographie ou des sciences naturelles, que la maladie se manifesta et recouvrit peu à peu d’un nuage sombre le jardin, le lac, et jusqu’à l’été éblouissant. Un matin arriva, où, la peau irritée, il remarqua dans la glace, de part et d’autre de son nez, une éruption d’un rouge violacé, qui, les jours suivants, galopa vers ses joues, prenant la forme d’ailes de papillon ou de chauve-souris, puis, ne cessant de s’étendre, dessina autour de ses yeux comme un loup de carnaval, de plus en plus œdémateux et squameux. Le médecin de famille hocha la tête, grogna, et donna l’adresse d’un confrère de Genève, chez qui un rendez-vous fut pris pour le premier jour de l’automne. Le spécialiste eut moins de réticence à énoncer le diagnostic : le jeune Aimé était atteint d’un lupus fulgurant, qui allait le défigurer à jamais, entraînant des complications neurologiques lourdes et des problèmes moteurs handicapants. La progression du mal, qui se développait par poussées entrecoupées de périodes de rémission, pouvait être ralentie par des cautérisations douloureuses. On rapportait certains cas cliniques d’évolution vers la démence au bout de plusieurs années.

Il plut beaucoup cet automne. Les parterres de fleurs étaient ravagés, les fruits du verger pourrirent au sol, une raquette traîna longtemps dans l’herbe qui finit par l’engloutir, et sa bicyclette resta appuyée contre un massif de buis jusqu’à ce qu’une rafale de vent la fît tomber dans l’allée, où elle demeura inerte. Car après cette consultation, Aimé, malgré l’extrême sollicitude de ses parents et l’amour dont ils l’entourèrent sa vie durant, ne quitta plus sa chambre, où sa mère se résigna à lui porter ses repas. Il refusa tout autre contact et n’y reçut plus personne, excepté les infirmières qui venaient chaque jour pour les soins lorsqu’il avait ses poussées et le vieux médecin de famille, qui poursuivait sans conviction ses visites. Il avait abandonné tout projet d’études universitaires. S’étant rappelé la découverte d’un vieil album au grenier, un jour heureux de son enfance, il monta le chercher et entreprit d’étudier et classer les timbres qu’il renfermait. Avec le temps, il fit venir des catalogues et des livres, se documentant abondamment sur toute sorte de sujets, comme en témoigne la dispersion récente de sa bibliothèque, qui se déroula sur deux jours à l’Hôtel Drouot et attira de nombreux amateurs et curieux. Il s’abonna à des revues, se mit à correspondre avec des philatélistes du monde entier, et se spécialisa dans les timbres des pays les plus lointains et exotiques de la planète. A vingt ans, il faisait autorité, au point qu’on lui adressait pour expertise, dans des mallettes à combinaison chiffrée, des planches de timbres précieux multicolores, représentant des paysages exubérants de lacs, de forêts et de jungles, ainsi que la faune fantastique et la flore extravagante qui y prolifèrent, loin de la civilisation.

Les premiers écrits que l’on connaisse d’Aimé de Courrière sont les notices qu’il prit l’habitude de rédiger, soit pour formuler ses estimations, soit pour décrire les spécimens de sa collection qu’il proposait à l’échange. Elles viennent d’être regroupées et publiées sous le titre de « Timbresques », selon le néologisme dont il usa par dérision dans un courrier adressé à un philatéliste brésilien. On y trouve déjà ce qui deviendra la matière et la manière de ses œuvres majeures, où le timbre rare devient le prétexte à une poésie aventureuse du voyage. Encore ce dernier est-il raconté comme une exploration naturaliste de l’âme, et celle-ci considérée, à contrepied du dualisme, comme un entrelac de fleuves remontés jusqu’à leur source, ruisseaux de sève et canaux lymphatiques, neurones, nervures et synapses, une géographie, un cabinet de curiosités.

Il semble que ce soit après une poussée particulièrement sévère, qui le laissa affaibli, tout juste capable de traverser sa chambre, appuyé sur une canne de jonc, qu’Aimé de Courrière s’attela à la rédaction de ses grands romans, qu’il appelait traités. Dès sa parution, Tanganiyka, premier opus du cycle des Grands Lacs, le fit remarquer. La consécration vint avec la publication de Nicaragua, puis vinrent successivement, chaque été, Titicaca, Lagoa dos Patos, Volta, Turkana, Maracaibo, et Victoria. Parallèlement, il composa un petit précis de navigation à la voile, ainsi qu’un guide de la flore lacustre, et surtout entama l’écriture de l’immense essai dont le titre, peut-être provisoire, est L’Amour, et dont l’ambition était de faire la somme de toutes les connaissances érudites, voyages périlleux et itinéraires physiologiques de l’amour, dans chacun des règnes de la nature, de l’art et de l’imaginaire.

Lorsque son éditeur, qui avouait ne l’avoir jamais rencontré, annonça qu’Aimé de Courrière, que personne ne pouvait se vanter d’avoir vu, pas plus à Paris ou Annecy qu’au bout du monde, avait accepté pour la première fois l’invitation du salon annuel des écrivains voyageurs, la nouvelle eut un retentissement considérable dans le monde des lettres. Mais il mourut dans la semaine qui précéda, à quelques jours de son trentième anniversaire, d’une congestion cérébrale consécutive à un accès de démence, laissant, outre une œuvre profuse et encore trop mal connue, L’Amour inachevé.

12 commentaires:

  1. Cela semble si véridique parce que tellement bien raconté que j'y ai cru ! :-)

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    1. Mais l'imaginaire est tout à fait véridique...

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  2. Le lupus dessina autour de ses yeux, comme un loup de carnaval...
    Il aurait pu publier aux éditions du masque ! ];-D

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    1. C'est prévu pour l'édition de poche

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  3. tu as toutes les bases d'un fabuleux personnage romanesque, un peu dans la veine du "Fantôme de l'Opéra" de Gaston Leroux

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    1. Blaise Cendrars (dans Bourlinguer) m'a mené, dans ma jeunesse occupée par les livres et les voyages, à Rémy de Gourmont, qui a écrit sur les antiphonaires, l'alchimie, la langue, les gemmes... Atteint de lupus érythémateux, ayant abandonné toute vie sociale et sentimentale, il a aussi écrit un livre merveilleux et drôle sur l'amour et l'instinct sexuel dans le règne animal. Cependant, ce texte est imaginaire, et comme toute oeuvre d'imagination, ne parle que de moi, qui ne suis pourtant atteint ni de lupus, ni de "philatélisme". (Pardon, je suis parfois pédant)

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  4. Merci pour ce beau texte, qui nous fait passer parfois chez Boris Vian ...
    LOIC

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    1. Merci beaucoup. Dans ma réponse à Tisseuse, j'explique un peu. Boris Vian, pourquoi pas, je l'aime beaucoup. J'aime qu'en me lisant on associe, même si... (voir supra) Rémy de Gourmont pratiquait plutôt la dissociation d'idées. Caramba, encore pédant !

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  5. Ton premier paragraphe, je me le suis représenté au bord du lac que j'ai découvert la semaine dernière. C'était tellement parlant, la description de cette faune bigarrée et bruissante, que l'on s'y serait crus.
    J'ai adoré ton texte, qui sombre peu à peu de l'insouciance à la gravité,mais est-ce original se le dire ? ;-)
    Bises étoilées
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Chère Célestine, l'insouciance et la gravité se mêlent comme les sanglots et les songes, comme le bout du monde et le fond du jardin (mais de cela nous reparlerons). L'aventure humaine est belle, poignante, simple. Que devient-elle lorsque les promesses de l'enfance sont saccagées. Elle se poursuit, il faut y veiller. Et quoi qu'on fasse, on laisse l'amour inachevé. Voilà. Que je suis bavard aujourd'hui, c'est le 1er avril qui fait ça, ou quoi ?

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  6. Arpenteur d'étoiles1 avril 2017 à 15:18

    un personnage romanesque et exceptionnel et l'amour inachevé et pourtant les timbres les romans, les pays où tout est possible. Superbe texte ... bravo !!

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    1. Je suis content de lire ton commentaire. Car, comme tous les personnages imaginaires, il me tient beaucoup à coeur. Si j'écrivais beaucoup de biographies imaginaires, ça finirait peut-être par faire une autobiographie !

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