vendredi 20 janvier 2017

Arpenteur d'étoiles - Le doigt sur l'interrupteur

Un interrupteur magique.

Une maison comme un navire échoué près des côtes. Bâtisse de pierre plantée au milieu d’un parc en friche, à la lisière d’une ville calme et rurale.
Il a poussé le lourd portail de fer, marché dans l’allée envahie d’herbes folles et bordée de chênes séculaires. Quelques marches, un très large perron et la clé grinçant dans la porte à deux battants de bois noircis. L’escalier monumental. Ses pas résonnent en montant jusque sous les combles. Une autre porte entrouverte. Clair-obscur. Une poussière dorée danse dans ses rayons obliques.

Il a un peu plus de vingt ans. Ses parents viennent d’acquérir la « maison du marquis ». Elle n’a pas changé depuis qu’il est gosse. Restée inhabitée, sauf parfois en été, quand la famille descendait de Paris pour les vacances. Il en a tellement vécu de ces inoubliables mercredis passés dans le parc, à jouer aux explorateurs. Dans le secret, seul, rêveur, l’esprit rempli des aventures de ses héros, personnages de ses lectures enfantines puis adolescentes. Il avait découvert un passage menant jusqu’à la serre, qu’il ne révéla à personne. Il n’avait jamais cherché à entrer dans la maison.

L’achat fut conclu hier, chez le notaire du coin. Son père lui confia la clef et lui souffla dans un sourire complice :
- Guillaume, va visiter la maison avant qu’elle ne se vide et que les travaux commencent. Quand tu reviendras de Londres vers Noël, « il y aura déjà du mal de fait ». Je crois savoir que tu as là-bas des souvenirs ...

Il est assis sur un lit de fer recouvert d’une courtepointe fleurie. Des malles ouvertes, des habits surannés, des piles énormes de livres aux reliures ornées de feuilles d’or aux cuirs jaspés et noircis. Et puis devant lui deux tableaux qu’il découvre tout en pensant les avoir toujours connus. Il les nomme d’instinct, « la jeune fille au chapeau » et « la blonde vaporeuse ». Il est fasciné par leurs regards, leurs attitudes, l’une semblant plus timide, l’autre plus hautaine ou, pour le moins, sure d’elle.

Le jeune homme se lève et mécaniquement pose le doigt sur un vieil interrupteur. Alors le mur commence à trembler puis se fond et laisse une immense image flottante du parc bien avant la guerre de quarante. Les deux jeunes filles marchent dans l’allée. Une romantique, rêveuse, amoureuse permanente portant chapeau à fleurs, serrée dans un corset et jupe à tournure. L’autre, icone des années trente, meneuse de revue, libre et volage, en robe charleston, ornée de longs colliers et tenant un immense porte-cigarette.
Guillaume s’est à nouveau assis sur le lit, sidéré, tremblant. Il observe cette représentation allégorique et surannée. Puis ce tableau métaphorique pâlit, puis disparaît laissant la cloison de bois revenir dans la réalité, baignée par un soleil tombant des lucarnes ternies.

Guillaume redescend et dans l’entrée une jeune fille est là, longue, fine, belle. Un regard tendre, espiègle, mutin. Un sourire indéfinissable et l’ovale de son visage encadré de longs cheveux châtains. Il est figé, les bras ballants, et finit tout de même par murmurer :
- Mais qui êtes-vous ?
- Je suis la fille de ceux qui ont vendu la maison à vos parents. Je voulais revenir pour la revoir. Cette maison est pleine de souvenirs de si belles vacances. Et puis dans quelques jours je pars à Londres pour continuer mes études. Alors, je sais que je n’y reviendrais jamais.

Assis sur le perron, ils profitaient des derniers rayons du soleil avant qu’il se glisse derrière les grands arbres des bordures. Ils s’étaient trouvé des points communs, musique, sport, goût des voyages et études quasi similaires. Ils se promirent de se contacter quand ils seraient en Angleterre.

Et puis soudain, dans la grande allée en contre-jour, deux silhouettes apparurent. Un signe de la main comme un au revoir et elles s’évanouirent. La jeune fille murmura au bord des larmes :
- Les cœurs et la couleur des saisons changent sans cesse. Une dernière page vient de se tourner, un livre de se refermer. Mais toi et moi, nous avons toute la vie devant nous.

Elle effleura sa main, se leva, descendit les quelques marches et disparut à son tour dans l’ombre qui gagnait peu à peu le reste du parc.

9 commentaires:

  1. A l'ombre des jeunes filles en fleurs, ton récit promet une suite ];-D

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  2. stouf hoooorrible
    Bon ça va,le gars n'est pas descendu à la cave,il n'a pas vu cette grosse porte de bois fermée par une chaine et un trés trés vieu cadenas rouillé. Il n'est pas entré dans cette pièce obscure,à peine éclairée par un vasistas tout pourri. Ce cloaque ou vit,attaché depuis toujours... le presque humain,semi-bête morte vivante qui se nourrit de cadavres de rats et de cafards puants et... bon okay... stop,basta,assez,suffit,couché stouf ! ;o))

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  3. N'a-t-il pas rêvé aussi cette jeune fille ? L'avenir le dira...
    Très beau texte. Comme je les aime. ;-)

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  4. Jeune fille en fleur ou blonde vaporeuse... je crains que tu ne choisisses jamais !

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  5. bon alors, il faut me dire qui est l'auteur des tableaux..; Je pourrais peut-être les proposer à Lady Marianne pour ses tableaux du samedi car si en plus les jeunes filles sortent des toiles pour se balader dans les allées c'est super..
    J'adore ton texte, je suis très fleur bleue, les histoires sentimentales et tout et tout
    avec le sourire

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  6. J'ai aimé ces parfums d'eau de rose; très sympathique lecture.

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  7. j'aime énormément lorsque tu t'aventures dans ce type d'écriture, mi rêverie, mi fantastique :)

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  8. J'aimerais lire bien plus souvent des textes avec cet imaginaire féérique.

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  9. Une fois de plus, tu composes avec les meilleurs de tes ingrédients : naturels, visuels, sensuels, rétrospectifs, fantasmagoriques... tous - et ô combien ! dignes d'un très probable synopsis.
    J'adore, quoi... ;)

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