lundi 16 janvier 2017

Marité - Le doigt sur l'interrupteur

Et la lumière fut !

Le vieux curé Mirat lisait tranquillement son bréviaire comme toutes les fins d'après midi en été.

Il aimait s'installer sur une chaise en paille à l'ombre du figuier, au fond de son jardin. De temps à autre, étourdi par la chaleur, le parfum des figues et le bourdonnement incessant de ses chères abeilles dans les ruches avoisinantes, il laissait échapper le livre saint sur sa soutane et bientôt alentour retentissaient ses sonores ronflements.

Ce jour là, alors qu'il était plongé dans un somme bienheureux, des cris le firent sursauter. Il se redressa et découvrit Jeannot, tout suant et débraillé qui s'agitait comme un beau diable devant lui.
- Mais es-tu devenu fou mon garçon ?
- Non, non, Monsieur le Curé. C'est qu'on va avoir l'électricité.
- Quoi ? Mais de quoi parles-tu ? Qui raconte une chose pareille ?
- Le Maître, Monsieur le Curé, le Maître !
- M'étonne pas marmonna entre ses dents le vieil homme. Celui-là, avec ses inventions tordues nous conduirait tous en enfer si on l'écoutait.
- Le Maître dit que c'est le progrès et qu'on ne peut pas aller contre.
- Hum. File plutôt aider ta mère et coupe assez de petit bois pour que la flambée de ce soir vous éclaire tous pendant que vous mangez la soupe. L'électricité à Tirelignol ! Je vous demande un peu.

Sur ce, l'abbé Mirat se cala sur sa chaise, joignit les mains et regardant le ciel, reprocha au Seigneur :
- Mais pourquoi aussi vous obstinez-vous à mettre des idées farfelues dans la tête de cet instituteur ?
Vous savez bien qu'il leur ferait croire n'importe quoi à tous ces braves gens sous prétexte qu'il vient de la ville. Et pareil pour ce socialiste de maire qui ne met jamais les pieds dans votre église sauf pour les enterrements. Et encore parce qu'il est bien obligé !
Puis il reprit son bréviaire et se plongea dans les Ecritures.

Un clopinement précipité dans l'allée lui fit lever la tête. Sa sœur Marthe, le fichu de travers, traînant son cabas des courses, se précipitait vers lui.
- Charles, mon Dieu, Charles, que le Seigneur soit avec nous ! Une chose terrible arrive dans le village.
- Quoi encore ? Tu ne vas pas, toi aussi être contaminée par cette idée fumeuse d'électricité dans la commune ? Jeannot vient de m'en parler tout à l'heure.
- Madame Leclerc, la femme de l'instituteur, cette mécréante, disait à la boucherie que c'était un miracle. Tu te rends compte, un miracle ? Comment ose-t-elle ?
Jules, le boucher n'était pas du tout d'accord. Il pense que c'est de la sorcellerie : il paraît que ça passe par des fils, en l'air mais on ne voit rien. Si on ne voit rien, à quoi ça sert alors ? Je ne comprends pas. Et puis, Louise, l'épicière affirmait que tout ceci allait nous apporter du malheur. Et je le pense aussi.
- Calme toi Marthe. Il fallait bien que cela arrive jusqu'ici un jour. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Et le brave curé retourna à son bréviaire et sa sœur à sa cuisine.

Quelques mois passèrent. L'abbé Mirat surveillait depuis son presbytère les travaux d'électrification du bourg qui allaient bon train. Finalement, après en avoir longuement discuté avec le châtelain qui l'invitait à sa table le dimanche, il s'était fait à cette idée de progrès. Sans se l'avouer, il lui tardait même d'en voir l'aboutissement.

Cela ne tarda pas. Pour l'occasion, le député qui s'était déplacé depuis le chef lieu, le maire et son conseil municipal au complet, le curé Mirat, l'instituteur, les gendarmes, les Tirelignolois pour, les contre, les enthousiastes et les sceptiques, enfin toute la commune se massait devant la mairie où devait avoir lieu l'inauguration.

Après les discours d'usage, un grand silence se fit. Le député s'approcha de la grande porte de la mairie, tendit la main droite à l'intérieur de la salle sans hésitation, posa son doigt sur l'interrupteur et la lumière fut.

7 commentaires:

  1. Le curé de Tirelignol va enfin pouvoir électrifier ses paraboles :)

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    1. Elles n'en seront que plus empreintes de la lumière divine.:)

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  2. Et Dieu qui avait écarté deux nuages afin de mieux observer la scène, soupira, et marmonna entre ses dents (fort jolies du reste) putain, un miracle ! ];-D

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    1. ...comme l'avait prédit la mécréante Madame Leclerc. :)

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  3. et si le brave curé avait su que 130 ans plus tard, les cierges de l'église seraient eux-même remplacés par des électriques....

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    1. Oui Tisseuse ! Et si le brave curé avait su qu'à l'heure du tout électrique, il faudrait deux cailloux pour allumer le feu dans sa cheminée...:)

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  4. J'aime bien cette aventure de courant électrique; belle balade de lecteur.

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