mercredi 25 avril 2018

Tiniak - Le jardinier amoureux


Rouge sombre

Avant la naissance de Gilles, je ne me posais pas trop la question. Je vivais auprès d’une compagne aimante, exerçais un métier passionnant; nous venions d’acheter une jolie maison à un prix raisonnable (pour un crédit supportable), dotée d’un jardin et d’un verger, située un peu à l’écart, à une extrémité peu passante d’un bourg cossu et tranquille.

Je suis jardinier. La nature me parle, je lui réponds et me consacre à son entretien. Je la bichonne. Elle me le rend bien. J’en récolte les fruits saisonniers, les parfums, les couleurs et, quand je suis mal luné, fatigué, nostalgique ou même triste, je viens y recharger mes batteries vitales, rassembler mes pensées, recouvrer le désir d’être présent au monde. Depuis la naissance de Gilles, c’est clair : je suis exclusivement amoureux d’elle… et non de ma compagne. Devenue mère, elle n’est plus femme; s’y refuse, quoi. On prétend que c’est plus fréquent qu’il ne semble. Je m’y suis résolu, peu ou prou. Ayant pris mon élan durant sa grossesse, j’ai continué, après, d’attendre la manifestation de son désir, non sans ramasser quelques gamelles à exprimer le mien.

Rendu naguère dans notre capitale régionale, principalement pour affaires, mais aussi, parce qu’étant né citadin, je n’ai jamais pu me départir totalement du plaisir de me mêler à l’effervescence urbaine, avec ses opportunités de rencontres ou son offre d’un possible anonymat; là, soudain, j’aperçus, au beau milieu du boulevard que je traversais, brillant comme un diamant, un tube de rouge à lèvres, et de marque ! Nulle femme parmi les rares passants à cette heure matinale, j’empochai l’accessoire. Plus tard, je l’aurais oublié dans la poche de ma veste si je ne l’avais senti contre ma cuisse en prenant place au volant de ma camionnette. Je le pris, le reluquai, puis le dégoupillai, curieux d’en découvrir la teinte : un rouge sombre, mais chaleureux qui eût parfaitement convenu au regard vert pâle, perçant sous l’épaisse chevelure de ma brune compagne.
Un songe m’apparut…
Sa douceur m’habita, tout du long, durant le trajet de retour.

Le soir venu, avant de regagner ma chambre, je passais par celle de mon fils et sa mère. Dans la petite salle d’eau attenante, sur la tablette qui bordait le miroir, je déposai le fringant tube de rouge à lèvres. C’était hier.

Ce matin, un silence inhabituel me tire du sommeil. Je m’habille, me lève et parcours une maison vide. Seul sur la table du petit-déjeuner, le rouge à lèvres…
Un coup d’œil dans le jardin; rien, comme dans les armoires, le linge qui séchait dehors a disparu.

Je ne rêve plus.

14 commentaires:

  1. quelle triste histoire du jardinier délaissé :(

    j'ai cependant été charmée par cette prose simple, dont tu ne nous gratifies pas souvent :)

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    1. J'ai, en effet, eu envie de renouer avec mes premiers pas chez vous, mes Très Chères Scribouilles. Et ce fut, bien sûr, un doux-amer plaisir d'écrire ;)
      Merci, Miss Tiss ♥

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  2. J'aime ta prose comme tes vers
    Doux amers
    Et au mitan des mots, toujours, ta griffe inimitable.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  3. Et moi qui espérais que ce rouge à lèvres redonnerait un élan de passion à notre jardinier et sa compagne ...

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  4. Cette histoire me fait quelque part penser à la "Chevelure" de Maupassant. Dommage que la belle soit partie avec l'enfant ! c'est un peu dur ; Quelle belle écriture !

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  5. Voilà où cela mène de dégoupiller - j'adore le terme pour un objet aussi in offensif quoique... - un tube de rouge à lèvres ! :-)

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    1. ...Comme une grenade, oui ;)
      Et à la fin, son "cœur fait boum !"

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  6. Superbement raconté...avec une fin à laquelle on ne s'attend pas ...
    J'ai bien aimé !

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  7. Tu es toujours là où on ne t'attend pas, le Niak !
    Un grand bravo depuis le pays du sourire que je quitte demain pour retrouver ma plume rouillée

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    1. "Viens ! Viens ! c'est une prièèèèreu !" :D

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