mardi 17 avril 2018

Annick SB - Le jardinier amoureux

Trois ou quatre gouttes …

Je ne vous raconterai pas l’histoire du jardinier amoureux qui au milieu du boulevard s’accroupît pour ramasser un tube de rouge à lèvres ; je ne vous la raconterai pas car elle serait anachronique ;  C’était bien avant la naissance de Gilles oui !
Mon histoire en effet  se déroule dans un village provençal, à la fin du XIX siècle et comme chacun le sait les boulevards n’avaient pas eu droit d’entrée dans les villages de Provence ; de plus, pas toutes les jeunes filles possédaient un tube de rouge à lèvres.
Madame de Frayssinet aimait infiniment se reposer après le déjeuner.
Elle prenait soin de faire croiser les persiennes par sa femme de chambre et s’allongeait, toujours sur le côté gauche, pour rêver d’un monde meilleur, un monde dans lequel l’ennui serait banni et surtout dans lequel il se passerait enfin quelque chose d’important.
Ce jour là, elle fit le tour du personnel dans ses pensées et se dit qu’elle avait une chance extraordinaire avec sa lingère, qui avait surement déjà ôté les draps de l’étendage alors que l’orage menaçait à peine ; une chouette fille ; efficace.
Mon arrière grand-mère était lingère au château des Frayssinet depuis huit mois.
Dans ce château il y avait beaucoup de personnel  et une grande et belle lignée de bons à rien.
Mon arrière grand-mère sentait bon.
Mon arrière grand-mère aimait le propre.
Mon arrière grand-mère était travailleuse.
Mon arrière  grand-mère était une sainte.
Madame de Frayssinet la voyait ainsi.
Mais  - Il y a toujours un mais dans les histoires  de saintes, peut-être parce qu’on a toujours l’art d’interpréter des faits selon un prisme moderne -  mais donc, mon arrière grand-mère ne savait pas y faire  malgré sa jeunesse, ses talents, son honnêteté, et personne n’avait demandé de l’épouser ce qui à l’époque était  très croquignolet puisqu’elle n’était plus toute jeune.
Certains l’appelaient Saint -Nitouche ce qui ne le faisait ni rougir ni rire ; elle trouvait ça indélicat comme tous les sobriquets qu’elle jugeait stupides et méchants.
Mon arrière grand-mère était une sainte femme aimante et aimée qui détestait commérer.
Etre aimée n’est pas donné à tout le monde entend-on souvent.
Mon arrière grand-mère pensait le contraire car elle se savait aimée et cette simplicité était son essentiel.
Parfois elle croisait le regard du jardinier ; à ce moment là son cœur battait toujours la chamade. Le jardinier avait un sourire divin.
Le jour où Gilles naquit le ciel était nuageux.
De gros nuages moutonneux et splendides se déplaçaient lentement au dessus des cimes.
Le linge du château était étendu sur de longs fils.
Les murs épais et clairs les cachaient comme ils cachaient aussi, bien des dénis, les dénis que la vie embellit à ce qu’on dit, lorsque, comme les galets qui ricochent, ils passent de dénis à secrets, de secrets à surprises, de surprises à conseils, de conseils à souvenirs…
Mon arrière grand-mère leva les yeux et sentit les premières gouttes.
Elle pressa le pas pour aller enlever les draps des cordes avant que la pluie inonde tout.
Elle trébucha sur une pierre et tomba sur l’herbe en lâchant la corbeille vide.
Des contractions immenses se firent alors sentir dans son bas ventre.
Une douleur aigue et puissante qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant la fit tressaillir.
Mon arrière grand-mère se sentit immensément seule.
Personne ne l’accompagnait pour sa besogne.
Elle poussa un cri strident, souleva ses jupons et priant, criant, elle sortit délicatement l’enfant qu’elle n’attendait pas.
(Les détails qui suivent n’ont pas lieu d’être écrits ; ce n’est pas que les mots me manquent ; ni que je sois pudique pour raconter la formulation des dessous sans dessus dessous de mon arrière grand-mère à cet instant, mais tout un chacun a déjà lu ou entendu pareils témoignages.)
Parfois, souvent, avant et encore maintenant, les femmes seules donnent la vie.
Elles la donnent par amour toujours, toujours, quoi qu’on ait pu vous dire ou vous laisser croire.
Elles la donnent dans un cri d’effroi car oui, elles ont peur et froid, et mal aussi ;  elles tremblent, elles craignent …
Et alors qu’épuisée elles ne croient plus à rien qu’à la douleur, l’élan de vie est là, une fois encore, une fois de plus, une fois comme des milliers de fois …
Mon arrière  grand-mère donna la vie à mon grand-père Gilles près d’un étendage, une après-midi d’orage.
Mon arrière  grand-mère devint en quelques instants fille-mère comme on le disait naguère.
Elle se mit debout péniblement, épuisée et surprise, souleva son torse, attrapa d’un coup un pan du drap blanc et enveloppa Gilles dedans.
Le jardinier, timide et néanmoins éperdument amoureux de mon arrière grand-mère, alerté par les cris de celle qu’il voulait épouser  sans jamais avoir osé la demander en mariage, se précipita vers l’étendage et l’aida  à regagner sa chambre avec le bébé qu’il posa délicatement dans la corbeille.
Bien entendu il ramassa tout le linge encore étendu et le mit à sécher au coin du feu comme si de rien n’était.
Lorsque Madame de Frayssinet se réveilla de sa longue et fatigante sieste,  elle fut surprise en ouvrant les persiennes de constater que le linge qui séchait dehors avait disparu.
Dans l’après midi elle fut encore plus étonnée de constater que ni le jardinier ni la lingère étaient à leur poste de travail.
Monsieur Carlos*, le chauffeur de Madame, se fit lui cette remarque :
«  Je les vis s’éloigner bras dessus, bras dessous et disparaître dans la rue, et me dis qu’il se trouvait peut-être au ciel un être de garde qui avait décidé d’accorder à ces deux-là trois ou quatre gouttes de bonheur. »

 *Carlos Ruiz Zafon                


4 commentaires:

  1. Une belle histoire... Merci M'Dame ! ];-D

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  2. L'ombre du vent plane sur ta belle histoire, j'ai adoré ce livre merveilleux.
    Le jardinier et la lingère...très joli.
    Merci Annick. Et j'aime ce que tu dis des femmes qui accouchent, c'est très émouvant.
    Bisous
    •*`*•.¸¸✿

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  3. c'est tellement émouvant, car tout simplement humain :)

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  4. il y a des lieux ou des époques où on ne faisait pas de manière avec cet événement naturel, une femme dans mon village est rentrée un jour des champs avec son bébé dans la brouette
    emma

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