mercredi 19 octobre 2016

JCP - Ce matin tois cheveux blancs

Le vent des âges

Ce matin là, trois cheveux blancs dans la glace en me levant !
Les cheveux d'un autre assurément, rendus là par la fantaisie du vent. A ce malornement rien d'inquiétant : le vent les déposa, le vent les reprendra.
Le lendemain, six cheveux blancs dans la glace en me levant.
Le vent se joue de moi, pour sûr il faiblira.
Mais il n'est pire traître que le vent, tous les marins vous le diront...
Et ce fut ainsi que chacun des matins de ce monde m'apporta son lot de cheveux blancs supplémentaire.
Le vent ne fléchissait pas. Tantôt calme tantôt courroucé, il n'a pas d'âge, lui, et se moque bien de mes cheveux !

M'étant jusqu'à ces tristes jours considéré comme étranger à tout vieillissement, voire immortel, un souffle intérieur fait de panique réflexive m'investit alors, assassin du sommeil et pourvoyeur de rêves mauvais.
Redoutable, la déprime du blanc de l'âge se ruait sur moi.

Il y avait erreur sur la personne, On s'était trompé. Cela rentrerait dans l'ordre...
D'autres miroirs pourtant montraient la même image : celle d'un homme atteint par l'irréparable.
Des soins multiples, régimes alimentaires et traitements réputés souverains furent sans effet : chaque matin dans la glace, la couche neigeuse s'étalait plus encore.
Des solutions radicales, chapeau, perruque, tonte à ras, furent pensées sans trouver asile en mon âme dépitée, qui répugnait à ces artifices d'esthétique incertaine.

Je le vis bien, je n'existais plus. Dans la rue, personne ne se souciait de moi, et les femmes me croisaient sans le moindre regard pour moi. Un mort vivant.
Des cheveux blancs. Moi...

Acculé, rendu aux extrémités, un ami m'indiqua certain vieil homme, aux pouvoirs comme à la sagesse réputés. Quelque charlatan me dis-je, sonnant à la porte d'un modeste appartement du centre de la ville, très fréquentée ce jour-là.
Le cheveu noir malgré l'âge visible, enveloppé d'un kimono de soie noire ceint d'une ceinture rouge, le visage rond, jovial et sans rides, l'œil vif et doux à la fois, l'homme parla peu, mais approcha un moment ses mains des attributs capillaires fautifs, déclarant tout net :
- Le mal est réparé. Vous ne me devez rien. Retournez chez vous en regardant - c'est essentiel ! insista-t-il - toujours droit devant vous ; évitez tout miroir - instrument des vanités ! -, sinon le charme, sachez-le bien, sera brisé à l'instant même ; enfin, affichez le sourire et vous connaîtrez la paix.

Écoutant l'homme (on ne sait jamais...), je figeai mon regard droit devant moi, ignorant les vitrines des magasins, affichai de mon mieux un visage avenant éclairé d'un léger sourire, et vis que des passants croisés me souriaient également ; alors qu'une femme, plutôt jolie, croisait mon regard avec insistance, souriante elle aussi...
Ça fonctionnait. De son fluide puissant, le vieil homme m'avait rendu ma vraie toison, j'existais à nouveau !

Rentré chez moi pourtant, le fléau neigeux était toujours là, dans la glace.

Mais désormais je savais m'en libérer.

17 commentaires:

  1. Moralité :
    Les cheveux blancs peuvent avoir beaucoup de charme quand ils sont portés avec une souriante bonne-humeur !

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    1. Le sourire fonctionne dans les deux sens, c'est à dire qu'il peut être provoqué par un moment de bonheur, mais qu'il peut,inversement, provoquer un moment de bonheur.

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  2. Il y a du Buffon dans ton texte, JCP!
    “Le philosophe doit regarder la vieillesse comme un préjugé.”

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    1. Du Buffon dis-tu, j'ai pas lu cet homme mais je suis curieux, un manque à combler.
      En tout cas sa devise me va.

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  3. Très jolie parabole, JCP !
    revigorante et pleine d'enseignement.
    Il serait urgent de vivre sans se soucier des apparences...oui.
    Je vais y réfléchir ^^
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Merci beaucoup Célestine,
      brisons nos miroirs.

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  4. Bonsoir.
    Dire que si cet homme s'était résolu à tout raser, je n'aurais pas eu le plaisir de lire ce texte plein d'humour et d'esprit! :-).
    Peut-être votre héros a-t-il arraché le premier cheveu blanc arrivé? Il paraîtrait que faire ça est le début (des cheveux blancs) de la fin (des couleurs vives)...

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    1. Merci Minsky,
      certains arrachent les tout premiers, c'est en effet une pratique courante, mais nul n'est éternel !
      Et encore heureux ceux qui les conservent, blancs ou non.

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  5. Arpenteur d'étoiles20 octobre 2016 à 15:59

    quand le blanc atteint doucement la chevelure. Au début on s'en moque et puis, peu à peu le blanc prend corps et parfois le cerveau aussi. Une histoire vraie et un homme magnétique qui donne une autre façon de revivre et de dominer l'âge qui vient ... une belle histoire en tout cas !

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    1. Merci beaucoup Arpenteur.
      "C'est tout dans la tête" pour reprendre l'expression commune.
      (Même si parfois je cracherais pas sur un petit coup de jeune...)

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  6. Les cheveux blancs ne sont pas signe de vieillesse, mais de sagesse!

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    1. Ah oui, merci beaucoup Michel, c'est ce qu'on dit, d'ailleurs les deux mots riment plutôt bien.

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  7. La vanité et les miroirs sont coupables, c'est sûr

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  8. S'i n'y avait que les cheveux blancs pour différencier les jeunes aux "anciens jeunes" j'en rigolerais, hélas! cent fois hélas ... les rhumatismes pour certains, la prostate pour d'autre, les oreilles, les dents, les yeux etc...
    mais un homme marchant bien droit, d'un pas décidé, le visage détendu avec cheveux blancs ou chauve a une stature qui dégage puissance et respect.
    Nous faisons bien sûr parti de cet échantillon ...
    Merci JCP de ce gentil texte.

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    1. Merci Gérard, d'avoir pris la peine de lire, on s'y retrouve tous un peu, foutu miroir !

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  9. "Je dirais même plus..." : un vent de sage ! ;)

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