mardi 4 octobre 2016

Pascal - En un soir chaud d'automne

Octobre


Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne, j’admire Octobre. C’est fou comme le Temps passe en courant. Septembre s’est épuisé si vite ; comme une peau de chagrin, il s’est escamoté du calendrier. S’il laissait quelques carrés de verdure préservée, en dehors de la guerre de l’automne, octobre rouge s’invite en patron dans le panorama en grondant les retardataires. Il a sa manière de badigeonner sa saison avec la gestuelle exaltée d’un peintre exubérant. Lui, c’est surtout les déclinaisons de verdâtre, de rougeâtre et de jaunâtre qu’il s’emploie à jeter hardiment  aux paysages. 

Dans le ciel, c’est la guerre. Il passe des cohortes de nuages aux allures menaçantes. 
Du gris foncé jusqu’au blanc sale, celui décoloré des orages, ils dévalent la vallée du Rhône ou s’incrustent, féroces, dans les cimes du Vercors avec de sombres desseins d’envahissement. 
Et le soleil dans tout ça ?... Quand il traverse ces limbes, il met le feu sur son passage en donnant un volume enluminé à tout ce qu’il touche. Il éclaire un coin de champ, puis un autre, un autre, à l’ennui de la journée passante, avec ses prétentions de surprise. Mais on sent bien une forme de lassitude déroutante si loin des brûlures de l’été. 
Les ombres réveillées restent pourtant allongées sans réel désir de s’enfuir, les flaques ne s’évaporent plus complètement et des troupes d’hirondelles se partitionnent sur les fils électriques avec des refrains de partance dans leurs frissons de plumes. 

Tout va trop vite en octobre. Même pas le temps d’admirer les milliers de feuilles déteintes ; elles se jettent déjà, ces viles suicidaires, dans les caniveaux de l’automne. Hier, j’allais à la pêche, aujourd’hui, je peux déchirer mon permis ; tout à l’heure j’ai ramassé quelques radis et, là, tout est à l’abandon. Dans la même seconde, j’ai le souvenir des plants de courgettes, de leurs fleurs luxuriantes, de leurs fruits encombrants et de leur retrait de la terre. Le seringat perd ses feuilles et, pourtant, j’ai encore le parfum sucré de ses fleurs qui énerve mes pensées. 
Les roses, c’est pareil. A peine écloses, elles se libèrent de leurs pétales sans même attendre un coup de vent. Heureusement que je les prends en photo pour égayer l’hiver dans le jardin de mon ordinateur. Pourtant, elles dégagent un parfum incroyable bien en dehors de tous les flacons les plus exubérants des magasins de luxe. C’est bien simple : je suis obligé de fermer les yeux pour mieux les soupirer. Elles se libèrent de leurs fragrances comme des intimes signatures olfactives, des SOS poignants, pour les jardiniers compatissants, les insectes attardés et les poètes en maux de plume. 

Dans un éternuement de vent, les platanes laissent tomber leurs feuilles les plus amoureuses ; c’est drôle, jamais je n’aurais pensé qu’elles puissent s’envoler tant elles paradaient fièrement, avec leurs robes verdoyantes, au bal de l’été. Là, au bout de leurs tiges endurcies, aux trains des courants d’air, elles s’entortillent ou se recroquevillent comme des amantes délaissées sur des quais d’infortune. 

Tout ce que l’on croyait inaltérable dans la Nature devient fragile en octobre. C’est le temps des premières flambées, des cheminées à la fumée rectiligne, celle que les antennes de télé peignent en de longues chevelures grisonnantes. Si l’été se transpire, l’automne se respire et octobre en est sa palette olfactive. 
Dans les jardins, on brûle des vieilles collections de mauvaises herbes, comme des sorcières hérétiques, mais elles se consument si mal, ces rebelles, qu’on dirait des chimères frénétiques léchées par des flammes obligeantes aux caresses sympathiques. Elles exhalent des senteurs extraordinaires comme si le feu avait le pouvoir intense de leur faire avouer un printemps maintenant légendaire. 
Si l’automne sent bon la terre, les feuilles mortes qui la tapissent maintenant préparent la venue de l’hiver. 

Octobre, c’est comme une fin de foire pluvieuse où les exposants rangent leur attirail colorié pour recommencer l’année prochaine. Dans leurs mains nerveuses, ils recomptent leurs gueltes heureuses mais ils replient leurs décors, leurs guirlandes étincelantes, leurs prospectus glacés, leur verve chamarrée, leurs sourires intéressés, dans les cartons de l’année morte. 

On dit que la rosée matinale a blanchi les collines alentour. On dit que les frimas sont à nos portes, on dit aussi qu’on a trouvé quelques champignons, des trompettes pour claironner le mois, qu’on a tué quelques lièvres et quelques faisans pour préparer le banquet de Noël. On dit que Léonce a déjà labouré son champ d’en bas parce qu’il a vu des cortèges de martinets dévaler le ciel en troupeaux effrontés et fuyants. Le thermomètre est alarmiste, le baromètre est forcément détraqué, les vitres s’embuent de l’intérieur mais les vieux ont déserté le banc journalier et, ça, c’est un signe. 

C’est le temps des noix, avec son goût irritant qui racle les gencives, ce goût qui revient en force pour nous prévenir de l’hiver ; on cherche déjà des clémentines sur l’étal du magasin pour équilibrer les tendances gustatives. On finit les vendanges, on affole les pressoirs avec ces liqueurs de vidange et on cadenasse bien vite les granges. A la chanson des heures, les nuits durent plus longtemps que les jours quand octobre joue les troubadours. Chut, ne dites rien : entre les nuages, il paraît qu’on a vu quelques flaques de neige sur le pic de la grande Moucherolle mais ce sont les skieurs qui affabulent…  

Quand, les deux yeux fermés… 

5 commentaires:

  1. De bien belles images pour saluer l'arrivée d'Octobre rouge!

    RépondreSupprimer
  2. Quelle bonne idée cette promenade dans l'automne. J'aime particulièrement la visite au jardin

    RépondreSupprimer
  3. Arpenteur d'étoiles7 octobre 2016 à 18:22

    belle idée et beau texte poétique et dans la réalité aussi ... j'aime beaucoup ceci : "quand octobre joue les troubadours"

    RépondreSupprimer
  4. tu as vraiment le don pour camper des ressentis et des états liés à la nature

    RépondreSupprimer
  5. zoz .. ( 'GFécriture )9 octobre 2016 à 16:22

    C'est toujours savoureux que de te lire Pascal... Tu nous a bellement décrit le changement de saison en passant par tous ces aspects. Même le poète y était présent ! ;o) - un régal !

    RépondreSupprimer

Nous avons décidé de ne plus autoriser aucun des commentaires qui ont pour en-tête "Anonyme", même si ces derniers sont signés en fin de commentaire, et même si leurs contenus sont conformes à nos règles de communication.
Bien que l'hébergeur Blogger propose cette possibilité de mise en ligne de commentaires, nous allons vous demander d'utiliser systématiquement un des autres choix qui vous est offert.
Si vous n'avez pas de site personnel, ni de compte Blogger, vous pouvez tout à fait commenter en cochant l'option "Nom/URL".
Il vous faut pour cela écrire votre pseudo dans "Nom", cliquer sur "Continuer", saisir votre commentaire, puis cliquer sur "Publier".