mardi 21 février 2017

Bricabrac - Le pantalon de Paul

Jean

J’avais eu du mal à trouver la gare. Que Montparnasse fût une ancienne paroisse de Vaugirard, il fallait le savoir. J’avais aussi perdu beaucoup de temps à chercher la rue du Père Noël, la rue de Rennes bien sûr. Tirant ma valise traîneau, j’aurais pu, par association fortuite d’idées, y penser plus tôt.

Dans le hall de la gare, le Relay semblait pris d’assaut (un peu tiré par les cheveux, quand même, d’autant plus qu’on sait maintenant qu’il n’ira pas en prison : Serge, pour ses futurs compagnons de cellule). Le buraliste continuait son travail, blême, sous la protection de la police (limite, la définition : on regrette parfois de ne pas l’avoir ridée au cul). Or, ce qu’il n’en pouvait, le buraliste, en quatre lettres, c’était : mais. J’étais le seul responsable.

D’autres choses m’avaient accaparé, au point que j’accusais, levez-vous, non, restez assis, car vous allez recevoir un choc, un retard de mots croisés inédit. Mon attaché-case (en deux mots) était ivre mort, je veux dire bourré, de magazines dont la grille, en dernière page, n’était pas terminée, ou souillée de coups de gomme et de crayonnage (technique utilisée par les pompiers pour refroidir les fumées, tu parles), voire tout bonnement madone, ou plutôt vierge, puisque la première lettre est un V. Les mots croisés s’encombrent de vérités d’évangile douteuses, il faut le savoir, sinon l’on ne progresse pas.

Certains magazines ne paraissaient plus depuis plusieurs semaines. La colère grondait parmi les lecteurs. Il y avait déjà eu des manifs, des émeutes de cruciverbistes, et du chômage technique dans certaines imprimeries. Des kiosquiers avaient déposé le bilan. La directrice d’une publication à laquelle je collabore m’avait encore laissé un message le matin même, par lequel elle me rappelait qu’on était presque en mars (rit, malgré les averses, et prépare en secret le printemps), mais qu’eux restaient dans l’attente que je leur adressasse la solution du problème n° 762 de la dernière semaine de novembre. Que, par ma faute, ils étaient dans l’incapacité de lancer l’impression du numéro de décembre. Que je devais comprendre qu’ils ne pouvaient publier le problème n° 763 sans la solution de la semaine précédente. Que par ailleurs, et même si c’était secondaire, ils avaient des articles prêts sur la politique et l’économie, les sujets de société, la culture, les expos du moment, la sélection de cadeaux de Noël de la rédaction. Que j’étais en train de tuer l’hebdomadaire. Que mon contrat…

Je n’écoutai pas la suite du message. Primo, je n’étais pas en train, puisque, retardé, j’arrivais tout juste à la gare. Ensuite, mon contrat… je m’en doutais, si je ne résorbais pas mon retard, mon contrat serait fini, au son : HV.

La gare est une grille géante de mots fléchés, niveau débutant, dont les définitions sont affichées en tête des voies. Des pigeons voyageurs servent de cases noires sur les quais de bitume. Je n’eus cette fois aucune peine à trouver le train pour Nantes, ville où l’on passe une Folle Journée, en six lettres, et m’installai près de la case blanche d’une fenêtre, aussi loin que possible d’une bande bruyante de cruciverbistes en état de manque. Me cachant d’eux, je sortis de ma mallette, avec un soupir, la grille 762.

Je butais depuis trois mois sur la même définition, un mot, par malchance, placé à une intersection cruciale, d’où il commandait toute la région ouest, ainsi qu’une large partie du grand sud : en quatre lettres, le pantalon de Paul. Mon cerveau reprit sa ronde infernale : Eluard, Gauguin, Cézanne, Auster, Verlaine, L’Auberge de l’Ange gardien, Virginie, la commedia dell'arte, Maya l’abeille, ... Je m’assoupis. Parfois, il m’arrive, quand je fais des mots croisés au lit, que la solution traverse mon esprit au moment de l’endormissement, silencieuse, telle une chouette effraie plus blanche qu’un harfang des neiges, puis s’évanouisse dans les songes. Au matin, je la retrouve avec ravissement, posée sur la table de nuit. Mais rien de tel ne se produisit ce jour-là.

Quand nous arrivâmes en gare de Nantes, le bruit du train, occupé à caser ses roues de fer dans la grille des aiguillages, m’éveilla. Moi, j’avais l’impression pénible de dérailler. Mais mon fils, gentiment, était venu me chercher. Il s’appelle Paul. Je l’aperçus, en haut de l’escalier mécanique qui débouche du souterrain qui passe sous les voies, d’abord ses jambes… ses jambes ?
Jean ! J’ai trouvé ! Le pantalon de Paul, c’est un jean !

13 commentaires:

  1. La piqûre de la Glossine a eu un effet bénéfique ! En tous cas je ne me suis pas assoupi à la lecture de ton billet ];-D

    RépondreSupprimer
  2. J'adore les mots fléchés ! et j'ai adoré ton texte.
    Ma définition préférée: jeune anarchiste tchécoslovaque. (en cinq lettres)
    Andiamo, défense de souffler !
    ¸¸.•*¨*• ☆

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il y en eu tant,avec plus ou moins de lettres. Un enfant de Bohême, alors. On en a le coeur qui bat. Mais ... qu'allons-nous tous devenir ?

      Supprimer
    2. C'était l'AMOUR bien sûr.
      L'Amour est enfant de Bohème et n'a jamais jamais connu de loi...
      ¸¸.•*¨*• ☆

      Supprimer
    3. J'avais trouvé, Célestine, j'ai pour ça l'instinct d'un paon de nuit, qui va s'enfouir dans un drap blanc qui sèche au clair de lune

      Supprimer
  3. Réponses
    1. Là, je sèche, lamentablement

      Supprimer
    2. J'aime à m'instruire. Merci

      Supprimer
  4. Arpenteur d'étoiles21 février 2017 à 21:28

    cruciverbiste de haute volée ... sinon le jean peut être aussi le "froc" :o)
    j'adore ton texte !!

    RépondreSupprimer
  5. C'est vrai que les Impromptus nous donnent en ce moment des sujets qui ressemblent à des définitions pour mots croisés. J'aime bien car c'est très ouvert et les textes sont de ce fait très divers et riches comme le tien. Bien vu Bricabrac. Je n'y aurais pas pensé !

    RépondreSupprimer
  6. Bien d'accord sur la biodiversité de nos écritures et lectures

    RépondreSupprimer
  7. stouf
    Ton texte sympa me sidère en huit lettres... sudoku. Hein ? Bon okay je rentre à Brest, c' est quelle voix m'sieur le chef d' égarés ?

    RépondreSupprimer

Les commentaires sont précieux. Nous chercherons toujours à favoriser ces échanges et leur bienveillance.

Si vous n'avez pas de site personnel, ni de compte Blogger, vous pouvez tout à fait commenter en cochant l'option "Nom/URL".
Il vous faut pour cela écrire votre pseudo dans "Nom", cliquer sur "Continuer", saisir votre commentaire, puis cliquer sur "Publier".