vendredi 1 février 2019

Landrynne - Vie de château !


Ce jour là, nous piétinions dans les salles d'un château parcouru de centaines de visiteurs. Le brouhaha des touristes m'empêchait d'entendre le guide, alors que j'avais déjà bien du mal à m'intéresser à l'année de construction du balcon et au style des vantaux.

Je te voyais boire ses paroles, un sourire ravi sur les lèvres. Tu aimes apprendre, écouter les histoires. Ta curiosité de tout est incroyable. Je crois que c'est l'une des choses qui m'a le plus plu à notre rencontre.

Mais aujourd'hui, je te laisse seul à ta curiosité. Le discours inarticulé et précieux de notre hôte m'a perdue. Je me laisse petit à petit distancer, flânant dans les lieux soudains vidés.

Le brouhaha devient bourdonnement, et les échos en dessinent une autre pièce. Libérée des mouvements sans logiques de la foule, elle a une toute autre dimension, et j'en perçois enfin les détails. La fêlure de cette porcelaine exposée, ses crénelures finement ouvragées, le pli du drap sur le lit jamais défait, la couverture aux motifs ciselés. Cette entaille naturelle sur le meuble en noyer massif, les preuves évidentes du passage du temps. Le morceaux de peinture qui est tombé du plafond, aux couleurs délavées...

Dans ma tête, l'histoire se reconstruit, la pendule remonte. C'est comme appliquer un filtre sur une image, pour lui rendre son éclat d'origine.

Enfin la pièce me parle, et mon esprit à son écoute se remet en marche. Les images se révèlent, comme tout droit sorties des songes, évanescentes. Une femme diaphane s'apprête avec enthousiasme devant la coiffeuse, ses longues boucles châtains caressant la dentelle de sa toilette.
Sur son regard trônent de longs cils noirs qui papillonnent légèrement. Ses mains raffinées, aux doigts si délicats, effectuent chaque geste avec une féminité étudiée.
Elle lève les yeux, et se regarde dans le miroir brisé. Elle se voit certainement en entier à l'époque mais moi, en cet instant, je vois des dizaines de femme, sous différents angles, de différentes tailles, chacune dans son morceau d'éclat. Les voilà qui rient soudain : la femme est satisfaite de son apparence. Je pourrais presque entendre son rire cristallin. Les brisures s'effacent alors, et son visage émacié me fait un unique clin d’œil.


La voici qui se lève pour se mirer davantage. Elle tourne, guillerette, faisant jouer ses volants de tissu. Elle est prête. Devant la porte, je la vois inspirer longuement, avant de poser la main sur la clenche. Le port altier, la tête droite, elle s'avance brumeuse vers la pièce suivante. Sans réfléchir je la suis, comme une enfant épiant une princesse. Je découvre les pièces suivantes avec émerveillement, tandis qu'elles prennent vie sous mes yeux ébahis.

Je vois des flammes à chaque bougie, des plateaux richement garnis de fruits sur les tables, des vases fleuris sur les commodes. J'entends un air de piano dans les couloirs, et les tableaux ont repris leurs teintes d'autrefois.
Elle traverse le tout lentement, avisant à peine la beauté des lieux. On la croirait se retenant de courir. Je ne prends pas la peine de visualiser les ombres qui s'affairent de ci de là, j'avance au même rythme que l'élancée coquette.


Quand enfin elle s'arrête, nous sommes dans une salle de réception. La table est dressée, pleine de victuailles, et la cheminée flamboie. Aux murs des draperies imposantes ajoutent à la cordialité de l'endroit. Des chaises astucieusement travaillées proposent leur moelleuse assise à un bout de la table, ce pendant que sur les côtés, des bancs plus austères donnent l'avantage à la commodité plus qu'au confort. Cet immense tableau n'est qu'une partie du décor, indéniablement le plus chaleureux.
Mais la femme le délaisse pour un autre espace. Ici, sous un majestueux lustre de cristal, se tient un homme élégant qui l'accueille d'une profonde et admirative révérence. Je n'ai que le temps de noter son allure, et sa tenue peut-être quelque peu anachronique mais si distinguée, mon esprit en effervescence les fait se mettre tous deux à danser.


Une joie non feinte leur fait esquisser une valse légère, leur reflet lumineux sur les carreaux gelés. J'ai devant l'écran de mon esprit un tableau de Renoir qui s'anime pour moi.

J'ai l'impression de voir la douceur à son plus pur état, et de goûter par procuration au bonheur de ces deux là. Je revois ton sourire lorsque nous dansions, toi et moi, et j'ignore qui est l'écho de qui, du souvenir ou de la fiction.

Le moment d'après, dans une étrange translation, je deviens cette femme, si gracieuse, et c'est moi qui danse avec le toi d'un autre temps. La musique résonne sous la charpente, à la fois puissante et charmante, et nos pas enjoués ne font plus qu'effleurer le sol. Qu'importe leur partition quand le cœur tout à coup chante la passion. Ma main dans la tienne, nous nous serrons avec ardeur, les notes comme autant de mots que nous ne laissons pas s'échapper. Nos yeux écrivent les discours que le reste déroule en entrechats de velours, et le temps suspens son vol.

Il est infini le ballet de nos corps enchantés, drapés de soie brodée, éclairés de bougies et de l'âtre rougie. Les flammes accompagnent notre chorégraphie, la lumière soulignant la moindre cabriole, l'ombre soustrayant nos enjambées frivoles au regard des badauds.

Alors que doucement, la mélodie s'estompe et les pas ralentissent, le jour s'infiltre par une porte latérale, la cohue dans son sillage.
Je suis de retour au présent, je ne sais plus trop où, et le groupe suivant prend possession des lieux. Je te cherche alors du regard, inquiète un instant, puis te repère rapidement, dans le coin d'une alcôve. Tu me regardes en souriant, inondé de lumière.


Alors que je te rejoins, je te prends la main, et je t'interroge : "Désolée, je t'avais perdu. Tu m'attendais depuis longtemps ?"
Dès que tu avais vu que je ne suivais plus, tu étais revenu me chercher. C'est alors que tu m'as vue comme un somnambule déambuler dans les chambres du château, puis arrivés ici, tu m'as vue m'extasier devant le vide, et tu t'étais écarté pour m'observer.
"Pourquoi ?" te demandais-je alors.

Avant de m'embrasser, ta paume sur ma joue, en un murmure tu m'as soufflé :
"Tu dansais."

9 commentaires:

  1. Bienvenue aux Impromptus Littéraires, danseuse somnambule !

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  2. l'impression à lire ce texte que plusieurs espace-temps peuvent peut-être réellement coexister...

    bienvenue à toi sur ce site des Impromptus !

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  3. De la réalité au rêve. Beau cheminement !
    Bienvenue sur les Impromptus. ;-)

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  4. Bravo, une entrée sur la pointe de tes chaussons de ballerine. ];-D

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  5. Comme un film qui se superpose au réel et fait délicieusement perdre la tête...

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  6. Les bougies m'évoquent irrésistiblement Barry Lyndon.
    Belle suspension du temps que cette danse !

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  7. Une entrée cinématographique avec du beau verbe dedans, j'applaudis !

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