mardi 19 mai 2015

JCP - 4h du mat

Im. JCP (Toulouse, rue duMay)

Fin de nuit sous la pluie

1

                                                         Au terme de trois accidents de réverbère - mal disposés sur un trottoir onduleux -, je finis par trouver la rue.
Ma rue.
Et la porte vitrée du petit commun.
Celui où j'habite.

Pourtant de cuir noir, le toucher lisse et l'odeur familière, mon blouson ne contenait dans ses poches ni mes clés ni mon portefeuille, mais un mouchoir sale, un peu de monnaie, une boîte de cachous et quelques papiers. Je découvris alors qu'il pleuvait et que, manches trop longues et fermeture bloquant à mi-course, ce blouson était celui d'un autre.
Collé au mur, cheveux mouillés comme à la douche et visage ruisselant, la soirée tequila au Macambo tournait au vinaigre : au terme de ces chaudes retrouvailles, le désordre de fin de soirée avait glissé jusqu'au porte-manteau, au moins pour deux des anciens élèves de l'INSA - dont moi-même.
Misant sur l'honnêteté sans faille des gens de science, restait le manque d'abri à quatre heures du matin sous la pluie - et la perspective d'un immédiat plus qu'ennuyeux : voiture inutile sans clé, impossibilité de réveiller l'immeuble tout entier où je ne connais encore personne - d'ailleurs, qui descendrait m'ouvrir en pleine nuit à Toulouse ?
Bistrots métro fermés, gare lointaine, dessous du pont Neuf bourré de SDF cuvant leur pinard verbe haut et geste imprévisible, je fus heureux d'un abribus tout en haut de l'avenue Jean-Jaurès, et me blottis tremblant contre la vitre glaciale, fesses mouillées sur le banc de tôle perforée - inoxydable à point nommé.
- Brrr !...
La pluie ne cessait pas et, sortant progressivement de son anesthésie éthylique, mon mental charriait des nuages noirs.


2

Soudain une voix de femme, forte et assurée :
- Y aura plus de bus à cette heure tu sais ; mais t'es tout mouillé... viens chez moi, je te réchaufferai...
Une professionnelle des situations désespérées se tenait campée devant moi, sous son parapluie, la cuisse affirmative résillée de noir.
- Je voudrais que j'ai pas un rond - et puis c'est pas le sujet ! répondis-je avec animosité : j'ai paumé mes clés et j'attends le jour pour rentrer chez moi - encore qu'il me faudra un serrurier...
Toute disposée à m'entendre (ces femmes là sont compatissantes), je lui fis connaître mes déboires, ce qui l'anima beaucoup (ces femmes-là sont férues de fête et de fêtards).
- Bon, bon, t'as l'air sincère et je te vois bien triste mon Loulou, y sera pas dit que Clara elle a pas bon cœur, allez, viens quand même te mettre au chaud, je rentrais moi aussi tu vois, je crèche tout à côté, viens, il est tard... fit-elle d'une voix soudainement adoucie.
- Mmm...
- T'as pas confiance bien sûr...
- Si...
- Ah mais j'ai pigé, t'as la trouille que mon mac se pointe ; rassure-toi : il est à l'hostau pour un bon moment - règlement de comptes ; y croyait faire dans le gros trafic, il a pas les épaules le pauvre Chou, enfin...
- Euh, t'en parles comme si tu l'aimais, je sais que vous êtes bizarres, les femmes, mais...
- Hé, c'est mon mac mais c'est mon mec, il est super avec moi, je suis sa reine qu'il dit toujours, sûr que je l'aime beaucoup... Bon, tu viens ou tu prends racine ?
- Ouais, c'est d'accord. T'es sympa ; en plus t'étais pas obligée ; je te suis.
- Sympa pour une pute ?
- Non, non, j'ai pas dit ça, au contraire, y a plein de filles qui feraient pas ça, t'es chouette.


3

Vaste et luxueux mais sans tapage, l'appartement était très classe (même pour une pute).
- Belle piaule, fis-je admiratif.
- Mon Robert m'en laisse assez, ça va pour moi. Quitte ces fringues et mets-toi à l'aise. Tu peux te désaper devant moi, je te sauterai pas dessus ; décontracte-toi, allez, t'es bien ; là... donne aussi ton slip, on va sécher tout ça.
J'eus le sentiment de me déshabiller - asexué - en consultation chez quelque toubib des chagrins, et le fait est que je sentais monter à ma lèvre un sourire sans cause apparente.

Bain à bulles dans la baignoire monumentale, peignoir de soie, canapé plus confortable qu'un lit, petit déjeuner royal en tête à tête avec cette jeune femme dont l'étrange beauté gommait la face connue, amabilité souriante... Je pris congé tout confondu vers neuf heures, incapable de retenir un "naturel" :
- Je peux repasser te voir à l'occasion ?
- Mais bien sûr mon Chou, viens boire le café quand tu veux ; tiens, appelle-moi d'abord à ce numéro là :
Elle glissa une carte dans la poche de mon blouson trop grand, puis m'embrassa bruyamment sur les deux joues comme le ferait une vieille amie, et je me retirai, vêtements séchés par des soins de mère, complètement déboussolé.

Il ne pleuvait plus et les réverbères, en ordre parfait sur le trottoir rectiligne, resplendissaient sous un soleil déjà haut.

11 commentaires:

  1. Qui a dit que ces femmes gagnent à être connues? Celle-ci tient plus de la mère-poule que de la mère-maquerelle

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Brassens a pris leur défense en son temps...
      C'est ce que j'ai tenté de montrer : un peu d'humanité - bien que je n'aie guère d'expérience en ce domaine.

      Supprimer
  2. quel périple ! et un beau sauvetage en définitive, et le début d'une amitié :)
    ce pourrait être aussi le début d'un polar...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, bien figure-toi que je me l'étais dit... l'intro dans le milieu est posée... (pas trop fan de polars - bonne raison pour essayer.)

      Supprimer
  3. Quelques images en noir et blanc dans ma tête et on se retrouve à quelques choses près à Sin City :) Jolie rencontre !

    (Et premier commentaire ici de ma part depuis au moins 5 ans)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Et merci doublement alors, heureux d'avoir retenu ton attention, et de t'avoir incité au commentaire.

      Supprimer
  4. Beaucoup de tendresse à découvrir entre les lignes...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est un peu ce que j'ai voulu, heureux de ta remarque alors, ...deux êtres en manque de tendresse sans doute, et qui ne refusent pas l'occasion, malgré leur appartenance à deux mondes plus que différents. Un peu de frustration maternelle peut-être aussi...
      En si peu de temps j'ai pas fignolé, un coup à le reprendre, comme le dit Tisseuse...
      Merci !

      Supprimer
  5. J'aime bien l'idée de cette rencontre qui ne se termine pas comme on le pense au fur et à mesure de la lecture!La tendresse d'un amour désintéressé, maternel, finalement.Belle expérience:o)

    RépondreSupprimer
  6. J'aime beaucoup la photo::o)

    RépondreSupprimer
  7. on peut être de "petite vertu" et avoir un cœur gros comme ça ! J'ai adoré ton histoire et en plus bien racontée.

    RépondreSupprimer

Nous avons décidé de ne plus autoriser aucun des commentaires qui ont pour en-tête "Anonyme", même si ces derniers sont signés en fin de commentaire, et même si leurs contenus sont conformes à nos règles de communication.
Bien que l'hébergeur Blogger propose cette possibilité de mise en ligne de commentaires, nous allons vous demander d'utiliser systématiquement un des autres choix qui vous est offert.
Si vous n'avez pas de site personnel, ni de compte Blogger, vous pouvez tout à fait commenter en cochant l'option "Nom/URL".
Il vous faut pour cela écrire votre pseudo dans "Nom", cliquer sur "Continuer", saisir votre commentaire, puis cliquer sur "Publier".