mardi 27 février 2018

Marité - La rumeur

Loup, es-tu là ? 

Ils arrivent, échevelés, suant et criant à tue-tête : " On a vu un loup. On a vu un loup ! "
Les enfants s'arrêtent, essoufflés devant la porte de l'église. Ils abandonnent sacs de mousse, pommes de pin, branches de houx et de sapin. Sylvie, alertée par les cris, sort de la chapelle en courant. Mais que se passe-t-il ?
Elle a envoyé cet après midi les grands du catéchisme, qu'elle enseigne elle-même, dans les bois voisins afin qu'ils ramènent de quoi orner l'église pour la fête de Noël.

Les gamins l'entourent, tout excités :
- On l'a vu Sylvie. Il est très gros, ce loup. Et il n'avait même pas peur. Il buvait au bord du ruisseau.
Il nous a regardés puis il s'est caché derrière les arbres. On a couru.
- Calmez-vous. Racontez-moi.
Sylvie n'ignore pas que la presse, la radio, la télévision régionale et tout le monde ici parle du retour du loup dans le département. On ne parle même que de ça. Certains disent l'avoir aperçu. D'autres ont trouvé des carcasses de chevreuil ou de sanglier qui, c'est sûr, avaient été dépouillées par le prédateur. On a relevé des traces et trouvé des poils gris. D'autres enfin affirment que les chiens, eux, savent et ne se trompent pas. Depuis quelques nuits, ils aboient à la mort et c'est significatif de la présence de l'animal dans les parages. Et puis, il y a l'odeur. Une odeur de fauve que l'on sent, paraît-il, de très loin.

Sylvie sait que les enfants ont une imagination féconde et qu'il suffit d'un rien pour qu'elle s'enflamme.  Mais comment éviter cela alors qu'il n'est question que du loup dans le village depuis un ou deux mois. Elle affiche un certain scepticisme cependant et se dit :  voilà la vieille peur qui se réveille. Comment accorder foi à tout ce qui se colporte ? Mais au fond d'elle, elle ressent un certain malaise. Elle se rappelle ce que lui racontait sa grand-mère quand elle était enfant. Elle ne parlait pas du petit Chaperon Rouge qui est un conte inventé pour les gens de la ville disait-elle. Elle lui confiait d'une voix sourde où affleurait encore l'effroi une toute autre histoire, bien réelle celle-là.  Elle expliquait comment elle avait fait fuir la Bête en tapant ses sabots l'un contre l'autre comme on le lui avait appris. Un loup efflanqué menaçait de s'en prendre à ses moutons un jour où elle gardait le troupeau, là-haut, au Suquet de Bonnefond. Et c'est justement à cet endroit que se trouvaient les enfants aujourd'hui.

Il faut quand même faire quelque chose. Et si les gamins avaient vraiment vu le loup ? Ce n'est pas parce que des histoires non contrôlées se promènent qu'il faut faire comme si elles n'existaient pas. Il y a un réel danger se dit Sylvie qui prend la résolution d'aller voir le maire, accompagnée par les enfants. Quoi ? Ce n'est pas possible. Il y a foule devant la maison communale. La nouvelle s'est déjà répandue au grand galop.

Le maire fait de grands gestes et élève la voix pour être entendu. Quelques hommes, le fusil à l'épaule s'agitent et rêvent d'en découdre avec la Bête.
- Cette fois, on l'aura dit le menuisier du village, président de la société de chasse qui n'écoute plus le premier magistrat de la commune. Rassemblez-vous et filons au Suquet.
- Stop crie le maire. Il ne faut pas le tuer. Vous savez que nous n'en avons pas le droit.
- Et alors ? vocifère le grand Chaussade. C'est toi qui viendras me nourrir quand il aura pris toutes mes brebis ? Me restera plus qu'à fréquenter les restaus du cœur. Je ne me laisserai pas berner cette fois. Allons-y les gars.
- Ne partez pas si vite s'égosille la vieille Marguerite en se tordant les mains. Il faut aller faire bénir les balles par Monsieur le Curé. Sinon vous ne l'atteindrez pas. C'est le Malin. Il va tous vous ensorceler. Regardez ce soleil : il est rouge comme le sang. C'est un signe.
- Oh, tais-toi Marguerite s'énerve le Maire. Rentre chez toi et récite tes prières.

Les enfants échauffés et n'éprouvant aucune crainte repartent vers l'église avec Sylvie. Les temps ont bien changés se dit-elle. Les gamins n'ont plus peur du loup. Qu'est-ce qui les effraie aujourd'hui   se demande-t-elle ? Elle se souvient : quand sa grand-mère racontait, de délicieux frissons la parcouraient et elle se blottissait dans les bras chaleureux de son aïeule. C'était le bonheur. C'est quoi aujourd'hui le bonheur pour ces enfants ? Où est le merveilleux ? Il semblerait que rien ne peut les atteindre. Elle espère se tromper.

Les chasseurs ont arpenté tout le grand bois du Suquet, visité taillis, broussailles et landes de bruyère, dévalé les ravins. Ils n'ont rien trouvé. Certains pensent que les gamins ont fabulé. Qu'ils ont inventé cette histoire de toute pièce pour se rendre intéressants. D'autres, au contraire, n'en démordent  pas : la Bête rôde. Les enfants l'ont bien vue et d'ailleurs, il y a des preuves de sa présence ici. Il faudra revenir et surtout être prudents.

Info ou intox ? Rumeur avec ou sans fondement ? Le préfet vient toutefois de créer une cellule de veille dans le département le jeudi 22 février 2018. Il souhaite mobiliser tous les secteurs concernés - associations de protection de la nature, sociétés de chasse et de louveterie, professions agricoles et forestières... afin d'établir un suivi de l'éventuelle existence du loup en Corrèze.

15 commentaires:

  1. le loup déclenche les passions, mais ne serait-il plus qu'un objet de curiosité pour les enfants ?
    leur merveilleux, ou leurs terreurs, est peut-être plus "hors norme" : Harry Potter, les zombies....

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    1. Je ne sais plus ce qui marque les enfants. Ils sont tellement submergés d'images que leur imaginaire - justement - fonctionne peu.

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  2. "J'ai vos dents" seigneur loup, c'est donc la preuve que vous n'êtes pas une rumeur ! ];-D
    Excellente histoire Madame.

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  3. Bien raconté ! Plus ça va, plus on est prêt à abattre l'animal. Mais pas celui qui est en nous ! ;-)

    Une autre rumeur concernait, dans ce même département de Corrèze , un foyer de présidents de la République. Heureusement le dernier vient d'âtre abattu l'année dernière ... par un jeune loup ! ;-)

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  4. Belle histoire, chère Marité.
    Etant d'un département également concerné par le retour des loups, j'épprécie.
    J'adore aussi le commentaire désopilant de mon cher oncle Joe
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Oui, mais on a de la ressource ici : on mange bien et on boit bien. C'est pas un petit freluquet avec sa mère-grand qui va nous faire peur. Na.
      On va bien en sortir un autre de derrière les fagots dans quelques temps. ;-)

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  5. Alors comme ca, Le Petit chaperon rouge est un conte pour les enfants des villes ? :)

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  6. Joli conte que j'ai lu avec empressement !

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    1. Merci Maryline ! Mais ce n'est pas un conte. D'ailleurs, moi qui suis grand-mère, je ne me promène pas dans les bois sans ma bombe lacrymogène. Au poivre. ;-)

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  7. d'aucuns souvent crient au loup

    bien écrit,
    il y a un musée du loup par ici
    mais de loup plus aucun

    alors on éradique le renard, on fera leur musée ensuite...


    Petit Chaperon Rouge, arrête d’aller en boîte,
    Savate, Tu danses, balances, bois,
    Aux abois, tu t’ saoules,
    Raoul. Ne vois-tu pas, petit bouchon,
    Tout rond, les fauves
    Mauves, rangés autour de
    Toi, dans l’ bois ? Ce loup aux yeux de velours,
    Glamour, qui t’guette,
    Ma guêpe ? Taille fine, formes en
    Forme, ta nuit tu la passes avec ce beauf
    En daube qui chou rave ton cœur tout naze.

    Passe-lui le beurre pour ta galette,
    Minette. Fais-lui mirliton
    Ton… ton… Laisse-lui ton clafoutis
    Ti… ti… Tire sur sa chevillette,
    Chevrette, régale-le
    Leu… leu…
    Pense à ta mère, Grand
    Dieu, qui comme toi,
    Baba, allait au bal,
    Cymbale, et qui t’a eue, dans l’…
    Dos, mon P’tit Chaperon Cru !

    :)

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    1. Grand merci Cavalier ! Si tu passes par ici, je te promets une grosse part de clafoutis. :-)

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  8. Merci !
    En plus de loup et d'ours, j'aurais pu vous parler de corbeau. Mais trois textes auraient été indigestes peut être. Faut pas exagérer.

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